Montesquieu
 

Montesquieu zwischen den Disziplinen. Einzel- und kulturwissenschaftliche Zugriffe, Edgar Mass dir.

Norbert Campagna

Edgar Mass (dir.), Montesquieu zwi­schen den Disziplinen. Einzel- und kul­tur­wis­sen­schaft­li­che Zugriffe, Berlin, Duncker und Humblot, 2010 (Beiträge zur Politischen Wissenschaft Band 161), 467 pages

ISBN : 9783428130535

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Donner un aperçu de la com­plexité et diver­sité de la pen­sée de Montesquieu. Voilà for­mulé, en peu de mots, le défi que se pro­pose de rele­ver le livre édité par Edgar Mass et qui regroupe les inter­ven­tions fai­tes lors d’un col­lo­que inter­na­tio­nal qui s’est tenu à l’Université de Potsdam à l’occa­sion de la com­mé­mo­ra­tion du 250e anni­ver­saire de la mort de Montesquieu. Divisé en six gran­des sec­tions (Science de l’État ; Littérature ; Histoire ; Sciences poli­ti­ques 1 ; Études du genre ; Entre tra­di­tion et moder­nité) de lon­gueur très iné­gale, le livre regroupe en tout et pour tout 29 contri­bu­tions ainsi que qua­tre brè­ves intro­duc­tions. Si la plu­part des contri­bu­tions sont en lan­gue alle­mande, cinq sont en fran­çais – dont l’une a été tra­duite de l’anglais – et deux en anglais. Si cer­tains thè­mes ne sont dis­cu­tés qu’une seule fois, d’autres revien­nent dans plu­sieurs contri­bu­tions et don­nent par­fois lieu à des ana­ly­ses dif­fé­ren­tes. Par ailleurs, on notera que de nom­breux auteurs ten­tent de mon­trer que la pen­sée de Montesquieu, même si plus de deux siè­cles et demi nous en sépa­rent, reste encore d’actua­lité, du moins par cer­tains de ces aspects. Montesquieu n’appa­raît dès lors pas seu­le­ment comme un pen­seur « entre les dis­ci­pli­nes », mais aussi comme un pen­seur « entre les époques ». Dans ce qui suit, et par suite de clarté, nous sépa­re­rons la par­tie « compte rendu du contenu des dif­fé­ren­tes inter­ven­tions » de la par­tie « com­men­taire cri­ti­que » – qui se trouve à la fin du compte rendu. Par ailleurs, nous regrou­pe­rons les inter­ven­tions par grands thè­mes, sans nous tenir stric­te­ment à l’ordre de suc­ces­sion des contri­bu­tions dans le livre.

1. La divi­sion des pou­voirs

Parmi les thè­mes abor­dés dans plu­sieurs contri­bu­tions, nous trou­vons celui de la divi­sion – un terme plus appro­prié que celui de sépa­ra­tion – des pou­voirs, avec, à la clé, une dis­cus­sion plus appro­fon­die du pou­voir judi­ciaire. Hans-Jürgen Papier, pré­si­dent du Tribunal cons­ti­tu­tion­nel fédé­ral alle­mand aborde le thème dans la contri­bu­tion qui ouvre le volume. Défendant l’ins­ti­tu­tion qu’il pré­side contre le repro­che de s’acca­pa­rer un pou­voir légis­la­tif qui ne revient pas à un organe qui devrait se limi­ter à être la « bou­che qui pro­nonce les paro­les de la loi » - for­mule qui, Papier a tout à fait rai­son de le noter, n’est appli­quée par Montesquieu qu’à la jus­tice pénale anglaise –, l’auteur mon­tre que l’acti­visme sou­vent repro­ché au Tribunal cons­ti­tu­tion­nel fédé­ral n’est qu’une consé­quence de l’iner­tie par­le­men­taire, et que si les juges cons­ti­tu­tion­nels ne sont pas de sim­ples machi­nes à syl­lo­gisme, ils ne créent pas non plus de droit ex nihilo.

Paul-Ludwig Weinacht se pen­che aussi sur la situa­tion alle­mande, et plus pré­ci­sé­ment sur les années de l’immé­diat après-guerre, lors­que les Allemands devaient non seu­le­ment recons­truire leur pays, mais aussi l’ordre ins­ti­tu­tion­nel de ce pays. Et c’est dans ce contexte que plu­sieurs auteurs, dont Vohburger, se sont tour­nés vers Montesquieu et sa théo­rie de la divi­sion des pou­voirs, insis­tant tou­te­fois sur le fait qu’il ne suf­fi­sait pas de divi­ser les pou­voirs, mais qu’il fal­lait aussi empê­cher un parti poli­ti­que de s’empa­rer de tous les orga­nes cons­ti­tu­tion­nels. En outre, l’indé­pen­dance des juges devait être garan­tie. Ainsi, comme le laisse enten­dre Weinacht dans le titre de son inter­ven­tion, Montesquieu a contri­bué à la res­tau­ra­tion de l’État de droit dans l’Allemagne d’après-guerre.

Dans sa contri­bu­tion, Klaus Adomeit adopte une atti­tude un peu plus cri­ti­que et ne se limite pas au seul Tribunal cons­ti­tu­tion­nel fédé­ral alle­mand. Se pla­çant dans le contexte euro­péen, Adomeit insiste sur les pou­voirs de la Cour de jus­tice des Communautés euro­péen­nes. La ques­tion qu’il pose (« La balance des pou­voirs – l’avons-nous vrai­ment pré­ser­vée ? »2 ) reçoit une réponse néga­tive, le poids crois­sant du pou­voir judi­ciaire ayant créé un désé­qui­li­bre qui peut aller jusqu’à remet­tre en ques­tion le carac­tère démo­cra­ti­que des ins­ti­tu­tions. Un Montesquieu sou­cieux de pré­ser­ver ce carac­tère démo­cra­ti­que consi­dé­re­rait avec crainte non seu­le­ment la mon­tée en puis­sance du pou­voir judi­ciaire, mais aussi celle du pou­voir exé­cu­tif, le tout au détri­ment de l’organe qui incarne l’idée moderne de la démo­cra­tie, à savoir le Parlement. Dans sa contri­bu­tion, Alois Riklin s’inter­roge sur les pro­po­si­tions que Montesquieu ferait s’il était confronté à la situa­tion des États moder­nes, où l’exé­cu­tif s’acca­pare un pou­voir tou­jours plus impor­tant. Riklin pense que Montesquieu mili­te­rait en faveur d’un plus grand contrôle du Parlement sur les ini­tia­ti­ves légis­la­ti­ves du gou­ver­ne­ment, qu’il insis­te­rait sur une plus grande impli­ca­tion des Parlements dans la poli­ti­que exté­rieure et qu’il accor­de­rait une plus grande place aux Parlements en matière d’inter­ven­tions huma­ni­tai­res.

