Montesquieu
 

1. Confessions d’un dix-huitiémiste (2003)

Première publication : Être dix-huitiémiste, Sergei Karp dir., Ferney-Voltaire, Centre international d’études du XVIIIe siècle, 2003, p. 141-152

Confessions d’un dix-huitiémiste

Première publi­ca­tion : Être dix-hui­tié­miste, Sergei Karp dir., Ferney-Voltaire, Centre inter­na­tio­nal d’études du XVIIIe siè­cle, 2003, p. 141-152

Parler de soi me paraît un exer­cice dis­gra­cieux, même si l’on ne doit don­ner à son pro­pos que la valeur modeste d’un témoi­gnage. C’est la Vieillesse aux pas tar­difs qui regarde der­rière elle, et consi­dère le che­min par­couru avec plus de plai­sir que celui qu’il lui reste à par­cou­rir. Et que choi­sira-t-on de dire ? Celui qui ne dit pas tout cache une par­tie de la vérité, d’une vérité que lui-même d’ailleurs ne connaît pas, et qui n’existe pas. Résignons-nous à vivre et à pen­ser dans l’erreur, l’illu­sion, le men­songe, essayons de ruser avec eux et de pro­non­cer quel­ques paro­les pro­ba­bles.

Lorsqu’on a fait d’une période de notre his­toire et de notre lit­té­ra­ture un objet pri­vi­lé­gié et pres­que exclu­sif d’étude, que les années, loin d’émousser ce goût, l’ont sans cesse confirmé, com­ment ne pas sup­po­ser qu’une pro­fonde affi­nité y appe­lait ? Je ne crois pas que le seul hasard, ou des conve­nan­ces et des cal­culs de car­rière suf­fi­sent à expli­quer un cer­tain degré d’atta­che­ment et de pas­sion. Hasards et cal­culs ne sont alors que des occa­sions qui révè­lent ou favo­ri­sent cette vérité de nous-même qui veut s’expri­mer, cette délec­ta­tion pré­ve­nante qui nous porte à aimer.

C’est pour­quoi j’ai long­temps caressé l’idée d’un recueil de récits de voca­tion, où des dix-hui­tié­mis­tes expli­que­raient com­ment ils le sont deve­nus. Le pré­sent ouvrage accom­plit et dépasse ce vœu.

Dans une confé­rence pro­non­cée au Xe Congrès des Lumières à Dublin, j’affir­mais ma croyance à une voca­tion de dix-hui­tié­miste, je reven­di­quais le droit de mythi­fier et le siè­cle et la rela­tion qui m’unit à lui. Je sup­po­sais que la forêt de Compiègne, ses che­mins, ses car­re­fours, tels que le XVIIIe siè­cle les avait pres­que inté­gra­le­ment des­si­nés et nom­més, étaient le lieu poé­ti­que de ma ren­contre avec lui. Ce n’était là que l’aima­ble fic­tion d’un pos­si­ble. J’ai d’autres hypo­thè­ses, ou d’autres cer­ti­tu­des.

Dans l’ins­ti­tu­tion reli­gieuse de Compiègne où j’ai fait tou­tes mes études secondai­res, et dont le héros éponyme était Guynemer, mon pro­fes­seur de fran­çais en classe de pre­mière était un prê­tre1, homme de foi, éclairé et très cultivé qui vouait une admi­ra­tion toute par­ti­cu­lière à Marivaux, et consa­crait à l’étude du XVIIIe siè­cle une impor­tante par­tie de l’année. Je pense que c’est là que j’ai appris à aimer Voltaire, tant il est vrai qu’il est une « figure de l’his­toire de l’Église »2, comme beau­coup l’ont com­pris.

Je crois pour­tant connaî­tre le moment qui a décidé de tout. Je pou­vais alors avoir dix-huit ans, j’aimais lire en me pro­me­nant, soit dans la forêt de Compiègne, soit dans le parc du châ­teau, sur­tout lors­que je ren­trais de dures pério­des de tra­vail dans une khâ­gne pari­sienne. C’est ainsi, par une mati­née d’hiver claire et froide, dans l’allée de tilleuls qui borde le petit parc vers la ville, que j’ai ouvert et lu avec trans­port les Pensées de Montesquieu dans l’édition par­tielle qu’en a don­née Bernard Grasset sous le titre de Cahiers. J’éprouvais un inconce­va­ble bon­heur à me péné­trer de ces frag­ments qui me parais­saient dire des véri­tés d’une sim­pli­cité et d’une évidence admi­ra­bles, mais non sans quel­que ombre, quel­que mys­tère, quel­que réti­cence dans leur briè­veté. Maintenant encore, je ne peux lire, par exem­ple, « cha­que homme est pro­pre­ment une suite d’idées qu’on ne peut pas inter­rom­pre », sans en rece­voir la même impres­sion.

