Montesquieu
Genèse de L’Esprit des lois

Le livre IV de L’Esprit des lois (manuscrit)

Transcription, annotations et commentaire (version enrichie : C. Volpilhac-Auger et Maxime Triquenaux, ENS de Lyon)

La trans­crip­tion inté­grale du manus­crit de L’Esprit des lois conservé à la Bibliothèque natio­nale de France cons­ti­tue les tomes III et IV des Œuvres com­plè­tes de Montesquieu (C. Volpilhac-Auger éd., Oxford, Voltaire Foundation, 2008).

Les réfé­ren­ces de page ren­voient à cette édition.

L’ensem­ble com­prend des intro­duc­tions et des annexes (p. I-CCLI et 897-929), per­met­tant de com­pren­dre les spé­ci­fi­ci­tés du manus­crit et les métho­des de tra­vail et de com­po­si­tion de Montesquieu.

Chaque livre est accom­pa­gné d’une étude intro­duc­tive appro­fon­die : genèse, évolution, rap­port avec l’imprimé et avec l’ensem­ble de l’œuvre.

Pour les conven­tions de trans­crip­tion, voir Principes de l’édition cri­ti­que du manus­crit de L’Esprit des lois (4. Directives de trans­crip­tion) http://mon­tes­quieu.ens-lyon.fr/spip…

Pour sui­vre l’actua­lité de l’édition des Œuvres com­plè­tes de Montesquieu : http://mon­tes­quieu.ens-lyon.fr/spip…

Livre IV (t. I, f. 74-104)

Montesquieu . De l

Montesquieu . De l’Esprit des Lois. Livres I-VI

Source : gal­lica.bnf.fr

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Introduction

C. Volpilhac-Auger

Le livre IV est cer­tai­ne­ment le plus sim­ple de tout le manus­crit : trente feuillets du même type de papier (BNF489), de la même main (H), d’une écriture posée, cha­que cha­pi­tre étant com­posé de bifeuillets emboî­tés soi­gneu­se­ment cal­cu­lés. Le secré­taire a donc copié, au plus tard en 1742, un ensem­ble déjà par­fai­te­ment orga­nisé (aucune renu­mé­ro­ta­tion des huit cha­pi­tres). Mais, comme en témoi­gne une ancienne page de titre auto­gra­phe (f. 104 ; nous la trans­cri­vons au début du livre), ini­tia­le­ment ce livre suc­cé­dait au livre « pre­mier » devenu depuis livre III, se déca­lant au troi­sième puis au qua­trième rang après l’appa­ri­tion suc­ces­sive des livres I et II ; il n’est donc pas pos­té­rieur à 1741, du moins dans son inti­tulé géné­ral. Néanmoins on observe des cor­rec­tions de H : la copie s’est accom­pa­gnée d’une relec­ture.

La révi­sion de 1743-1744 pré­sente peu de phé­no­mè­nes nota­bles : la main L modi­fie des notes au cha­pi­tre 6 et intro­duit des cor­rec­tions sty­lis­ti­ques – la sub­sti­tu­tion de « huma­nité » à « liberté » au cha­pi­tre 6 (f. 93v) n’en est pas moins remar­qua­ble. La relec­ture de 1745 (N’) ne com­porte guère que des cor­rec­tions de détail. La trans­crip­tion défi­ni­tive (1747) devait com­pren­dre elle aussi mainte cor­rec­tion minu­tieuse, ce dont rend compte l’imprimé ; la pru­dence de Montesquieu ne s’exerce tou­te­fois que tar­di­ve­ment, sous forme d’un car­ton venant modi­fier le texte imprimé du cha­pi­tre 21.