2. Le fédé­ra­lisme

Un autre thème abordé dans plu­sieurs contri­bu­tions est celui du fédé­ra­lisme. On sait que Montesquieu consa­cre quel­ques-uns des cha­pi­tres les plus impor­tants de L’Esprit des lois à la pos­si­bi­lité de créer une fédé­ra­tion d’États, et ce dans l’opti­que d’une meilleure défense ; et on sait aussi que ces cha­pi­tres ont lar­ge­ment influencé les débats amé­ri­cains du milieu des années 1780, lorsqu’il s’agis­sait d’explo­rer les pos­si­bi­li­tés de créer une union qui sau­rait à la fois se défen­dre contre les Anglais, les Espagnols, les Indiens et d’autres agres­seurs poten­tiels et pré­ser­ver ce bien si pré­cieux qu’est la liberté.

Dans sa contri­bu­tion, Detlef Merten ana­lyse le fédé­ra­lisme alle­mand à la lumière des thè­ses de Montesquieu, insis­tant plus par­ti­cu­liè­re­ment sur le fait que le modèle alle­mand, mais d’autres modè­les également, com­porte aussi une divi­sion ver­ti­cale des pou­voirs. Alors que Montesquieu ne conce­vait cette divi­sion que dans les ter­mes de trois pou­voirs – légis­la­tif, exé­cu­tif, judi­ciaire – qui s’arrê­tent mutuel­le­ment à un niveau hori­zon­tal, le fédé­ra­lisme y ajoute une dimen­sion ver­ti­cale, les Länder, repré­sen­tés dans le Bundesrat, pou­vant s’oppo­ser au Bundestag, organe repré­sen­ta­tif du peu­ple alle­mand dans son ensem­ble. Merten retient de Montesquieu l’insis­tance sur le fédé­ra­lisme, mais ajoute aus­si­tôt que l’auteur de L’Esprit des lois n’a pas donné de conseils pré­cis pour orga­ni­ser un régime fédé­ral3.

La ques­tion du fédé­ra­lisme se trouve également abor­dée dans les deux contri­bu­tions de Guillaume Barrera, dont la pre­mière com­pare la nais­sance des États-Unis en 1787 à la n-ième réor­ga­ni­sa­tion de l’Europe en 2005, alors que la seconde se concen­tre sur l’uti­li­sa­tion que nous pou­vons encore faire de Montesquieu aujourd’hui et dans le cadre de la cons­truc­tion de l’union poli­ti­que euro­péenne. Je ne peux que sous­crire aux der­niers mots de la seconde contri­bu­tion de Barrera : « Le pro­pre d’une grande pen­sée n’est pas tou­jours de répon­dre à tou­tes les ques­tions qui pour­raient nous assaillir. Elle consiste davan­tage, d’après moi, à faire le départ entre les vraies et les faus­ses ques­tions, pour ne poser que les pre­miè­res, cor­rec­te­ment » (p. 341). Ce qui fait donc l’inté­rêt de Montesquieu, ce sont moins les répon­ses qu’il apporte – des répon­ses qui reflè­te­ront imman­qua­ble­ment une situa­tion his­to­ri­que qui était celle de l’époque de l’auteur mais qui n’est plus la nôtre – que les ques­tions qu’il pose et les concepts qu’il met à notre dis­po­si­tion pour les abor­der. Dans cette Europe qui est la nôtre, les ques­tions de la tolé­rance – reli­gieuse, mais aussi, plus géné­ra­le­ment, cultu­relle –, du com­merce – de son expan­sion, mais aussi de son contrôle – et de la liberté sont tout aussi actuel­les qu’elles l’étaient du temps de Montesquieu. Et si, comme le note Barrera dans la pre­mière de ses deux contri­bu­tions, nous ne vou­lons pas, comme les Américains en 1787, créer un État fédé­ral euro­péen, nous pou­vons trou­ver chez Montesquieu des éléments per­met­tant de nous gui­der sur la voie de la cons­truc­tion d’une asso­cia­tion de répu­bli­ques.

Un troi­sième auteur qui aborde la ques­tion du fédé­ra­lisme est Thomas Leuerer. Sa ques­tion de départ est de savoir si et dans quelle mesure des grands espa­ces peu­vent être orga­ni­sés de telle manière que la liberté y soit pré­ser­vée. Et l’auteur aborde cette ques­tion à par­tir d’un exem­ple très concret, à savoir celui de l’Angleterre qui, après avoir formé une union avec l’Écosse, s’est jetée dans une poli­ti­que impé­ria­liste qui allait la ren­dre maî­tresse d’un empire sur lequel le soleil ne se cou­chait pra­ti­que­ment jamais. Comment a-t-elle pu conser­ver sa liberté dans ses condi­tions, alors que selon les thè­ses de Montesquieu, elle aurait dû, du fait de son exten­sion, se trans­for­mer en État des­po­ti­que ? Selon Leuerer, elle n’a pu le faire que parce qu’elle main­te­nait vif un esprit de liberté. Les lois de l’Angleterre, pour­rait-on dire, n’avait pas, comme les lois de Rome, comme uni­que ou pre­mier but l’agran­dis­se­ment, mais la liberté. Contrairement à l’Espagne qui, au fur et à mesure de son agran­dis­se­ment, a versé dans l’abso­lu­tisme, l’Angleterre a su gar­der un gou­ver­ne­ment modéré, et le prin­cipe du King in Parliament n’a pas subi le même sort que celui du rey en Cortes. À la fin de sa contri­bu­tion, Leuerer fait de Tony Blair un élève de Montesquieu, le Premier Ministre bri­tan­ni­que ayant œuvré pour la créa­tion de par­le­ments régio­naux fai­sant office de contre-pou­voirs hori­zon­taux au Parlement de Londres.

