Montesquieu
Documentation et méthode de travail de Montesquieu

L’Esprit des lois : work in progress ?

Les sources cachées de l’érudition

La trans­crip­tion inté­grale du manus­crit de L’Esprit des lois conservé à la Bibliothèque natio­nale de France cons­ti­tue les tomes III et IV des Œuvres com­plè­tes de Montesquieu (C. Volpilhac-Auger éd., Oxford, Voltaire Foundation, 2008).

Les réfé­ren­ces de page ren­voient à cette édition.

L’ensem­ble com­prend des intro­duc­tions et des annexes (p. I-CCLI et 897-929), per­met­tant de com­pren­dre les spé­ci­fi­ci­tés du manus­crit et les métho­des de tra­vail et de com­po­si­tion de Montesquieu.

Chaque livre est accom­pa­gné d’une étude intro­duc­tive appro­fon­die : genèse, évolution, rap­port avec l’imprimé et avec l’ensem­ble de l’œuvre.

Documentation et méthodes de travail de Montesquieu

L’expé­rience du manus­crit de L’Esprit des lois, ina­chevé (work in pro­gress dit la même chose, mais sur le mode opti­miste), per­met de sai­sir sur le vif le tra­vail de Montesquieu : non seu­le­ment la com­po­si­tion et la rédac­tion, mais le tra­vail anté­rieur, sou­vent relé­gué à l’étage infé­rieur, celui des notes de bas de page, mais sur lequel la démons­tra­tion s’appuie bel et bien, quand il ne va pas jusqu’à la diri­ger ou l’inflé­chir. Il n’est pas besoin de reve­nir ici sur la fonc­tion de ces notes, tant elle est évidente : il s’agit pour Montesquieu de four­nir tou­tes les garan­ties d’authen­ti­cité et de sérieux, et de ne s’appuyer que sur des docu­ments (his­to­ri­ques, géo­gra­phi­ques, juri­di­ques, voire « socio­lo­gi­ques » avant l’heure) reconnus de son temps comme abso­lu­ment fia­bles Ce qui évidemment nous incite à consi­dé­rer comme nul­les et non ave­nues tou­tes les remar­ques condes­cen­dan­tes de cri­ti­ques lar­ge­ment pos­té­rieurs, qui jugent de la docu­men­ta­tion de Montesquieu en fonc­tion de celle dont ils dis­po­sent eux-mêmes ; avec le temps, celle-ci nous paraît pré­sen­ter tous les défauts qu’ils for­mu­laient contre celle de Montesquieu… Ce mou­ve­ment sans fin est aussi sans inté­rêt, et seule vaut une cri­ti­que qui mette la docu­men­ta­tion de Montesquieu dans la pers­pec­tive du savoir de ses contem­po­rains. .

L’édition de L’Esprit des lois imprimé devra en reconnaî­tre la vali­dité comme les fai­bles­ses, et en appré­cier l’impor­tance dans le déve­lop­pe­ment même d’une pen­sée fon­dée sur l’expé­rience du réel, mais d’un réel cons­tam­ment dominé par la théo­rie et les « prin­ci­pes ». En ces der­niè­res pages de l’édition du manus­crit, nous vou­drions, en guise de pas­sage du témoin, livrer quel­ques réflexions sur la manière dont Montesquieu cher­che et met en œuvre sa docu­men­ta­tion. En effet quel­que­fois le manus­crit laisse voir dans ses mar­ges les étapes anté­rieu­res à son élaboration, sous forme de notes bif­fées ; cel­les-ci sont par­fois aban­don­nées, par­fois modi­fiées, com­plé­tées et pré­ci­sées ou cor­ri­gées dans l’imprimé, mais dans tous les cas elles font dis­pa­raî­tre irré­vo­ca­ble­ment leur ori­gine. Or se révèle ainsi un mode de tra­vail sans doute fort répandu au XVIIIe siè­cle, mais qu’il est rare de trou­ver ainsi exhibé, ou du moins révélé. Et si on l’ignore, on ris­que de s’égarer indé­fi­ni­ment sur de faus­ses pis­tes, dont on ris­que même de ne jamais savoir qu’elles étaient faus­ses.