On retien­dra que c’est au plus tard en 1742 que Montesquieu com­pose le cha­pi­tre 6, où il fait l’éloge du Paraguay (f. 93-95) – c’est-à-dire avant que Muratori ne fasse paraî­tre l’ouvrage qui dif­fuse en Europe l’image idéa­li­sée des réduc­tions jésui­tes 2. Comme on pou­vait s’en dou­ter, c’est dans les Lettres édifiantes qu’il a puisé son infor­ma­tion, ainsi qu’en témoi­gnent les Geographica 3 ; mais c’est bien Montesquieu qui fait entrer en lit­té­ra­ture le Paraguay, lieu mythi­que bien­tôt des­tiné à deve­nir un véri­ta­ble enjeu idéo­lo­gi­que chez Voltaire, Bougainville, Raynal, Diderot et Chateaubriand.

La fabrique du style dans le livre IV du manuscrit de L’Esprit des lois

Maxime Triquenaux

(ENS de Lyon)

Dans son arti­cle de 2004, « The art of the chap­ter-hea­ding in Montesquieu or “De la cons­ti­tu­tion d’Angleterre” » publié dans le Journal of Legal History (en ver­sion fran­çaise « Titre en jeu : l’art du titre chez Montesquieu ou ‘De la cons­ti­tu­tion d’Angleterre’ »), Catherine Volpilhac-Auger s’empa­rait des manus­crits de L’’Esprit des lois de la Bibliothèque natio­nale de France pour pro­po­ser une étude de la rédac­tion des titres que seul auto­rise cet état du texte où le tra­vail de la cor­rec­tion, de la rature et de l’ajout est rendu visi­ble par l’étude minu­tieuse de l’écriture des dif­fé­rents secré­tai­res de Montesquieu. À tra­vers l’exa­men de ce lieu stra­té­gi­que du titre, C. Volpilhac-Auger met­tait en évidence un « long tra­vail, dont le manus­crit per­met de repé­rer les étapes suc­ces­si­ves »4 dans la rédac­tion de ces titres, pre­nant la forme d’une véri­ta­ble négo­cia­tion – ou peut-être plu­tôt, dans une for­mu­la­tion moins mar­tiale et plus pro­pre à L’Esprit des lois, œuvre aussi bien lit­té­raire qu’his­to­ri­que et phi­lo­so­phi­que, la recher­che d’un accom­mo­de­ment, d’une concorde – entre dif­fé­ren­tes stra­té­gies énonciatives ; en résul­tait une conci­sion accen­tuée au fil du tra­vail d’écriture et de cor­rec­tion, où « l’écrivain conju­gue les impé­ra­tifs sty­lis­ti­ques, l’exi­gence de clarté et la néces­sité d’être fidèle à son objet même : la recher­che des prin­ci­pes qui expli­quent les cas par­ti­cu­liers. » (ibid.)

C’est dans la lignée de ce tra­vail inau­gu­ral que sou­haite s’ins­crire cette étude sur la « fabri­que » du style chez Montesquieu, en met­tant à pro­fit l’édition scien­ti­fi­que des manus­crits de L’Esprit des lois. En ren­dant dis­po­ni­ble ce pré­cieux maté­riau autre­fois confiné aux réser­ves de la Bibliothèque natio­nale de France, celle-ci nous offre la pos­si­bi­lité de sai­sir le tra­vail de l’écriture (ou plu­tôt, concer­nant Montesquieu, de la dic­tée) à tra­vers le mou­ve­ment de la copie et de la cor­rec­tion ; ce qu’offrent les manus­crits de L’Esprit des lois, ce n’est rien moins que le texte en train de s’écrire, de s’affi­ner, de se sty­li­ser.