C’est pour­quoi, au moment du diplôme d’études supé­rieu­res, appelé ensuite mémoire de maî­trise, où l’étudiant expri­mait vrai­ment pour la pre­mière fois un choix per­son­nel, j’ai passé une année avec Montesquieu, sous la direc­tion de Jean Fabre. Le fait en lui-même compte moins que la ten­dance qu’il révé­lait, et qui s’est confir­mée sous plu­sieurs for­mes. Un excel­lent et très libé­ral usage lais­sait à l’étudiant le choix des tex­tes qui accom­pa­gnaient le mémoire écrit, et sur les­quels il était inter­rogé à la fin de l’année ; le mien se porta sur Thucydide, Tite-Live, Tocqueville, alors peu célé­bré. J’entrais en XVIIIe siè­cle par un che­min peu « lit­té­raire », dans le sens étroit où l’on a trop sou­vent pris le mot ; mais c’est sans doute la vertu de ce siè­cle que de faire tom­ber les fron­tiè­res, de mêler les savoirs, et de ren­dre à la pen­sée un peu de l’unité qu’elle avait encore au temps de l’Encyclopédie . Cette vertu ne lui est évidemment pas atta­chée de façon exclu­sive, il s’en faut, et l’évolution des dis­ci­pli­nes qui décou­pent notre uni­ver­sité et notre recher­che, en dehors de toute « inter­dis­ci­pli­na­rité » sou­vent plus affi­chée que réelle, va déjà depuis long­temps dans le sens des échanges, des super­po­si­tions et des mélan­ges. Nous avons tous plus ou moins pro­fité de trans­ferts de « concepts » et de « métho­des », même si nous consi­dé­rions avec une juste méfiance des modè­les de savoir dont l’empire était pesant et qui, sou­mis aux modes et aux com­pé­ti­tions dog­ma­ti­ques des indi­vi­dus ou des écoles, pas­saient avec elles.

À vrai dire, à un âge, le seul sans doute, où l’on peut lire avec une capa­cité d’accueil et une gra­tuité encore pré­ser­vées, où les facultés d’ima­gi­na­tion, d’illu­sion et d’erreur sont pres­que intac­tes, j’aurais pu sui­vre d’autres che­mins. J’aimais avec excès Jules Laforgue, et com­bien d’autres m’ont fait signe, comme cela arrive à tout le monde. Jean Boudout, dont je garde un sou­ve­nir tout par­ti­cu­lier parmi quel­ques admi­ra­bles pro­fes­seurs du lycée Henri IV, aurait pu m’atti­rer vers ce XIXe siè­cle qu’il connais­sait si inti­me­ment. Mais peut-être Robert Mauzi à l’École, Jean Fabre et René Pintard à la Sorbonne ont-ils su confir­mer un pen­chant plus pro­fond. C’était une grande chance, au moment où l’uni­ver­sité en pleine crois­sance s’ouvrait plus lar­ge­ment à de jeu­nes agré­gés des­ti­nés à l’ensei­gne­ment secondaire, de rece­voir les conseils, l’exem­ple et l’appui de tels maî­tres, de com­men­cer sa car­rière dans le brillant épanouissement de la recher­che dix-hui­tié­miste. Combien de gran­des thè­ses, parues depuis les années 50 ou sur le point de paraî­tre, étaient sus­cep­ti­bles d’entraî­ner ou de décou­ra­ger le débu­tant, selon l’humeur du moment ! Il est cer­tain qu’il y a eu là, dans les années 60, l’impres­sion d’un départ, dans un moment inter­mé­diaire où les condi­tions ins­ti­tu­tion­nel­les en ins­tance de muta­tion, une situa­tion uni­ver­si­taire en désé­qui­li­bre contenu ont fourni les condi­tions favo­ra­bles à une éclosion de talent et de force. La crise de 1968 n’allait effa­cer un désé­qui­li­bre que pour le rem­pla­cer par d’autres, jusqu’à créer ces mons­tres surad­mi­nis­trés que nous connais­sons, avec des pro­fes­seurs sur­char­gés d’ensei­gne­ment et de char­ges annexes, et une recher­che qui suc­combe trop sou­vent aux ten­ta­tions du court terme, de l’occa­sion et de la quan­tité. Du moins, dans ces qua­rante années qui nous condui­sent jusqu’à notre pré­sent incer­tain, a-t-on vu appa­raî­tre et s’impo­ser des pra­ti­ques de tra­vail inconce­va­bles aupa­ra­vant, les « équipes de recher­che », les grands pro­jets col­lec­tifs, les socié­tés de dix-hui­tié­mis­tes, natio­na­les et inter­na­tio­nale. Il y a fallu le nom­bre, nou­velle don­née insé­pa­ra­ble de notre société, mais aussi et sur­tout l’enthou­siasme, la convic­tion, l’opi­niâ­treté de ceux qui ont cru à la mise en com­mun du savoir et de l’action, qui ont créé des struc­tu­res, lancé des pro­jets, y ont inté­ressé des col­la­bo­ra­teurs dans le monde entier, et les ont menés à bien.