3. Les mœurs et les fem­mes

Parmi les autres contri­bu­tions por­tant sur des sujets poli­ti­ques ou juri­di­ques, men­tion­nons d’abord celle de Hella Mandt, qui dis­tin­gue la société civile liber­taire de Montesquieu de la société civile libé­rale, telle que nous la trou­vons par exem­ple chez Tocqueville. Alors que dans la seconde les citoyens sont liés par un consen­sus moral, la pre­mière com­prend plu­tôt des confé­dé­rés que des conci­toyens, c’est-à-dire que l’inté­gra­tion se fait d’abord et avant tout par le biais des ins­ti­tu­tions plu­tôt que par celui des mœurs. Ces der­niè­res, nous dit Mandt, ne jouent plus guère de rôle chez Montesquieu, et même là où elles sem­blent en jouer un, à savoir dans la démo­cra­tie, les mœurs se rédui­sent à l’amour de la patrie.

Cette ques­tion de l’impor­tance des mœurs appa­raît aussi dans d’autres contri­bu­tions, et leurs auteurs ne par­ta­gent pas les vues de Mandt. C’est sur­tout le cas de Claudia Opitz-Belakhal qui, dans la seconde de ses deux contri­bu­tions, insiste sur le rap­port entre mœurs des fem­mes et sta­bi­lité poli­ti­que, les mœurs – et il ne s’agit pas ici du sim­ple amour de la patrie – pou­vant avoir une force plus grande que celle des lois. Dans cette même contri­bu­tion, l’auteure nous pré­sente par ailleurs les rela­tions entre sexes comme cons­ti­tuant une par­tie, si ce n’est le cœur des rela­tions poli­ti­ques.

Cette ques­tion des fem­mes dans l’œuvre de Montesquieu occupe toute une sec­tion, avec notam­ment une dis­cus­sion rela­tive au fémi­nisme ou à l’anti­fé­mi­nisme du magis­trat bor­de­lais. Claudia Opitz-Belakhal y note que, même si Montesquieu insiste sur le rôle des fem­mes pour le main­tien d’un régime poli­ti­que – ques­tion que nous venons d’évoquer –, il ne va pas jusqu’à accor­der un quel­conque pou­voir poli­ti­que réel aux fem­mes. Elles main­tien­nent, si l’image m’est per­mise, la scène sur laquelle les hom­mes jouent une pièce poli­ti­que dont ils sont les seuls acteurs. Si les fem­mes ont une influence, c’est tout au plus au niveau social et non au niveau poli­ti­que. Il n’en reste pas moins que Montesquieu a su établir un lien entre les rela­tions entre sexes – ou gen­res – et le sys­tème poli­ti­que, notam­ment dans les Lettres per­sa­nes.

« [E]st-ce pos­si­ble d’être un(e) fémi­niste mon­tes­quieuen(ne) ? » (p. 277). Sylvana Tomaselli pose cette ques­tion dans sa contri­bu­tion, indi­quant néan­moins d’emblée que le fémi­nisme n’est pas un mou­ve­ment homo­gène et que la ques­tion ne sau­rait dès lors rece­voir une réponse claire et nette. Mais quoi qu’il en soit, Tomaselli estime, sui­vant en cela Opitz-Belakhal, que Montesquieu est le pen­seur du XVIIIe siè­cle qui nous aide le mieux à com­pren­dre les rap­ports entre le sta­tut des fem­mes et la vie poli­ti­que. S’inter­ro­geant sur ce qu’aurait dit Montesquieu s’il avait été confronté à la reven­di­ca­tion d’intro­duire la cha­ria dans nos démo­cra­ties libé­ra­les, Tomaselli estime que l’auteur de L’Esprit des lois s’y serait opposé, les lois musul­ma­nes, notam­ment cel­les rela­ti­ves au sta­tut des fem­mes, n’étant pas com­pa­ti­bles avec l’esprit de nos nations démo­cra­ti­ques et libé­ra­les. Or c’est cet esprit que le légis­la­teur doit tou­jours avoir devant soi et qu’il doit sui­vre.

Carolin Fischer prend également fait et cause pour Montesquieu en ce qui concerne la ques­tion fémi­niste. Comparant les Lettres per­sa­nes aux Lettres d’une Péruvienne de F. de Graffigny et à Corinne de G. de Staël, l’auteur estime que les fem­mes qui sont au cen­tre des œuvres de Graffigny et Staël finis­sent par se sou­met­tre, quoi­que volon­tai­re­ment, à l’auto­rité des hom­mes. C’est cette atti­tude de sou­mis­sion qui est ensuite com­pa­rée à l’atti­tude des cinq carac­tè­res fémi­nins prin­ci­paux des Lettres per­sa­nes. Zachi, Zélis et Roxane repré­sen­tent trois atti­tu­des pos­si­bles face au pou­voir, la der­nière nom­mée incar­nant la révolte radi­cale, alors que les deux pre­miè­res accep­tent la sou­mis­sion, mais en se réser­vant néan­moins un espace cri­ti­que plus ou moins impor­tant. Deux autres fem­mes qui sont évoquées dans le roman, à savoir Zulema et Anaïs, sont por­teu­ses pour leur part d’une reven­di­ca­tion égalitaire très forte, de sorte que Fischer laisse enten­dre dans sa conclu­sion que l’homme qu’était Montesquieu a su être un meilleur avo­cat de la cause des fem­mes que cel­les qui sont sou­vent pré­sen­tées comme des auteurs fémi­nis­tes avant la let­tre.