Comme l’indi­quent les notes de l’éditeur, le livre IV est cer­tai­ne­ment « le plus sim­ple de tout le manus­crit », c’est-à-dire le « mieux » trans­crit, « d’une écriture posée », et l’un des moins rema­niés dans sa struc­ture même par Montesquieu (il n’y a aucune renu­mé­ro­ta­tion de cha­pi­tres)5. La copie par le secré­taire H indi­que une pre­mière rédac­tion datant de 1742 au plus tard, sui­vie de cam­pa­gnes de cor­rec­tion en 1743-1744 (secré­taire L) et en 1745 (secré­taire N’). Outre la sub­sti­tu­tion nota­ble de huma­nité à liberté, au cha­pi­tre 6, à pro­pos des jésui­tes du Paraguay, on note peu de cor­rec­tions fon­da­men­ta­les, d’atté­nua­tion idéo­lo­gi­que ou d’auto­cen­sure, et le fond du pro­pos ne change guère. Ce qui n’a pas empê­ché que la dic­tée se soit accom­pa­gnée, comme tou­jours chez Montesquieu, d’une relec­ture minu­tieuse : on cons­tate des cor­rec­tions de la main H, c’est-à-dire dès la pre­mière copie, et les cam­pa­gnes de relec­ture de 1743-1744 et de 1745 lais­sent voir elles aussi des trans­for­ma­tions ; or ces cor­rec­tions sont pres­que exclu­si­ve­ment d’ordre sty­lis­ti­que. C’est pré­ci­sé­ment pour cela que le livre IV peut être inté­res­sant à consi­dé­rer, dans notre pers­pec­tive d’une ana­lyse sur le style « en chan­tier » dans le manus­crit de Montesquieu ; on obser­vera ainsi les efforts de Montesquieu pour arri­ver à une for­mu­la­tion opti­male en ter­mes d’effi­ca­cité, pous­sés à leur paroxysme dans la quête du mot juste, de la pré­ci­sion des ter­mes, mais on obser­vera aussi une atten­tion per­ma­nente à l’élégance de la phrase, non moins cru­ciale dans le tra­vail du style de Montesquieu.

L’efficace de la phrase

Comme on pou­vait rai­son­na­ble­ment s’y atten­dre, la recher­che d’une tour­nure nette et pré­cise, sans infla­tion exces­sive de la phrase ou de la for­mule, qui était une cons­tante déjà notée par l’arti­cle évoqué ci-desus à pro­pos des titres, est confir­mée par le corps du texte. Le prin­cipe d’économie sty­lis­ti­que est bien sûr à relier avec un souci prag­ma­ti­que de l’effi­ca­cité du dis­cours : le style se doit d’appuyer, d’armer la pré­ci­sion des idées. Ainsi, dans une note du cha­pi­tre 6, « Entre plu­sieurs actes de cruaute que Philæpomen fit aux Lacedemoniens il les contrai­gnit d’aban­don­ner […] » devient « Philæpomen contrai­gnit les Lacedemoniens d’aban­don­ner […] »6 ; la tour­nure sim­pli­fiée a le mérite de recen­trer la phrase sur un seul groupe ver­bal, et d’ôter la nuance de juge­ment néga­tif que la men­tion de la cruauté don­nait à la pre­mière for­mu­la­tion. La divi­sion d’une phrase trop lon­gue, obli­geant à des for­mu­la­tions trop impré­ci­ses, est également pos­si­ble.

Au même cha­pi­tre 6, Montesquieu retra­vaille une fin de phrase insa­tis­fai­sante, et trans­forme « […] et sur­tout enfin l’inter­dic­tion du com­merce entre les hom­mes en conser­vant celui des cho­ses. Il faut leur don­ner nos arts sans nôtre luxe et nos besoins sans nos desirs » en « La cité fera le com­merce et non pas les citoyens et par la ils don­ne­ront nos arts sans nôtre luxe et nos besoins sans nos desirs »7. Ainsi le redou­ble­ment iné­lé­gant des adver­bes (« sur­tout enfin ») est éliminé ; l’impré­ci­sion de « l’inter­dic­tion du com­merce entre les hom­mes en conser­vant celui des cho­ses » est cor­ri­gée par une struc­ture auto­nome plus pro­to­ty­pi­que , ou si l’on veut cano­ni­que (« la cité fera le com­merce et non pas les citoyens ») ; en outre le réa­gen­ce­ment des deux phra­ses les réé­qui­li­bre, per­met une res­pi­ra­tion avec l’énoncé pré­cé­dent tout en l’accor­dant logi­que­ment mieux à celui qui suit (« et par la ils don­ne­ront… »).