Voilà le monde dans lequel j’entrais au début des années 1960. Lorsque René Pintard m’avait pro­posé un sujet de thèse sur le Dictionnaire de Bayle et le com­bat phi­lo­so­phi­que au XVIIIe siè­cle, j’étais donc devenu « dix-hui­tié­miste », comme on ne disait pas encore. J’avais une autre chance : la thèse d’Élisabeth Labrousse parais­sait, elle por­tait, sur la vie de Bayle, sa for­ma­tion, sa pen­sée phi­lo­so­phi­que et théo­lo­gi­que, un éclairage neuf et qui per­met­tait de consi­dé­rer le rap­port qui l’unit à sa pos­té­rité de façon beau­coup plus pro­blé­ma­ti­que. Et puis ceux qui ont connu Élisabeth Labrousse n’oublie­ront sans doute jamais sa géné­ro­sité, sa pas­sion intel­lec­tuelle, la joie de connaî­tre qui l’ani­mait. Son érudition était immense, et elle était vivante. Par son exem­ple comme par son œuvre, elle invi­tait à une sou­plesse dans la com­pré­hen­sion des posi­tions reli­gieu­ses mar­gi­na­les, indé­ci­ses et obs­cu­res, qui sera dif­fi­ci­le­ment imi­tée. On a vu, après elle, Bayle se trans­for­mer en cal­vi­niste outré, ou reve­nir à un scep­ti­cisme ou à un athéisme assez confor­mes aux ima­ges qu’on s’était fai­tes de lui aupa­ra­vant. Tant il est vrai que l’on n’aime guère le mélange et l’indé­ci­sion. Tous les ouvra­ges impor­tants sur Bayle, depuis celui d’Élisabeth Labrousse, ont paru en Italie. Comment expli­quer la fas­ci­na­tion qu’il sem­ble y exer­cer, sinon par la sub­ti­lité qu’y retrou­vent des esprits experts dans l’exer­cice et l’ana­lyse de la libre pen­sée ? La liberté est un ris­que, et pour celui qui la pra­ti­que, et pour ceux qui le regar­dent la pra­ti­quer. Bayle nous met cons­tam­ment à ce ris­que, il nous égare, il sem­ble que jamais nous ne par­vien­drons à join­dre les piè­ces de l’immense machine qu’est le Dictionnaire his­to­ri­que et cri­ti­que. C’est un grand motif de frus­tra­tion. La cri­ti­que (lit­té­raire, phi­lo­so­phi­que, et enri­chie de tou­tes les scien­ces pro­ches que l’on vou­dra) n’a cessé d’inven­ter et d’essayer des métho­des pour maî­tri­ser les œuvres. Bayle résiste, il nous met en demeure de pen­ser une œuvre radi­ca­le­ment non maî­tri­sa­ble, sous la forme appa­rem­ment ras­su­rante d’un dic­tion­naire. Nous n’en fini­rons jamais avec lui. Et l’on ne voit pas que dans la flo­rai­son actuelle des thè­ses, il y en ait beau­coup qui osent s’y atta­quer.

Tant mieux. Car les obs­ta­cles qu’il nous oppose sont dif­fi­ci­les à sur­mon­ter, d’autant plus dif­fi­ci­les qu’ils sont cultu­rels et nous le ren­dent à cer­tains égards incom­pré­hen­si­ble. Notre époque obsé­dée de lin­guis­ti­que et de poé­ti­que n’est pas prête à accueillir, comme elle devrait l’être, une œuvre domi­née par une irré­duc­ti­ble exi­gence et une ivresse de logi­que, qui se plaît sans mesure aux grands édifices des preu­ves, des objec­tions, des rétor­sions, dans un jeu de l’erreur et de la vérité dont les figu­res ne pro­met­tent ni ne lais­sent espé­rer aucune issue, aucun repos de la rai­son. Il faut peut-être cher­cher là, comme chez tant de maî­tres obs­curs de phi­lo­so­phie, l’ori­gine de cet usage assou­pli et sub­til de la logi­que qui carac­té­rise tant d’écrivains du XVIIIe siè­cle, et d’abord Diderot. Le jeune Bayle écrit dans ses car­nets, le len­de­main de sa conver­sion (qui fut brève) au catho­li­cisme : « Postera die ite­rum Logicus »3. Que nos len­de­mains et les len­de­mains de nos len­de­mains soient consa­crés à la vigi­lance logi­que et cri­ti­que. Ce sera la meilleure façon de par­ti­ci­per à la fête de l’intel­li­gence à laquelle nous convient Bayle, et avec lui cette part du XVIIIe siè­cle que nous aimons le plus.

Le second obs­ta­cle tient à la place occu­pée par la reli­gion dans ces jeux de la rai­son, aux com­bi­nai­sons étranges qu’elles for­ment entre elles, qui égarent l’inter­prète, et qui devien­nent de moins en moins com­pré­hen­si­bles à mesure que s’accen­tue la décultu­ra­tion reli­gieuse. Très vite, au XVIIIe siè­cle, Bayle a été mal com­pris en pays catho­li­ques, mais aussi de la part des pro­tes­tants ratio­naux. Mais cette dif­fi­culté de com­pré­hen­sion a gagné de nos jours les « phi­lo­so­phes » eux-mêmes. Nous cons­ta­tons com­bien Voltaire devient étranger à des étudiants qui igno­rent tout de la tra­di­tion judéo-chré­tienne et de ses fon­de­ments scrip­tu­rai­res. Terrible retour de la com­pli­cité qui le lie néces­sai­re­ment à celle qu’il vou­lait « écraser » ! Il est emporté lui-même dans l’oubli où elle est géné­ra­le­ment tom­bée parmi nous. Il y a là, n’en dou­tons pas, un dan­ger pour la sur­vie de pans entiers du XVIIIe siè­cle, à mesure que s’efface une culture chré­tienne qui en était insé­pa­ra­ble.