Dena Goodman est pour sa part bien plus cri­ti­que envers Montesquieu, affir­mant notam­ment que le per­son­nage de Roxane nous apprend bien plus sur la concep­tion mas­cu­line de la liberté de Montesquieu que sur ce que pou­vait signi­fier cette notion de liberté pour une femme au XVIIIe siè­cle. Par ailleurs, note Goodman, Roxane ne triom­phe pas en réa­li­sant ses désirs, mais en frus­trant la réa­li­sa­tion des désirs d’Usbek. Il s’agit donc d’une vic­toire qui détruit plu­tôt que de cons­truire. Afin de savoir com­ment des fem­mes du XVIIIe siè­cle conce­vaient la notion de liberté, il faut se tour­ner vers des écrits de fem­mes, ce que fait Goodman en nous pré­sen­tant des extraits de la cor­res­pon­dance de Catherine de Saint-Pierre et de Manon Philipon. Chacune essaie, à sa façon, de gar­der son indé­pen­dance dans un monde où la sou­mis­sion des fem­mes aux hom­mes et donc la dépen­dance est la règle.

4. Les types de gou­ver­ne­ment

Cette dis­cus­sion du rôle des fem­mes dans l’œuvre de Montesquieu ne nous ayant pas éloigné de la ques­tion poli­ti­que, nous n’avons pas à faire un grand saut en arrière en pré­sen­tant l’inter­ven­tion de Simone Zurbuchen qui a pour objet les for­mes de gou­ver­ne­ment chez Montesquieu. Tout lec­teur de L’Esprit des lois sait que Montesquieu pro­cède à une dou­ble dis­tinc­tion, dont l’une le conduit à dis­tin­guer les répu­bli­ques – démo­cra­ti­ques ou aris­to­cra­ti­ques –, les monar­chies et les États des­po­ti­ques, et la seconde se limite à la dis­tinc­tion entre des gou­ver­ne­ments modé­rés et des gou­ver­ne­ments qui ne le sont pas. Dans sa contri­bu­tion, Zurbuchen mon­tre que dès le XVIIIe siè­cle, cer­tains auteurs, comme J.A. Eberhard, ont déploré l’absence dans le schéma de Montesquieu de la monar­chie abso­lu­tiste éclairée, et ils l’ont d’autant plus déplo­rée que cette forme de gou­ver­ne­ment leur sem­blait être celle qui était le mieux à même d’assu­rer le bon­heur des indi­vi­dus.

Parmi ces monar­chies abso­lu­tis­tes éclairées figu­rait à l’époque la Russie de Catherine II. Dans sa contri­bu­tion, Effi Böhlke insiste sur le carac­tère ambigu de cette grande puis­sance qui, par sa situa­tion géo­gra­phi­que, appar­tient à l’Europe, mais dont les mœurs la rap­pro­chent plu­tôt des États de l’Asie. Ces États de l’Asie, écrit Böhlke, ne for­ment tou­te­fois pas une masse homo­gène. Certes, il s’agit d’États des­po­ti­ques, mais cela n’empê­che pas qu’ils se rap­pro­chent plus ou moins de l’idéal-type du des­po­tisme, la Perse étant bien plus pro­che de cet idéal-type que ne l’est la Chine.

Cette notion d’idéal-type que nous venons de men­tion­ner vient de Max Weber et nous per­met de faire la tran­si­tion vers les contri­bu­tions qui por­tent sur l’aspect socio­lo­gi­que de la pen­sée de Montesquieu. Selon Hubert Rottleuthner, Montesquieu est à consi­dé­rer comme un pré­cur­seur de la socio­lo­gie, qui a su tenir compte de la conjonc­tion de plu­sieurs varia­bles pour expli­quer un phé­no­mène. Rottleuthner lui repro­che tou­te­fois de s’être trop fixé sur les fac­teurs phy­si­ques qui contri­buent à la genèse et à l’évolution du droit et d’avoir négligé les fac­teurs sociaux.

Parmi les éléments influant sur le droit ainsi que sur les autres ins­ti­tu­tions socia­les et poli­ti­ques, il faut citer les prin­ci­pes. Selon Michael Hereth, c’est cette insis­tance sur les prin­ci­pes qui place Montesquieu dans la moder­nité. Dans sa contri­bu­tion, Hereth s’inté­resse sur­tout à l’influence des prin­ci­pes sur l’économie et le com­merce, mon­trant par exem­ple com­ment Montesquieu, il y a plus de deux cent cin­quante ans, se sou­ciait déjà de la sou­mis­sion du poli­ti­que à l’économique. Mais en même temps, sou­li­gne Hereth, l’auteur de L’Esprit des lois n’hésite pas à appli­quer des caté­go­ries tirées de l’économie à l’agir poli­ti­que.

S’il y a bien une caté­go­rie abs­traite que nous pou­vons dési­gner par le terme « com­merce », il serait faux de croire que le com­merce est par­tout le même. Si Hereth mon­tre l’influence des prin­ci­pes de gou­ver­ne­ment sur la forme concrète que prend le com­merce, Günther Lottes pointe aussi vers l’influence des fac­teurs phy­si­ques, comme le cli­mat. Les hom­mes se situent tou­jours dans des situa­tions qui leur lais­sent une plus ou moins grande liberté de manœu­vre, et c’est ensuite à eux de déci­der laquelle des pos­si­bi­li­tés qui leur sont offer­tes ils réa­li­se­ront. Notons tou­te­fois que l’his­toire qui se fait ainsi n’est pas le pro­duit de grands indi­vi­dus, mais plu­tôt celui de com­mu­nau­tés. Par ailleurs, cette his­toire n’est sus­cep­ti­ble que d’expli­ca­tions cau­sa­les et se sous­trait à toute inter­pré­ta­tion téléo­lo­gi­que.