Autre exem­ple, au cha­pi­tre 7 : « Ces sor­tes d’ins­ti­tu­tions ne convien­nent que dans les repu­bli­ques, où il faut que les hom­mes soient ver­tueux [ou : y doi­vent être ver­tueux]. Car, comme nous venons de dire, pour les por­ter à l’hon­neur dans les monar­chies […] » devient « Ces sor­tes d’ins­ti­tu­tions peu­vent conve­nir dans les répu­bli­ques parce que la vertu en est le prin­cipe. Pour les por­ter à l’hon­neur dans les monar­chies […] il ne faut pas […] »8 (nous sou­li­gnons). À une tour­nure res­tric­tive en « ne…que » est pré­fé­rée le poten­tiel, qui per­met d’éviter une asser­tion trop nette ; le lien logi­que est accen­tué par le « parce que », et per­met l’inser­tion du mot « prin­cipe », d’impor­tance cru­ciale dans la pen­sée de Montesquieu. Enfin, la modi­fi­ca­tion de l’atta­que de la phrase qui suit per­met d’éviter la conjonc­tion de coor­di­na­tion « car » en début de phrase et l’inter­ven­tion de la pre­mière per­sonne au plu­riel de majesté, en pla­çant le com­plé­ment cir­cons­tan­ciel de but intro­duit par « pour » en pre­mière posi­tion, de manière à ren­dre la phrase plus clai­re­ment logi­que dans le déve­lop­pe­ment des cau­ses et des consé­quen­ces.

Un seul exem­ple dans le livre sem­ble par­ti­ci­per du phé­no­mène d’atté­nua­tion idéo­lo­gi­que, au cha­pi­tre 6, dans un pas­sage sur le Paraguay qui fait ainsi l’objet d’une atten­tion par­ti­cu­lière : « Le sen­ti­ment exquis qu’à cette societé pour tout ce qu’elle appelle hon­neur, la gloire qu’elle croit être la lumière du chris­tia­nisme, son zèle pour une rel­li­gion qui humi­lie bien moins ceux qui la pre­chent que, ceux qui l’ecou­tent, lui font entre­pren­dre de gran­des cho­ses […] » devient « Le sen­ti­ment exquis qu’à cette societé pour tout ce qu’elle appelle hon­neur, son zèle pour une rel­li­gion qui humi­lie bien plus ceux qui l’ecou­tent que ceux qui la prê­chent, lui ont fait entre­pren­dre de gran­des cho­ses […] »9 ; l’omis­sion du seg­ment « la gloire qu’elle croit être la lumière du chris­tia­nisme » sem­ble par­ti­ci­per d’un mou­ve­ment d’atté­nua­tion, peut-être d’auto­cen­sure pré­ven­tive, de même que l’inver­sion dans la phrase sui­vante.

On le voit, le pre­mier tra­vail du style chez Montesquieu, c’est celui d’une atten­tion sou­tenu à la force de la phrase, sui­vant un prin­cipe d’économie sty­lis­ti­que, par une sorte de rasoir d’Ockham qui choi­sira sys­té­ma­ti­que­ment la for­mu­la­tion la plus courte et la plus effi­cace.