Tout n’est pas perdu sans doute. Pour faire vivre Voltaire, il faut l’aimer. Aimons-le, et très ten­dre­ment, deman­dons-lui de nous ins­pi­rer, si pos­si­ble, toute la salu­bre méchan­ceté qu’il exi­ge­rait de nous pour chas­ser les impos­teurs intel­lec­tuels, les faux-mon­nayeurs du lan­gage, les cafards et les pédants impu­dents, qui sous des appa­ren­ces sédui­san­tes revien­nent sans cesse occu­per la scène et rece­voir l’admi­ra­tion du public. Demandons-lui de faire naî­tre des voca­tions, car cette vigne a besoin d’ouvriers.

J’ai été témoin, il y a quel­ques années, à l’occa­sion de la publi­ca­tion d’un livre sur Voltaire et la tolé­rance, d’une scène étonnante : dans l’amphi­théâ­tre Jean-Paul II de l’Institut catho­li­que de Lyon, toute l’assis­tance fut invi­tée à écouter debout la prière à Dieu du Traité sur la tolé­rance, lue avec émotion par le doyen de la faculté de théo­lo­gie. Combien Voltaire a dû en rire, des Champs Élysées où il se pro­mène en conver­sant avec Bayle et Spinoza !

Toute ma car­rière uni­ver­si­taire s’est dérou­lée à Lyon, où Robert Mauzi, qui y était alors pro­fes­seur, m’avait sug­géré de pré­sen­ter ma can­di­da­ture à un poste d’assis­tant. Au moment où com­men­çaient à se créer des équipes de recher­che, le doyen de la faculté des let­tres, Jean-René Derré, a com­pris qu’il ne fal­lait pas man­quer cette nou­velle orien­ta­tion de l’uni­ver­sité. C’est ainsi qu’est né le Centre d’étude du XVIIIe siè­cle, qui a été reconnu par le CNRS, peut-être grâce à un pro­gramme d’appa­rence plu­ri­dis­ci­pli­naire (quel­ques his­to­riens de Lyon y ont d’abord col­la­boré, autour de l’his­toire de Trévoux et de la Dombes, mais de façon éphémère, la véri­ta­ble col­la­bo­ra­tion est venue ensuite), et très conforme au grand rêve de notre époque : celui d’une maî­trise de plus en plus com­plète, illi­mi­tée, grâce aux tech­ni­ques infor­ma­ti­ques, d’une masse docu­men­taire elle-même illi­mi­tée. Des cher­cheurs qui ont les pre­miers contri­bué à ouvrir ces pers­pec­ti­ves dans nos dis­ci­pli­nes et ont pro­fon­dé­ment mar­qué nos pra­ti­ques de dix-hui­tié­mis­tes, au pre­mier rang des­quels Jean Sgard, avaient lancé, au début des années 1960, l’idée sim­ple qu’en unis­sant les bon­nes volon­tés on allait indexer toute la presse lit­té­raire des XVIIe et XVIIIe siè­cles, et qu’on allait ainsi offrir à la recher­che des pos­si­bi­li­tés inouïes. Une fiche modèle de dépouille­ment pre­nait en compte tou­tes les infor­ma­tions qui pour­raient jamais être uti­les.

Lyon avait donc bra­ve­ment jeté son dévolu sur les Mémoires de Trévoux, sans tou­te­fois aller au-delà de la des­truc­tion des jésui­tes. L’ingé­nieur d’études du Centre, Pascale Ferrand, se sou­vient des mon­ceaux de car­tes per­fo­rées, qu’elle devait por­ter à Paris pour les faire trai­ter par les ordi­na­teurs de la Maison des Sciences de l’Homme. La fiche de dépouille­ment fut sim­pli­fiée. Le Centre d’Étude des XVIIe et XVIIIe siè­cles de la Sorbonne conti­nua assez long­temps de diri­ger l’entre­prise, et la fit évoluer au gré des néces­si­tés ou des nou­veau­tés tech­ni­ques ; quel­ques années y furent choi­sies pour éprouver les métho­des (1768 et 1778) ; mais ceux qui étaient par­tis avec un bel enthou­siasme avaient depuis long­temps suc­combé sous le poids écrasant d’ambi­tions irréa­li­sa­bles avec les moyens de l’époque, qui nous parais­sent main­te­nant archaï­ques. Le Centre de Lyon a réussi à dépouiller la plus grande part des Mémoires de Trévoux, qui, par suite du mal­heur sur­venu à un dis­que dur, dort à l’état de « sau­ve­garde ».

De cet épisode, qui ne fut pas bref, je tire plu­sieurs leçons qui, sauf la der­nière, n’ont rien d’ori­gi­nal. D’abord, que la recher­che moderne est à la merci de tech­ni­ques si évolutives qu’elle court le ris­que, moins connu aupa­ra­vant, d’obso­les­cence rapide ; ensuite, que la crois­sance indé­fi­nie de l’infor­ma­tion, grâce à la numé­ri­sa­tion d’immen­ses cor­pus, à leur publi­ca­tion électronique et aux pos­si­bi­li­tés de recher­che auto­ma­ti­que, ne don­nera pro­ba­ble­ment qu’une impres­sion éphémère de nou­veauté et de maî­trise, l’échelle de mesure se modi­fiant sans cesse et le cher­cheur se situant dans un nou­veau module de repé­rage et d’appré­cia­tion ; que, par voie de consé­quence, les vraies chan­ces de la recher­che se situe­ront tou­jours dans les angles obs­curs que n’attei­gnent pas les pro­jec­teurs, ou au croi­se­ment aveu­glant de leurs fais­ceaux ; qu’il fau­dra tou­jours ima­gi­ner et cons­truire un objet, et faire de ce qu’on aura trouvé un ouvrage, c’est-à-dire lui don­ner une forme lisi­ble ; et que d’ailleurs nous ne savons le plus sou­vent ce que nous cher­chons que lors­que nous l’avons trouvé.