5. L’his­toire

Selon Vanessa de Senarclens, c’est pré­ci­sé­ment cette absence de toute dimen­sion téléo­lo­gi­que dans l’expli­ca­tion his­to­ri­que qui place Montesquieu parmi les Modernes. Mais outre la dimen­sion téléo­lo­gi­que, c‘est aussi la dimen­sion uni­ver­sa­liste qui fat défaut chez Montesquieu. Selon Senarclens, tou­tes les situa­tions his­to­ri­ques sont uni­ques, et il ne sau­rait être ques­tion d’appli­quer à la France du XVIIIe siè­cle – ou à n’importe quel autre pays à n’importe quelle autre époque – un schéma expli­ca­tif qui vaut pour la Rome anti­que. Il s’agit donc de com­pren­dre cha­que situa­tion pour elle-même en s’abs­te­nant de faire des com­pa­rai­sons ou des rap­pro­che­ments.

Tel n’est tou­te­fois pas l’avis de Catherine Volpilhac-Auger, qui dans sa contri­bu­tion mon­tre com­ment Montesquieu, dans son ouvrage sur les Romains, pro­cède à de mul­ti­ples rap­pro­che­ments entre le passé et le pré­sent. Alors que de nom­breux inter­prè­tes de Montesquieu ne voient dans les Considérations sur les Romains qu’une sim­ple œuvre pré­pa­ra­toire, Volpilhac-Auger la pré­sente comme une par­tie inté­grante d’un grand pro­jet dont le résul­tat tan­gi­ble est L’Esprit des lois. Elle mon­tre notam­ment com­ment le cha­pi­tre sur la cons­ti­tu­tion d’Angleterre doit être rap­pro­ché du livre sur les Romains et com­ment ces deux tex­tes sont « une manière de répon­dre de deux maniè­res dif­fé­ren­tes aux mêmes ques­tions » (p. 138).

L’inté­rêt porté par Montesquieu aux Romains est bien plus que l’inté­rêt d’un his­to­rien qui n’a pas d’autre inté­rêt cog­ni­tif que de recons­truire de manière aussi pré­cise et exacte que pos­si­ble ce qui s’est passé à une autre époque. Diego Venturino n’hésite d’ailleurs pas à affir­mer que Montesquieu n’a pas été un his­to­rien. Pour Montesquieu, écrit Venturino, l’his­toire est « un gise­ment d’infor­ma­tions à exploi­ter, pas un objet à cons­ti­tuer » (p. 161). Il ne suf­fit donc pas de cons­ta­ter que Montesquieu, dans son ana­lyse des sour­ces his­to­ri­ques, uti­lise les métho­des de l’his­to­rien, mais il faut s’inter­ro­ger sur l’uti­li­sa­tion qu’il entend faire des infor­ma­tions tirées de ces sour­ces.

Chez Montesquieu, comme le fait remar­quer Jens Häseler dans la seconde de ses deux contri­bu­tions, l’argu­men­ta­tion his­to­ri­que prend sou­vent la place des rai­son­ne­ments abs­traits, et cette méthode n’est pas seu­le­ment uti­li­sée à par­tir de l’ouvrage sur les Romains, mais on la trouve déjà dans les Lettres per­sa­nes, avec notam­ment des allu­sions à la déca­dence de Rome.

C’est de cette déca­dence de Rome qu’il est aussi ques­tion dans la contri­bu­tion de Christoph Strosetzki, qui replace les idées de Montesquieu dans le cadre géné­ral de la lit­té­ra­ture « déca­den­tiste » de la France du XVIIIe siè­cle. Cette lit­té­ra­ture lais­sait pres­sen­tir qu’une époque, celle de l’abso­lu­tisme, tou­chait à sa fin, mais en même temps elle per­met­tait d’entre­voir les débuts d’une nou­velle époque.

6. La lit­té­ra­ture

Terminons cette par­tie des­crip­tive de notre compte rendu par des contri­bu­tions qui sont sur­tout axées sur l’aspect lit­té­raire de Montesquieu et com­men­çons par la contri­bu­tion d’Edgar Mass qui s’inté­resse aux péri­pé­ties éditoriales des Lettres per­sa­nes en mon­trant que les trois tex­tes dont nous dis­po­sons reflè­tent cha­cun une autre étape de l’évolution des goûts esthé­ti­ques du XVIIIe siè­cle, de la beauté géo­mé­tri­que chère au ratio­na­lisme au roman phi­lo­so­phi­que en pas­sant par la pré­cio­sité nou­velle. En appor­tant des modi­fi­ca­tions à son texte, Montesquieu a tenté de s’adap­ter à cette évolution.

Sebastian Neumeister s’inté­resse au style apho­ris­ti­que de Montesquieu dans Mes pen­sées et mon­tre com­ment ce style est apte à allier esthé­ti­que et réflexion. Dans le cas de Montesquieu, il faut tou­te­fois noter que le but pre­mier n’est pas celui de l’effet esthé­ti­que, mais qu’il s’agit bien plu­tôt de sai­sir la com­plexité du monde par le biais d’une forme d’écriture qui ne se veut pas démons­tra­tive et conclu­sive, mais qui incite à la réflexion.

Outre une contri­bu­tion sur les argu­ments de carac­tère his­to­ri­que dans les Lettres per­sa­nes, Jens Häseler a aussi consa­cré un texte à la « pré­sence » de Montesquieu dans les écrits de quel­ques grands esprits de son temps. Dans sa contri­bu­tion, Häseler mon­tre que les érudits de l’époque se tenaient infor­més les uns les autres.

Si dans le titre de l’ouvrage dont nous pré­sen­tons ici le compte-rendu il est ques­tion d’un Montesquieu « entre les dis­ci­pli­nes », Robert Charlier se pro­pose de par­ler d’un Montesquieu « Grenzgänge[r] » - lit­té­ra­le­ment : celui qui mar­che sur la fron­tière4 –, les ter­ri­toi­res situés de part et d’autre de la fron­tière étant la lit­té­ra­ture et l’his­toire. Il com­pare dans ce contexte le Français à l’écrivain alle­mand Hölderlin et pro­cède à une brève com­pa­rai­son entre les Lettres per­sa­nes et Hyperion.

