Montesquieu

p. 67-83

Résumé

Dans les Pensées, la que­relle des Anciens et des Modernes occupe une place cer­tes modeste, mais nul­le­ment négli­gea­ble. Les réflexions de Montesquieu mani­fes­tent d’abord un souci de se tenir à l’écart de toute polé­mi­que. Non content de ména­ger une dis­tance tem­po­relle avec son objet et de lais­ser ses réflexions iné­di­tes, il affirme avec obs­ti­na­tion une posi­tion impar­tiale fon­dée sur l’éclectisme et la neu­tra­lité. Cette impar­tia­lité ne doit tou­te­fois pas faire illu­sion : seul le plai­sir pro­curé par la lec­ture des Anciens vaut d’être noté et exige expli­ca­tion aux yeux de Montesquieu. Tout se passe comme s’il s’effor­çait de jus­ti­fier un goût para­doxal pour les Anciens, qui le met en contra­dic­tion avec des affi­ni­tés intel­lec­tuel­les le situant « natu­rel­le­ment  » plu­tôt du côté des Modernes. Au reste, les expli­ca­tions que Montesquieu donne de son goût pour l’Antiquité sem­blent beau­coup moins rede­va­bles aux argu­ments des Anciens qu’à des prin­ci­pes de lec­ture « moder­nes » fai­sant l’objet d’un retour­ne­ment para­doxal au pro­fit d’Homère.

Abstract

In the Pensées, the Quarrel of the Ancients and Moderns occu­pies, to be sure, a modest posi­tion, but not a negli­gi­ble one. Montesquieu’s reflec­tions mani­fest in the first place a concern to steer clear of all pole­mics. Not content to pre­serve a tem­po­ral dis­tance from his object and leave his reflec­tions unpu­bli­shed, he insis­tently affirms an impar­tial posi­tion based on eclec­ti­cism and neu­tra­lity. This impar­tia­lity must never­the­less not deceive us : only the plea­sure pro­vi­ded by the rea­ding of the Ancients is wor­thy of being noted and demands expla­na­tion in Montesquieu’s eyes. It is as if he were attemp­ting to jus­tify a para­doxi­cal taste for the Ancients, which pla­ces him in contra­dic­tion with intel­lec­tual affi­ni­ties that situate him “natu­rally” rather on the side of the Moderns. Moreover, the expla­na­tions which Montesquieu gives for his taste for Antiquity seem to be owing much less to the Ancients’ argu­ments than to “modern” prin­ci­ples of rea­ding which are the object of a para­doxi­cal tur­na­round, to the bene­fit of Homer.