Enfin, j’en conclus que la Providence, par des voies indi­rec­tes, comme elle en est cou­tu­mière, fait très bien ce qu’elle fait. Car le dépouille­ment appa­rem­ment peu fruc­tueux des Mémoires de Trévoux a été pour l’équipe lyon­naise l’occa­sion de s’inté­res­ser à la presse pério­di­que, de tra­cer un long sillon dans un ter­rain jus­que-là peu cultivé, de conqué­rir ainsi sa place et d’affir­mer son ori­gi­na­lité.

Parlons d’abord de l’équipe. Je et nous vont désor­mais sou­vent se confon­dre, le second dési­gnant des cer­cles de lar­geur varia­ble, et qu’il ne sera pas tou­jours facile de déter­mi­ner. D’abord les col­lè­gues de Lyon et de Saint-Étienne, et sur­tout Claude Labrosse (nous avons signé plu­sieurs livres en com­mun4), et des cher­cheurs du CNRS, Jean-Claude Bonnet puis Chantal Thomas ; l’équipe gre­no­bloise de Jean Sgard, et aucun d’entre nous n’oubliera Michel Gilot, qui hélas nous a quit­tés trop tôt ; tous ceux, fran­çais, alle­mands, hol­lan­dais, amé­ri­cains, dont les inté­rêts côtoyaient les nôtres et avec les­quels nous avons noué des rela­tions conti­nues ; et j’y peux ajou­ter enfin l’équipe de Jean Ehrard à Clermont, qui, tra­vaillant dans d’autres domai­nes, fut cepen­dant pour nous un modèle au début de notre par­cours ; et, si mon pro­pos n’était pas rétros­pec­tif, j’évoquerais encore Jean Ehrard et l’équipe qui édite les Œuvres com­plè­tes de Montesquieu.

Parlons donc de l’équipe. Grâce à la confiance que lui ont faite l’Université Lyon 2 et le CNRS, elle a eu pour elle la durée, et c’est consi­dé­ra­ble. Je ne sais com­ment fonc­tion­nent des équipes éphémères qui se réu­nis­sent autour d’un pro­gramme bref et cir­cons­crit, imposé par un « appel d’offre ». Peut-être cette for­mule convient-elle à d’autres dis­ci­pli­nes. Mais il me sem­ble que ce que nous avons réa­lisé deman­dait de la conti­nuité et de la matu­ra­tion, que la péné­tra­tion dans le monde com­plexe de l’infor­ma­tion aux siè­cles clas­si­ques, le long détour par le jour­nal révo­lu­tion­naire pour reve­nir ensuite aux gazet­tes poli­ti­ques qui l’avaient pré­cédé, tout cela obéis­sait à une logi­que, tout se confir­mait et se nour­ris­sait pro­gres­si­ve­ment et réci­pro­que­ment. L’équipe a eu aussi pour elle, ce qui est sans doute l’essen­tiel, l’entente, la cohé­sion, la per­ma­nence de ses mem­bres, peu nom­breux, mais fer­mes et soli­des dans la réa­li­sa­tion des pro­jets.

La proxi­mité de Grenoble et de l’équipe de Jean Sgard, qui consa­crait une part impor­tante de ses acti­vi­tés aux jour­naux et pré­pa­rait le grand Dictionnaire de la presse, a été une chance sup­plé­men­taire. Que d’entre­pri­ses, que de concer­ta­tions en com­mun ! Lorsqu’on se sou­vient avec autant de plai­sir que je le fais de réu­nions à Grenoble, à Lyon, à La Côte-Saint-André, à Vizille, c’est le signe que l’iden­tité ou la proxi­mité des inté­rêts dits « scien­ti­fi­ques » allait avec la sym­pa­thie et l’ami­tié, se confon­dait avec elles, et venait peut-être à se fon­der sur elles. C’était plus et autre chose que la socia­bi­lité uni­ver­si­taire des col­lo­ques, dont on s’est moqué par­fois, sans vou­loir y démê­ler le bon, qui me paraît évident, et le mau­vais, c’est-à-dire l’usage pure­ment uti­li­taire et cir­cons­tan­ciel auquel la machine de pro­duc­tion et de reconnais­sance uni­ver­si­tai­res enchaîne de jeu­nes cher­cheurs, et de moins jeu­nes.