L’ouvrage se clôt avec une contri­bu­tion d’Edgar Mass don­nant un aperçu sur la récep­tion de Montesquieu en Allemagne5.

7. Commentaire cri­ti­que

Il serait sans nul doute mes­quin de repro­cher à l’ouvrage Montesquieu zwi­schen den Disziplinen de ne pas pré­sen­ter une vue d’ensem­ble com­plète de la ques­tion et de ne pas conte­nir, par exem­ple, de contri­bu­tions por­tant sur la phi­lo­so­phie, les scien­ces natu­rel­les ou encore la théo­lo­gie. À l’impos­si­ble nul n’est tenu, et l’ouvrage ne doit donc pas être jugé à la lumière d’un inac­ces­si­ble idéal, mais en fonc­tion de son uti­lité pour la com­mu­nauté des per­son­nes qui s’inté­res­sent à la pen­sée de Montesquieu. Et de ce point de vue, force est de cons­ta­ter qu’il rem­plit sa fonc­tion. Cela n’inter­dit pas, tou­te­fois, de for­mu­ler quel­ques remar­ques cri­ti­ques, dont le but n’est tou­te­fois pas de remet­tre en ques­tion la qua­lité du livre, mais de pour­sui­vre en quel­que sorte l’effort qui est celui des auteurs des contri­bu­tions qui vien­nent d’être, quoi­que trop briè­ve­ment, pré­sen­tées, à savoir ali­men­ter la réflexion sur la pen­sée de Montesquieu.

Une pre­mière remar­que concerne la ques­tion des juges. La plu­part des – on serait pres­que tenté d’écrire : tous les – auteurs qui trai­tent de cette ques­tion don­nent l’impres­sion que tout ce que Montesquieu a à dire sur le sujet se trouve au livre XI, cha­pi­tre 6 de L’Esprit des lois, là où appa­raît la for­mule tant de fois citée du juge qui ne devrait être que la bou­che qui pro­nonce les paro­les de la loi. On sem­ble com­plè­te­ment igno­rer le livre VI, et notam­ment les cha­pi­tres 3 à 7 de ce livre. Dans le cha­pi­tre 3, Montesquieu nous apprend que ce n’est que là où la loi est pré­cise que le juge doit la sui­vre stric­te­ment. Nous y appre­nons également qu’en cas d’impré­ci­sion, le juge dans un État monar­chi­que doit se lais­ser gui­der par l’esprit de la loi. Cela sem­ble exclu dans un État répu­bli­cain, car on doit y sup­po­ser que les lois y sont pré­ci­ses – cette pré­ci­sion étant, en quel­que sorte, ce qui garan­tit la sécu­rité des per­son­nes, cette sécu­rité – ou le sen­ti­ment de sécu­rité – étant ce qui cons­ti­tue la liberté civile qui trouve son fon­de­ment objec­tif dans la cons­ti­tu­tion. Il serait temps que la com­plexité de la pen­sée de Montesquieu rela­tive à la ques­tion des juges et du pou­voir de juger fasse l’objet d’une ana­lyse plus appro­fon­die et que les auteurs qui abor­dent cette ques­tion en se réfé­rant à Montesquieu ne se limi­tent plus au seul livre XI, cha­pi­tre 66.

Dans les contri­bu­tions qui por­tent sur la per­ti­nence des ana­ly­ses et des idées de Montesquieu pour la cons­truc­tion d’une Europe fédé­rale, on regret­tera que ne soit pas dis­cu­tée la ques­tion de la citoyen­neté active, c’est-à-dire du droit de suf­frage. Comme Montesquieu le fait lui-même remar­quer au livre II, cha­pi­tre 2, une répu­bli­que démo­cra­ti­que n’a pas de lois plus impor­tan­tes que cel­les qui concer­nent le suf­frage. Aux États-Unis d’Amérique, un citoyen du Wisconsin qui va s’établir en Californie peut y par­ti­ci­per aux élections à tous les niveaux, alors qu’un citoyen fran­çais qui va s’établir dans un autre pays de l’Union Européenne ne peut pas y par­ti­ci­per aux élections légis­la­ti­ves. À côté des trois grands thè­mes men­tion­nés par Guillaume Barrera – tolé­rance, com­merce, liberté –, il faut y ajou­ter un qua­trième : citoyen­neté.

En ce qui concerne la ques­tion du com­merce, je vou­drais citer cette petite phrase du livre XX, cha­pi­tre 12 : « C’est dans les pays de la liberté que le négo­ciant trouve des contra­dic­tions sans nom­bre ; et il n’est jamais moins croisé par les lois que dans les pays de la ser­vi­tude ». Pour Montesquieu, il ne s’agit pas tant de favo­ri­ser les indi­vi­dus que de main­te­nir en vie le sys­tème dont ces indi­vi­dus pro­fi­tent. Il y là, nous sem­ble-t-il, une leçon à médi­ter, par exem­ple par les pêcheurs qui par leurs pra­ti­quent actuel­les ris­quent de faire dis­pa­raî­tre à court ou moyen terme ce qui rend leur acti­vité pos­si­ble.