Le mot juste

Dans cette opti­que, le choix du mot juste est au cœur du tra­vail de Montesquieu, l’objet d’une recher­che patiente, qui pro­gresse par ajout et sub­sti­tu­tion, au fil de la dic­tée et des cam­pa­gnes de relec­ture. La sub­sti­tu­tion d’un mot à un autre a une valeur dif­fé­rente sui­vant les cas, et il convient de les exa­mi­ner. Il s’agit par­fois de cor­ri­ger l’impro­priété du terme. Au cha­pi­tre 8, par exem­ple, Montesquieu retire un terme qui aurait pu être inter­prété comme un contre-sens : « Il faut donc regar­der les Grecs comme une société d’athe­lè­tes et de gla­dia­teurs » devient « Il faut donc regar­der les Grecs comme une société d’athe­lè­tes et de com­bat­tans »10. Ainsi, tout ris­que de confu­sion entre la société grec­que et la société romaine est évité. Il s’agit aussi d’affi­ner une for­mu­la­tion trop ambigüe. Ainsi, au cha­pi­tre 2, la for­mu­la­tion « Dès que l’hon­neur y peut trou­ver de la noblesse, il est ou le juge qui les rend legi­ti­mes, ou le sophiste, qui les jus­ti­fie » devient dès la pre­mière dic­tée de H « Dès que l’hon­neur y peut trou­ver quelq ; chose de noble, il est ou le juge qui […] »11 (nous sou­li­gnons). L’intro­duc­tion de la locu­tion pro­no­mi­nale indé­fi­nie per­met d’éviter l’emploi du nom « noblesse », peut-être trop chargé concep­tuel­le­ment comme une caté­go­rie à ne pas manier dans cette tour­nure plus géné­rale, et de ren­dre par consé­quent le com­plé­ment d’objet direct du verbe plus vague ; la phrase par ailleurs peut pren­dre un sens plus inci­sif avec ce « quel­que chose » qui atté­nue le sens plein de « noble ».

Dans le même cha­pi­tre, la for­mu­la­tion « l’air de cour » rem­place « la poli­tesse d’un homme »12 ; la sub­sti­tu­tion affine encore le sens en pré­ci­sant un cadre spa­tio-tem­po­rel (la cour) que l’expres­sion plus géné­rale de « poli­tesse » ne pou­vait ren­dre, et en ciblant plus pré­ci­sé­ment une affec­ta­tion (l’air) plu­tôt qu’un com­por­te­ment géné­ral.

Plus loin, la réflexion sty­lis­ti­que se concen­tre sur deux ver­bes, et la for­mu­la­tion « […] lors­que les loix ne s’accor­dent point avec lui à le def­fen­dre » devient « lors­que les loix ne concou­rent point à les pros­crire »13 (nous sou­li­gnons). Il s’agit ici aussi d’affi­ner, d’affû­ter l’expres­sion, par le choix d’un terme plus pro­pre­ment juri­di­que (pros­crire) contre un autre plus vague, et poten­tiel­le­ment homo­nyme (défen­dre) ; de même, le choix final de « concou­rent » insiste plus sur le lien de cau­sa­lité.

Bien sou­vent, la sub­sti­tu­tion rend donc compte d’un souci de pré­ci­sion : il s’agit de faire por­ter le choix sur le terme qui se révèle le plus effi­cace, le plus judi­cieux, le plus juste, sou­vent en cor­ré­la­tion avec le prin­cipe d’économie, de « loi du moin­dre effort lin­guis­ti­que ». Mais Montesquieu peut aussi se ravi­ser, et pré­fé­rer à une for­mule lapi­daire mais trop abs­conse une autre tour­nure plus enflée mais plus pré­cise : ainsi, « de la mul­ti­pli­cité des phan­tai­sies » devient « de la mul­ti­tude[,] de la confu­sion même des phan­tai­sies »14.

C’est aussi, mais sem­ble-t-il moins sou­vent, un tra­vail d’accen­tua­tion de l’asser­tion, comme lorsqu’à la conclu­sion de la phrase « On y veut donc de la verité dans les dis­cours, mais est ce par amour pour elles ? », au cha­pi­tre 2, la for­mu­la­tion « Point du tout », plus intense dans la néga­tion, est pré­fé­rée à « Non sans doute »15.