Nous avons déjà eu l’occa­sion d’évoquer dans l’intro­duc­tion1 la manière dont Montesquieu, aidé de ses secré­tai­res, uti­lise fiches et extraits de lec­ture, en insis­tant sur la rela­tion établie entre les recueils d’extraits et la rédac­tion pro­pre­ment dite. Ce que nous envi­sa­geons ici, c’est l’amont de la rédac­tion, la pre­mière étape sur le che­min de L’Esprit des lois, celle à laquelle s’engage Montesquieu quand il com­mence à « tra­vailler à L’Esprit des lois »2 ci-des­sus notre annexe A5, « La bio­gra­phie, un miroir défor­mant ».  ; com­ment cons­ti­tue-t-il ce vivier d’infor­ma­tions dans lequel il pui­sera, et qui n’est évidemment pas achevé quand il com­mence réel­le­ment à « écrire L’Esprit des lois », en 1739 ? Pareil exa­men per­met­tra peut-être de mieux com­pren­dre com­ment il domine une telle diver­sité, de l’Antiquité grec­que aux rela­tions de voyage les plus récen­tes, en pas­sant par l’his­toire romaine vue sous l’angle événementiel, social, cultu­rel, juri­di­que… En effet cette mul­ti­pli­ca­tion des sour­ces qui donne le ver­tige au lec­teur a pu jouer contre Montesquieu : pareil savoir ne sau­rait être le fait d’un seul homme, et il faut donc qu’il soit super­fi­ciel et de mau­vais aloi. Nous le ramè­ne­rons à des dimen­sions humai­nes, et à ce que pou­vait per­ce­voir un lec­teur de l’époque, plus habi­tué que nous ne le som­mes à un cer­tain usage des sour­ces.

Les « sources intermédiaires »

Rappelons d’abord que l’appa­rente diver­sité des réfé­ren­ces se ramène à une rela­tive unité quand on les rap­porte à la « source inter­mé­diaire », celle des recueils d’extraits : comme nous l’avons noté pour plu­sieurs cha­pi­tres des livres XIV et XIX, et dans une moin­dre mesure au livre XXV, les Geographica sont le creu­set d’où sor­tent des séries de ren­vois ; cer­tes, ce n’est que repous­ser le pro­blème, puis­que reste la mul­ti­pli­cité des sour­ces des Geographica… mais une fois repla­cés dans la conti­nuité des extraits, les ren­vois repren­nent sens et l’effet de dis­pa­rité et sur­tout de dis­conti­nuité dimi­nue. Montesquieu n’a pas rap­pelé à la sur­face quel­que détail qu’il se sou­ve­nait avoir vu : il a relu métho­di­que­ment les recueils cons­ti­tués pen­dant des années, dans les­quels il avait consi­gné ce qu’il savait devoir lui être utile un jour. Mais tout cela était déjà connu, et la seule men­tion d’un des titres qui cons­ti­tuent la table des matiè­res des Geographica doit suf­fire à atti­rer l’atten­tion du lec­teur.

Plus inté­res­sante, l’uti­li­sa­tion des pério­di­ques : ceux-ci, on le sait, four­nis­sent de véri­ta­bles résu­més ou ana­ly­ses des ouvra­ges qu’ils pré­sen­tent. Dans un cer­tain nom­bre de cas, ils ont alerté Montesquieu en lui fai­sant connaî­tre l’exis­tence d’un texte qui lui serait utile ; à tout le moins, ils indi­quent le che­mi­ne­ment par lequel Montesquieu est par­venu à celui-ci. Mais il sem­ble que par­fois Montesquieu ne soit pas allé plus loin que le pério­di­que. Un de ceux qu’il a le plus uti­li­sés doit être la Bibliothèque uni­ver­selle et his­to­ri­que de Jean Le Clerc, qu’il pos­sé­dait à La Brède3 , par exem­ple sur l’his­toire anglaise et en par­ti­cu­lier la Grande Charte qu’il évoque par deux fois (XX, 12 et XXII, 2). Dans l’imprimé, Montesquieu ne donne aucune source pour les deux pas­sa­ges ; le manus­crit est muet pour le second ; mais dans le pre­mier, une note de régie bif­fée et ancienne, puisqu’elle est de la main G, ren­voie à la Bibliothèque uni­ver­selle et his­to­ri­que de l’année 1688 : « Il faut voir entie­remt la grande char­tre Voy : mon extr. Biblioth : uni­vel : novbre 1688 p. 434 : du livre voi. le jour­nal : »4 . S’il s’était reporté à l’ouvrage dont ren­dait compte la Bibliothèque uni­ver­selle et his­to­ri­que, Historiae angli­ca­nae scrip­to­res quin­que5 , n’aurait-il pas men­tionné un titre et une réfé­rence de page comme il le four­nit géné­ra­le­ment ?