Comment expli­quer une fré­quen­ta­tion aussi lon­gue et aussi assi­due des jour­naux de la part de cher­cheurs « lit­té­rai­res » ? Les Mémoires de Trévoux en avaient été l’occa­sion pre­mière. Encore était-ce un « jour­nal » de « lit­té­ra­ture », au sens de l’époque, c’est-à-dire, ce qui confond nos caté­go­ries héri­tées du XIXe siè­cle, com­pre­nant tou­tes les « scien­ces ». Parler de « lit­té­ra­ture » au XVIIIe siè­cle, c’est se pla­cer dans un point de vue ency­clo­pé­di­que, même si une évolution sen­si­ble en limite et en déplace le sens à mesure que l’on avance dans le siè­cle. C’était le but du dépouille­ment col­lec­tif des pério­di­ques que d’embras­ser cette tota­lité. Et, quel­les que soient les voies que l’on emprunte, les jour­naux res­te­ront une source fon­da­men­tale, d’un manie­ment beau­coup moins sim­ple que les dic­tion­nai­res ency­clo­pé­di­ques, mais aussi d’une plus grande sen­si­bi­lité à la diver­sité des cultu­res et à la varia­bi­lité des temps. À cet égard, un grand jour­nal est déjà à lui seul un grand prisme. Mais, quel que soit l’inté­rêt des mono­gra­phies (et il en existe de très uti­les), le point de vue sou­hai­ta­ble paraît être celui de la plu­ra­lité, de la connexion et du jeu des com­po­san­tes dans un sys­tème d’infor­ma­tion, donc, en ce qui concerne les jour­naux, de savoirs et de choix cultu­rels qui carac­té­ri­sent une époque, un moment. C’est ce que d’emblée nous avions voulu sai­sir dans l’espace cir­cons­crit et maî­tri­sa­ble d’une année, lors­que avec l’équipe gre­no­bloise nous avions tenté de défi­nir par la presse les orien­ta­tions et les traits carac­té­ris­ti­ques de l’année 1734. L’ana­lyse quan­ti­ta­tive de la « biblio­thè­que idéale » de cette année d’après les comp­tes ren­dus de tous les jour­naux de lan­gue fran­çaise était conforme, dans son esprit et ses métho­des, aux pro­po­si­tions de François Furet et de ceux qui tra­vaillaient avec lui dans Livre et Société. Mais ce que par là nous cher­chions sur­tout, c’était déjà la com­pré­hen­sion du phé­no­mène pério­di­que en lui-même, sous tous ses aspects et dans la façon dont il fil­tre, orga­nise l’ensem­ble des faits sociaux et cultu­rels, leur donne forme et les ins­crit dans la per­cep­tion ordi­naire du pré­sent et dans la mémoire immé­diate qui les recueille. Claude Labrosse a été celui qui, en rela­tion avec une grande thèse sur la lec­ture de La Nouvelle Héloïse, a contri­bué le plus for­te­ment à impri­mer à notre équipe ce mou­ve­ment de recher­che, et à fon­der sur des bases théo­ri­ques une vision et un usage du pério­di­que qui en res­pec­tent et en res­ti­tuent la fonc­tion pro­pre et auto­nome. Il s’agis­sait de ne plus sépa­rer le mes­sage de presse de son médium de com­mu­ni­ca­tion, de refu­ser par consé­quent l’usage pure­ment docu­men­taire que l’his­toire en a géné­ra­le­ment fait. Les scien­ces de l’infor­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion étaient alors dans leur essor ; même si notre objet et notre rap­port aux tex­tes nous ont tenus à l’écart de cette nou­velle dis­ci­pline, tour­née pres­que exclu­si­ve­ment vers les phé­no­mè­nes contem­po­rains, nous tenions à n’y être pas étrangers ; aussi Claude Labrosse et moi avons par­ti­cipé aux pre­miers congrès de la Société fran­çaise de l’Information et de la Communication, en 1976 et 1984, et des rela­tions de tra­vail régu­liè­res avec des col­lè­gues lit­té­rai­res ou phi­lo­so­phes qui s’enga­geaient à Lyon II dans cette nou­velle voie, Jean-François Tétu et Maurice Mouillaud, ont été parmi les plus fécondes.

Ainsi, de l’événement média­ti­que moderne, nous som­mes remon­tés à l’événement archaï­que du XVIIIe siè­cle à pro­pos de l’atten­tat de Damiens, et l’ana­lyse des jour­naux de 1789 nous a conduits à nous situer dans ce moment cri­ti­que où la presse ancienne cède bru­ta­le­ment la place à une expres­sion poli­ti­que effer­ves­cente, mais dans une situa­tion com­plexe où les for­mes ancien­nes et les for­mes nou­vel­les se côtoient encore. Chacun de ces pro­gram­mes d’étude a sup­posé une lon­gue mobi­li­sa­tion, la cons­ti­tu­tion et l’exploi­ta­tion de lar­ges bases docu­men­tai­res. Enfin, par un dépla­ce­ment qui nous a paru s’impo­ser et que pré­pa­rait tout le tra­vail anté­rieur, nous som­mes pas­sés du jour­na­lisme libéré et nova­teur de la Révolution à celui qui l’a pré­cédé, sous obé­dience ou sous sur­veillance des grands États abso­lu­tis­tes. Il y avait là un vaste domaine auquel on ne s’était guère inté­ressé depuis Hatin. Quelques ouvra­ges impor­tants, dans les années 1980, avaient ouvert la voie (celui de Gilles Feyel sur la Gazette de France, celui de Jeremy Popkin sur la Gazette de Leyde) ; le Dictionnaire des jour­naux de Jean Sgard, à cet égard comme pour le reste de la presse pério­di­que, a per­mis un consi­dé­ra­ble pro­grès docu­men­taire. Il res­tait à le pour­sui­vre sur cer­tains points, car rien n’est achevé dans les col­lec­tes de ce genre, et sur­tout à ana­ly­ser le texte, la forme, la fonc­tion des gazet­tes, à en dis­tin­guer les types, à écrire l’his­toire de cer­tai­nes d’entre elles. Plusieurs col­lo­ques ont réuni, sur ce sujet ingrat et très par­ti­cu­lier, une petite inter­na­tio­nale de cher­cheurs. Et le tra­vail conti­nue.