En ce qui concerne la ques­tion de la tolé­rance, Montesquieu sem­ble en faire un prin­cipe poli­ti­que plu­tôt qu’un prin­cipe moral. Au livre XXV, cha­pi­tre 10, il affirme clai­re­ment le prin­cipe poli­ti­que sui­vant : « Quand on est maî­tre de rece­voir, dans un État, une nou­velle reli­gion ou de ne pas la rece­voir, il ne faut pas l’y établir ; quand elle y est établie, il faut la tolé­rer ». Un pas­sage comme celui-ci nous rap­pelle que dans L’Esprit des lois, Montesquieu veut être d’abord et avant tout un écrivain poli­ti­que. Ce qui l’inté­resse donc en pre­mier lieu, ce n’est pas la bonté ou la jus­tice intrin­sè­ques d’une chose, mais son uti­lité par rap­port à autrui. Une reli­gion vraie peut être néfaste pour une com­mu­nauté poli­ti­que don­née, alors qu’une reli­gion fausse peut lui être extrê­me­ment pro­pice. Ce qui compte, ce n’est donc pas la vérité, mais la fonc­tion­na­lité d’une croyance. Et cela vaut aussi pour la croyance rela­tive à la pos­si­bi­lité pour le légis­la­teur d’influer sur la société. Le débat rela­tif au déter­mi­nisme phy­si­que ou social n’est pas, pour le Montesquieu de L’Esprit des lois, un débat pure­ment théo­ri­que ou abs­trait que l’on peut lais­ser ouvert en atten­dant d’avoir trouvé l’argu­ment déci­sif en faveur de l’une ou de l’autre par­tie. Pour le pen­seur poli­ti­que, la ques­tion essen­tielle n’est pas de savoir si le déter­mi­nisme est vrai ou faux, mais s’il est avan­ta­geux ou non que les êtres humains en géné­ral et les légis­la­teurs en par­ti­cu­lier croient en cette vérité ou faus­seté.

Dans sa contri­bu­tion, Hella Mandt oppose un Montesquieu théo­ri­cien des ins­ti­tu­tions à un Tocqueville théo­ri­cien des mœurs. Une telle lec­ture passe sous silence l’impor­tance accor­dée par Tocqueville aux ins­ti­tu­tions, tant poli­ti­ques que civi­les, notam­ment pen­dant ces époques – et Tocqueville est cons­cient d’en vivre une – où on ne peut plus comp­ter sur les mœurs. Elle passe également sous silence l’impor­tance que les deux pen­seurs accor­dent aux mœurs des fem­mes dans une répu­bli­que démo­cra­ti­que. Et elle s’épargne d’ana­ly­ser com­ment Tocqueville en est fina­le­ment aussi amené à se replier sur l’inté­rêt bien entendu. L’oppo­si­tion établie par Hella Mandt ne résiste pas à une lec­ture plus appro­fon­die et elle ne rend adé­qua­te­ment compte ni des tex­tes de Tocqueville, ni même de ceux de Montesquieu7. Car tout en admet­tant que Montesquieu accorde un rôle cen­tral aux ins­ti­tu­tions, il serait faux de faire comme si, pour lui, les mœurs, au sens large du terme, ne comp­taient pour rien, ou pres­que rien. Montesquieu est plus que cons­cient du fait que les ins­ti­tu­tions anglai­ses – pour ne pren­dre qu’elles – ne conser­ve­ront la liberté qu’aussi long­temps que les Anglais vou­dront res­ter libres, c’est-à-dire aussi long­temps qu’il seront ani­més par un amour de la liberté, que cet amour de la liberté soit un amour pour la liberté en tant que fin en soi ou, bien plus pro­saï­que­ment, pour la liberté en tant que moyen.

On émettra aussi de sérieux dou­tes au sujet de la thèse avan­cée par Vanessa de Senarclens, qui affirme une incom­men­su­ra­bi­lité des époques et des cultu­res. Ce terme, mis à la mode par le phi­lo­so­phe des scien­ces Thomas Kuhn dans son célè­bre livre The Structure of scien­ti­fic revo­lu­tions, signi­fie, pour faire bref, l’absence d’une mesure per­met­tant de met­tre en rap­port deux cho­ses, qu’il s’agisse de deux théo­ries scien­ti­fi­ques ou de deux époques. Pour Kuhn, cela n’a pas de sens de vou­loir com­pa­rer la phy­si­que aris­to­té­li­cienne à la phy­si­que gali­léenne, car cha­cune de ces deux phy­si­ques est un sys­tème en soi, qui contient ses pro­pres cri­tè­res que l’autre sys­tème rejette. La ques­tion qui se pose dès lors pour nous est celle de savoir si Montesquieu est un « incom­men­su­ra­bi­liste »8. Et ici des dou­tes sont per­mis, dou­tes qui se nour­ris­sent des affir­ma­tions que Montesquieu fait au livre XXIX, cha­pi­tre 1 : « Je le dis, et il me sem­ble que je n’ai fait cet ouvrage que pour le prou­ver : l’esprit de modé­ra­tion doit être celui du légis­la­teur ; le bien poli­ti­que, comme le bien moral, se trouve tou­jours entre deux limi­tes ». La modé­ra­tion est ce cri­tère qui nous per­met de com­pa­rer des époques dif­fé­ren­tes. Certes, cette com­pa­rai­son ne sera pas l’œuvre d’une rai­son démons­tra­tive, mais d’une rai­son réflé­chis­sante ou de cette capa­cité qui, chez Aristote, porte le nom de phro­né­sis.

On pourra aussi émettre un doute au sujet de la thèse de Guillaume Barrera. Cet auteur affirme en effet que « l’idée de per­fec­ti­bi­lité, pré­sente chez Rousseau, ne se ren­contre pas chez Montesquieu » (p. 333). Il fau­drait dans ce contexte dis­tin­guer entre une per­fec­ti­bi­lité des hom­mes et une per­fec­ti­bi­lité des lois. En ce qui concerne la pre­mière, il n’est pas si évident que cela que Montesquieu la rejette de manière caté­go­ri­que – quitte à ce qu’il faille admet­tre qu’elle n’occupe pas la place qu’elle occupe chez d’autres auteurs. Il suf­fit de relire les der­niers ali­néas de la pré­face à L’Esprit des lois pour s’en ren­dre compte. Montesquieu y affirme vou­loir libé­rer les hom­mes de leurs pré­ju­gés ainsi que les ame­ner à une meilleure connais­sance d’eux-mêmes. Un homme qui se connaît et qui connaît sa nature est plus par­fait qu’un homme qui n’a pas ces connais­san­ces, et si Montesquieu a rédigé son ouvrage, c’est aussi pour faire péné­trer ces connais­san­ces dans l’esprit de cha­cun. On peut donc affir­mer qu’il croyait en la per­fec­ti­bi­lité des hom­mes. Et s’il fal­lait une preuve tex­tuelle, nous ren­voyons au livre X, cha­pi­tre 3 : « [S]ur quoi je laisse à juger à quel point nous som­mes deve­nus meilleurs. Il faut ren­dre ici hom­mage à nos temps moder­nes, à la rai­son pré­sente, à la reli­gion d’aujourd’hui, à notre phi­lo­so­phie, à nos mœurs ». Montesquieu laisse à juger, mais ne se prive pas de juger posi­ti­ve­ment le fait que le « nous » dont il parle n’exter­mine plus les popu­la­tions conqui­ses.