Élégance

Les bif­fu­res et ajouts lais­sent enfin voir des cor­rec­tions que l’on serait tenté de juger secondai­res, mais qui ren­dent compte d’un souci esthé­ti­que pro­fond de la part de Montesquieu ; le dépla­ce­ment d’un adverbe, l’anté­po­si­tion ou non d’un adjec­tif ou le réor­don­nan­ce­ment syn­taxi­que que l’on cons­tate dans le manus­crit, à tra­vers les ratu­res, mon­tre bien que l’élégance du style est cons­tam­ment sur­veillée. Cette vigi­lance concerne sou­vent des éléments de l’ordre du minime, du micro­sco­pi­que : il peut s’agir de cor­ri­ger une tour­nure, « per­sonne n’y étant tyran sans y être en même tems esclave »16, en sup­pri­mant la répé­ti­tion du deuxième « y » ; elle sem­ble cepen­dant cons­tante et très atten­tive.

Au cha­pi­tre 7, la tour­nure « ce à quoi les hom­mes ont atta­ché par­tout la puis­sance » devient « ce à quoi les hom­mes ont par­tout atta­ché la puis­sance »17 ; l’anté­po­si­tion de l’adverbe fina­le­ment adop­tée ne peut se jus­ti­fier que sui­vant des cri­tè­res de pro­so­die, d’élégance sonore.

Dans un autre cas, lors de la cam­pa­gne de relec­ture de 1745, le secré­taire N’ cor­rige « L’extrême obeis­sance sup­pose de l’igno­rance dans celui, qui obeit, elle en sup­pose dans celui même qui com­mande »18 en fai­sant por­ter l’adverbe « même » non plus sur le pro­nom « celui » mais sur le verbe (« elle en sup­pose même dans celui qui com­mande ») ; la cor­rec­tion n’altère pas fon­da­men­ta­le­ment le sens géné­ral de l’énoncé, mais en ren­dant à l’adverbe une valeur plus pro­to­ty­pi­que (por­tant sur le verbe), elle rend la lec­ture plus fluide, plus claire.

Au cha­pi­tre 7, une phrase est ainsi par­ti­cu­liè­re­ment tra­vaillée lors de deux cam­pa­gnes de relec­ture : « Elles ne peu­vent d’ailleurs avoir lieu que dans un petit état, car elles exi­gent une éducation gene­ralle, il faut qu’on eleve tout un peu­ple comme une famille » devient après cor­rec­tion de N’ en 1745 « Elles ne peu­vent d’ailleurs avoir lieu que dans un petit état, ou l’on peut don­ner une éducation gene­ralle, et ele­ver tout un peu­ple comme une famille » (après une hési­ta­tion sur la for­mu­la­tion « elles deman­dent qu’on eleve », au temps de L)19. L’asyn­dète du pre­mier jet est ainsi sup­pri­mée, au pro­fit d’une struc­ture subor­don­née plus claire.

La réflexion sty­lis­ti­que tou­che beau­coup l’emploi des ver­bes. La forme infi­ni­tive est ainsi sou­vent contour­née par Montesquieu ; on remar­que qu’il pré­fé­rera plu­tôt l’uti­li­sa­tion de sub­stan­tifs, comme lorsqu’il cor­rige « L’air de la cour consiste à quit­ter sa gran­deur pro­pre pour en pren­dre une emprun­tée », au cha­pi­tre 2, en : « L’air de la cour consiste à quit­ter sa gran­deur pro­pre pour une gran­deur emprun­tée »20. Le cri­tère sem­ble encore un idéal d’allé­ge­ment, de cla­ri­fi­ca­tion de la phrase.

D’une manière géné­rale, les for­mes nomi­na­les sem­blent avoir les faveurs de l’auteur contre les struc­tu­res ver­ba­les ; au cha­pi­tre 8, « Nos aut­heurs de morale qui parmi nous pros­cri­vent si fort les thea­tres, nous font assez bien sen­tir que la musi­que agit sur nos ames » devient « Nos aut­heurs de morale qui parmi nous pros­cri­vent si fort les thea­tres, nous font assez sen­tir le pou­voir que la musi­que à sur nos ames »21 (nous sou­li­gnons).