Sujet ingrat en effet, et qui me fait répé­ter la ques­tion de façon plus pré­cise : pour­quoi, com­ment des « lit­té­rai­res » peu­vent-ils s’inté­res­ser aux tex­tes les moins lit­té­rai­res qui soient, tex­tes dic­tés ou ins­pi­rés par les Cours ou trans­mis par des cor­res­pon­dants et écrits à par­tir de nou­vel­les et de bruits qui cir­cu­lent dans les capi­ta­les, issus de sor­tes d’agen­ces de presse avant la let­tre et que l’on retrouve par­fois iden­ti­ques d’une gazette à l’autre, et très rare­ment pro­lon­gés par le com­men­taire éditorial d’un « gaze­tier » ano­nyme dont on ne sait rien ou à peu près rien. C’est ici que je dois m’inter­ro­ger sur la cause d’un goût que je crains d’avoir fait par­ta­ger à quel­ques col­lè­gues qui n’y étaient pas néces­sai­re­ment enclins, et d’avoir, au nom des inté­rêts de la recher­che, pra­ti­qué avec eux le « contrains-les d’entrer ».

Y a-t-il, dans la recher­che, un lieu exact où l’on doive se situer ? Ne doit-on pas au contraire fuir les lieux défi­nis, et n’est-il pas per­mis de leur pré­fé­rer les inters­ti­ces et les confins, par­fois peu confor­ta­bles et peu favo­ra­bles au pro­grès aisé d’une car­rière uni­ver­si­taire (tou­tes autres consi­dé­ra­tions, d’ailleurs impor­tan­tes, mises à part), et où l’on ris­que de trai­ter un objet mitoyen avec des com­pé­ten­ces incer­tai­nes ? J’ai aussi, en pas­sant ou avec quel­que cons­tance, fré­quenté la « tex­to­lo­gie », ou l’his­toire de l’économie poli­ti­que, avec un goût assez décidé pour les phy­sio­cra­tes. Ne reconnais­sait-on pas, dans cette situa­tion mar­gi­nale, l’inquié­tude de celui qui ne trou­vait pas exac­te­ment sa place dans les « let­tres », mais qui, en même temps, leur était irré­duc­ti­ble­ment fidèle, qui avait passé par Montesquieu et par Tocqueville, et qui avait eu d’abord l’idée bizarre, heu­reu­se­ment écartée par Jean Fabre, d’une thèse sur le « des­po­tisme éclairé » ?

Je crois que, au fond, ce que j’ai pour­suivi et un peu réa­lisé à tra­vers les tra­vaux du Centre d’étude du XVIIIe siè­cle de Lyon, c’est une his­toire des repré­sen­ta­tions poli­ti­ques, ce qui est radi­ca­le­ment dif­fé­rent d’une his­toire de la « pen­sée » ou des théo­ries poli­ti­ques. Il y fal­lait ces grands corps de tex­tes ano­ny­mes que sont les gazet­tes et les impri­més ou manus­crits de toute sorte qui se pres­sent autour d’un événement tel que l’atten­tat de Damiens5, le disent et le for­ment ; qui dres­sent devant nous les scè­nes habi­tuel­les de la vie publi­que, nous en font enten­dre le lan­gage le plus com­mun. On conçoit quel obs­cur tra­vail de mineur il faut accom­plir pour se frayer une voie à tra­vers une mul­ti­tude de « nou­vel­les », les faire par­ler, en extraire un sens qui ne se laisse per­ce­voir que par l’étude com­pa­ra­tive et minu­tieuse des tex­tes et par le par­cours dans la dif­fé­rence des temps.

On com­prend aussi que c’est une façon lou­che de faire de l’his­toire (mais qui en vaut bien quel­ques autres) que de quê­ter, dans les tex­tes fugi­tifs de la presse, le foyer d’un regard sur le monde : mais on a peut-être le plus de chance d’y sur­pren­dre l’incons­cient, l’impli­cite et l’impensé qui le ren­dent fami­lier. S’enfon­cer dans la gazette, c’est mimer ce geste habi­tuel qui nous rend à nous-même notre monde à la fois si pré­sent et si obs­cur. Nous ne connais­sons pas le passé parce qu’il est trop loin de nous, ni le pré­sent parce qu’il en est trop près : pour­quoi ne pas conce­voir une révul­sion de l’un sur l’autre, un jeu de la proxi­mité et de la dis­tance, qui res­ti­tue­rait quel­ques bri­bes d’une inti­mité per­due ? C’est pour­quoi j’ai cher­ché, de plus en plus, à retrou­ver dans ces gazet­tes la saveur, l’incer­ti­tude, l’obs­cu­rité du pré­sent, cette trace du temps qui s’abo­lit sans cesse et que l’his­toire, pour se cons­ti­tuer, doit néces­sai­re­ment oublier. Peut-on faire ainsi une autre his­toire ? Je n’en ignore pas les arti­fi­ces et les dan­gers, comme je l’ai dit dans la pré­face du Dernier règne6. Mais si la pos­ture qu’elle sup­pose n’est pas long­temps tena­ble, du moins peut-elle ser­vir d’ins­tance cri­ti­que de tout récit his­to­ri­que (en pre­nant le mot « récit » dans le sens le plus large).