Par ailleurs, il sem­ble évident que Montesquieu était convaincu que les lois étaient per­fec­ti­bles. Certes, il ne fal­lait pas pas­ser d’un coup de lois sérieu­se­ment impar­fai­tes à des lois par­fai­tes. Montesquieu est un gra­dua­liste qui est cons­cient du fait que la volonté d’établir coûte que coûte et sans délai le meilleur peut conduire au pire. Mais cela ne l’empê­che pas de plai­der en faveur de réfor­mes modé­rées dans une cer­taine direc­tion. Chaque société peut savoir où elle doit aller pour faire coïn­ci­der ses lois et tous les autres fac­teurs qui en déter­mi­nent en quel­que sorte l’esprit. Elle doit néan­moins aussi appren­dre à savoir à quelle vitesse elle peut y par­ve­nir.

S’il y aurait encore maints com­men­tai­res à faire sur telle ou telle thèse avan­cée dans l’une ou l’autre contri­bu­tion, nous met­trons ici un point final à nos com­men­tai­res, afin de ne pas ral­lon­ger encore plus un compte rendu dont la lon­gueur appro­che dan­ge­reu­se­ment de celle d’une contri­bu­tion.

Conclusion

Montesquieu zwi­schen den Disziplinen est un livre qui non seu­le­ment témoi­gne des résul­tats de la recher­che menée sur les mul­ti­ples facet­tes de l’œuvre de Montesquieu au cours des der­niè­res années par cer­tains des plus éminents spé­cia­lis­tes de l’auteur, mais c’est aussi un livre qui ouvre de nou­vel­les pers­pec­ti­ves de recher­che et qui se situe ainsi dans un entre-deux. Ce qui nous a sur­tout plu dans ce livre, c’est l’effort fait par de nom­breux contri­bu­teurs d’ins­crire la pen­sée de Montesquieu dans l’actua­lité – une for­mu­la­tion qui nous paraît plus appro­priée que la for­mu­la­tion inverse : ins­crire l’actua­lité dans la pen­sée de Montesquieu. Montesquieu a le mérite de n’occulter aucune ques­tion. Qu’on soit d’accord avec lui ou non lorsqu’il affirme au livre XII, cha­pi­tre 19 qu’ « il y a des cas où il faut met­tre, pour un moment, un voile sur la liberté », l’impor­tant est qu’il nous confronte à la ques­tion plu­tôt que de l’occulter en fai­sant croire qu’une situa­tion d’excep­tion ne se pré­sen­tera pas. Montesquieu est de ces auteurs dont il faut lire avec la plus extrême atten­tion pra­ti­que­ment cha­que phrase, en n’oubliant pas de tenir tou­jours compte du contexte.

Norbert Campagna

Professeur-asso­cié de phi­lo­so­phie

Université du Luxembourg

La séparation entre Science de l’État (Staatswissenschaft) et Sciences Politiques (Politologie) nous semble un peu artificielle, et les deux sections auraient très bien pu n’en faire qu’une.

Je me permets de traduire tous les passages allemands et anglais que je cite.

Dans l’optique d’une éventuelle réédition de l’ouvrage – sort qu’on ne peut que lui souhaiter –, il faudra inviter Detlef Merten à remplacer l’impossible « république fédéralisme » (p. 30) par l’expression correcte « république fédérative ». Si un compte rendu ne doit pas insister sur les fautes de frappes, il se doit néanmoins de relever, en vue d’une correction future, les fautes concernant des concepts clés, comme cela est le cas ici.

De nos jours, le terme allemand est utilisé pour désigner ceux qui traversent tous les jours une frontière pour aller travailler dans le pays voisin.

On nous pardonnera de ne pas présenter de manière plus détaillée cette contribution qui, avec ses plus de quarante pages, est la plus longue de l’ouvrage et contient un grand nombre d’informations.

Pour une première ébauche d’une telle analyse, nous renvoyons à Norbert Campagna, « Die richterliche Gewalt bei Montesquieu », dans Die Natur des Staates. Montesquieu zwischen Macht und Recht, Oliver Hidalgo et Karlfriedrich Herb dir., Nomos, Baden Baden, 2009, p. 115–133 (voir la « lecture critique » de ce volume). Voir aussi Norbert Campagna, Charles de Montesquieu. Eine Einführung, Düsseldorf, Parerga, 2001, notamment IV, 2, ainsi que sur ce site l’intervention de Norbert Campagna, « Montesquieu et le pouvoir de juger », dans le cadre du séminaire Montesquieu 2012 : Montesquieu et le pou­voir de juger

Pour Tocqueville, voir Norbert Campagna, Die Moralisierung der Demokratie. Alexis de Tocqueville und die Bedingungen der Möglichkeit einer liberalen Demokratie, Cuxhaven/Dartford, Junghans Verlag, 2001, ainsi que Norbert Campagna,« Virtue in Tocqueville’s America », dans Amerikastudien/American Studies 52/22, 2007, p. 169–186.

Que l’on m’excuse cette expression barbare.

Duncker & Humblot, Berlin