De même, le choix du temps et de la moda­lité peut par­fois faire l’objet d’un débat : « Il faut pros­crire l’argent, dont l’effet est de gros­sir la for­tune des hom­mes au-delà des bor­nes que la nature y avoit mises […] » devient après inter­ven­tion de L en 1743-1744 « Ils pros­cri­ront l’argent, dont le mal­heu­reux effet est […] », avant qu’en 1745 avec N’, l’adjec­tif soit post­posé22 (dans la même phrase, il sup­prime par ailleurs l’adverbe « mal­heu­reu­se­ment » qui fait écho à l’adjec­tif). Le futur est ainsi pré­féré à la tour­nure jus­sive « il faut », pro­ba­ble­ment pour pas­ser d’une notion d’obli­ga­tion à une notion de logi­que consé­cu­tive.

Conclusion

Y a-t-il auto­no­mie entre ce dou­ble mou­ve­ment de la recher­che d’effi­ca­cité et du souci de l’élégance for­melle ? Faut-il conce­voir une sépa­ra­tion entre les deux ter­mes ? Certainement non, tant l’un et l’autre s’entre­croi­sent sys­té­ma­ti­que­ment. Le style de Montesquieu sem­ble en effet jouer des deux ten­dan­ces, et ne pas pen­ser l’une indé­pen­dam­ment de l’autre, le raf­fi­ne­ment for­mel sans la pré­ci­sion concep­tuelle (et donc lexi­cale, syn­taxi­que, gram­ma­ti­cale…).

La recher­che d’une écriture effi­cace par­ti­cipe pro­ba­ble­ment chez Montesquieu d’une vision de la pen­sée comme d’une poé­ti­que, impli­quant un véri­ta­ble effort de créa­tion ; son souci de l’élégance for­melle par­ti­cipe plei­ne­ment à la cons­truc­tion de ses idées et de ses ana­ly­ses. Le por­trait de Montesquieu en arti­san du style, qui se des­sine en néga­tif de ces manus­crits, est celui d’un maî­tre-for­ge­ron atten­tif à ren­dre sa lame aussi affû­tée qu’élégante.

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F. 77v ; le terme fourberie est alors remplacé par ruse.

L.A. Muratori, Il christianesimo felice nelle missioni de Padri della Compagnia di Gesu nel Paraguai (1743 ; 1754 pour la traduction française ; voir Relation des missions du Paraguay avec une introduction de Girolamo Imbruglia, Paris, Maspero-La Découverte, 1983).

Voir notamment le VIIIe et le XIIIe recueil des Lettres édifiantes, f. 310 et 322 des Geographica (OC, t. 16, p. 364-365 et 380-382) ; le XXIe recueil a également dû être utilisé, mais les notes de Montesquieu sur ce volume figuraient dans le premier volume des Geographica, qui a disparu.

Catherine Volpilhac-Auger, « Titre en jeu : l’art du titre chez Montesquieu ou ‘De la constitution d’Angleterre’ », version française de « The art of the chapter-heading in Montesquieu or “De la constitution d’Angleterre” », Journal of Legal History, Londres, Routledge, 2004, Andrew Lewis dir., p. 169-179.

Page 39.

Chap. 6, p. 47 (f. 92v).

Chap. 6, p. 48 (f. 95r).

Chap. 7, p. 49 (f. 96r).

Chap. 6, p. 48 (f. 94r).

Chap. 8, p. 51 (f. 101r).

Chap. 2, p. 42 (f. 77r).

Chap. 2, p. 43 (f. 80r).

Chap. 2, p. 44 (f. 84v).

Chap. 2, p. 43 (f. 80v).

Chap. 2, p. 42 (f. 78r).

Chap. 3, p. 44 (f. 85r-v).

Chap. 7, p. 49 (f. 97v).

Chap. 3, p. 44 (f. 85v).

Chap. 7, p. 49 (f. 96v).

Chap. 2, p. 43 (f. 80r-v).

Chap. 8, p. 52 (f. 102v).

Chap. 6, p. 48 (f. 95 r-v).

Manuscrit de L’Esprit des lois, Bibliothèque nationale de France (n.a.fr., 12832)