On a cité assez sou­vent ce mot de Gide : « J’appelle jour­na­lisme tout ce qui sera moins inté­res­sant demain qu’aujourd’hui »7. Mais s’il était donné au jour­nal de faire d’hier un aujourd’hui ? de le faire reve­nir, fût-ce par une intui­tion infi­ni­ment incom­plète, mala­droite, fac­tice, à l’état pre­mier où il a d’abord été vécu ?

De plus en plus clai­re­ment à mesure que j’avan­çais, il m’a sem­blé qu’un réflexe prio­ri­taire de l’his­to­rien devait consis­ter à tra­quer les mots, à les situer, dans leur sens tran­si­toire, à l’inté­rieur des struc­tu­res où ils se déter­mi­nent entre eux. Rien n’est pire que la ten­ta­tion réa­liste qui nous guette sans cesse : il faut être pas­sion­né­ment, exces­si­ve­ment nomi­na­liste ; être non seu­le­ment convaincu qu’un mot n’a de sens que dans la phrase, le texte daté où il se trouve, convic­tion com­mune et facile après tout, mais pous­ser tou­jours à la rigueur les enga­ge­ments qu’elle doit nous faire pren­dre ; médi­ter, plus qu’on ne l’a fait d’ailleurs au XVIIIe siè­cle, le cha­pi­tre « De l’abus des mots » du sage Locke8. Je crois, depuis le début de cette confes­sion, n’avoir jamais eu l’occa­sion d’écrire le mot « Lumières », ou je ne l’ai fait que par inad­ver­tance. Certes, il a son sens, et très fort, au XVIIIe siè­cle, sous la Révolution, et la fin du XXe siè­cle aura furieu­se­ment contri­bué à l’illus­trer. Il m’est arrivé, comme à tout le monde, de faire fumer cette essence vague et noble. Mais je me suis gardé, autant que j’ai pu, d’en user comme de ces gros billets de ban­que qui, en temps d’infla­tion, n’ont qu’une valeur déri­soire. Mais enfin il est tou­jours loua­ble d’avoir de gran­des idées.

J’éprouve, pour toute les « inter­pré­ta­tions » des Lumières, à la fois révé­rence et admi­ra­tion. Plusieurs s’en sont fait une spé­cia­lité. Mais je confesse aussi, car je dois aller au bout de mes aveux, même les plus dif­fi­ci­les et les plus hon­teux, qu’à cet égard ma méfiance est pro­fonde et mon incroyance incu­ra­ble, et c’est pour­quoi je sais un gré infini à ceux qui, à force de tra­vail, ouvrent dans les taillis téné­breux des voies clai­res et d’agréa­bles rac­cour­cis.

Et main­te­nant je peux, ces quel­ques feuillets à la main, me pré­sen­ter har­di­ment devant la pos­té­rité, dont le juste oubli cou­ron­nera mes savants tra­vaux.

Issu d’une famille pay­sanne du bas Berry, aux confins de la Marche, où la terre ne suf­fi­sait pas à de trop nom­breux enfants, mon père quitta son vil­lage dès qu’il eut obtenu le cer­ti­fi­cat d’études. Il devint maçon. Il aimait à dire qu’un bon ouvrier se reconnaît à ses outils. J’espère que les miens ont tou­jours été pro­pres. Et, dans la car­rière où le hasard m’a poussé, je me suis consi­déré comme un arti­san, qui doit faire le meilleur tra­vail qu’il lui est pos­si­ble.

Un cou­ple de cor­beaux a élu domi­cile, en face de mes fenê­tres, dans une de ces struc­tu­res métal­li­ques qui pré­ten­dent déco­rer la façade gla­bre des bureaux moder­nes. Je me plais à les voir s’affai­rer, trot­ter, vole­ter, sau­tiller, et j’admire com­ment ils peu­vent rem­plir leur lon­gue vie. Ils s’absen­tent par­fois assez long­temps, peut-être pour quel­que col­lo­que.

Y a-t-il une fenê­tre d’où l’on m’ait observé, en se deman­dant : mais que peut-il bien faire ?

L’abbé (puis chanoine) Coulaud a été longtemps directeur de l’Institution. Résistant pendant la guerre, il cachait des personnes recherchées ; il fut membre du conseil municipal provisoire et maire adjoint de Compiègne à la Libération. Je lui dois d’avoir pu poursuivre des études secondaires, et lui associe dans ma reconnaissance l’abbé Douville, qui me donna le goût des lettres.

Gestalten der Kirchengeschichte, éd. Martin Greschat, t. VIII, Stuttgart, Kohlhammer, 1983, « Voltaire », p. 221-235.

Cité par Élisabeth Labrousse, Pierre Bayle, t. I, Du Pays de Foix à la cité d’Érasme, La Haye, Nijhoff, 1963, p. 72.

L’Instrument périodique. La fonction de la presse au XVIIIe siècle, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1985 ; Naissance du journal révolutionnaire 1789, Lyon, PUL, 1989.

L’Attentat de Damiens. Discours sur l’événement au XVIIIe siècle, Lyon, Éditions du CNRS et PUL, 1979.

P. Rétat, Le Dernier Règne. Chronique de la France de Louis XVI : 1774-1789, Paris, Fayard, 1995.

A. Gide, Journal 1889-1939, Paris, Gallimard, 1992, p. 720 (Bibliothèque de la Pléiade, 54).

Essai philosophique concernant l’entendement humain, livre II, chap. X.