Le même volume de la Bibliothèque uni­ver­selle et his­to­ri­que6 lui pro­cure également tout ce qu’il sem­ble savoir du Vemerecht (qu’il écrit Remerc) ou tri­bu­nal vei­mi­que ins­ti­tué par Charlemagne pour mater les Saxons, dans une page reti­rée du livre XXV, cha­pi­tre 12, « Des tri­bu­naux injus­tes par eux-mêmes »7 . Au livre XXIV, cha­pi­tre 78 , donc quel­ques pages avant celle-ci, autre emploi de la même col­lec­tion, puisqu’est bif­fée la men­tion « Voy. Biblioth. uni­vers. ex. fevr 1692 p. 120 », encore de la main du secré­taire G (1739-1741), au pro­fit de la men­tion auto­gra­phe qui sera repro­duite dans l’imprimé : « Voyes la Bibliotheque des aut­heurs ecle­sias­ti­ques du 6 sie­cle tom. 5. par Mr Dupin : » ; et de fait c’est bien à cet ouvrage que ren­voyait la Bibliothèque uni­ver­selle et his­to­ri­que, dont le texte offre tout ce dont Montesquieu avait besoin pour dénon­cer les nom­breu­ses et inu­ti­les lois visant à répan­dre le céli­bat, sans qu’il lui soit besoin de les cher­cher dans la nom­breuse et coû­teuse Bibliothèque ecclé­sias­ti­que qu’il ne pos­sé­dait pas.

Mais il n’a pas fait usage de ce seul pério­di­que. Le livre XXV pré­sente une autre men­tion, celle du Journal lit­té­raire de La Haye, qui figu­rait à La Brède9 . C’est là qu’il se reporte quand il veut par­ler du Siam à tra­vers les Mémoires du comte de Forbin, titre qui figure en note dans l’imprimé à deux repri­ses, sans aucune men­tion de page dans les deux cas XVII, 5 et XXV, 15. . La teneur des emprunts mon­tre une nou­velle fois qu’il n’avait nul besoin de se repor­ter à l’ori­gi­nal et que le compte rendu suf­fi­sait. Il s’agit évidemment de cas excep­tion­nels, que nous avons soi­gneu­se­ment rele­vés dans l’édition du manus­crit La plu­part des réfé­ren­ces que nous rele­vons ici se trou­vent au tome V de L’Esprit des lois – ce n’est sans doute pas un hasard : les der­niers livres (XXIV, XXV et sur­tout XXIX) ont été relus les der­niers et lais­sent davan­tage voir le tra­vail en cours. On remar­quera cepen­dant qu’on ne trouve rien de tel dans le livre XI, dont tous les états suc­ces­sifs ont été conser­vés. . Mais nom­breux doi­vent être les autres cas où Montesquieu s’est contenté des pré­sen­ta­tions som­mai­res, mais géné­ra­le­ment très fidè­les, que don­naient les pério­di­ques, sans signa­ler l’inter­mé­diaire. Un signe sem­ble révé­la­teur : l’absence de men­tion de page. Aussi pour­rait-on envi­sa­ger que tel fut le cas pour deux ouvra­ges que Montesquieu ne cite jamais de manière pré­cise, l’Historia impe­rii japo­nici de Kämpfer, et l’Historia reli­gio­nis vete­rum Persarum de Hyde, même s’il appa­raît qu’au moins le pre­mier fai­sait par­tie des Geographica I – ce qui n’est pas incom­pa­ti­ble.

Un phé­no­mène paral­lèle à celui-ci peut être observé avec des ouvra­ges érudits, qui concen­trent un très grand nom­bre d’infor­ma­tions en citant des sour­ces pré­ci­ses10 . Celui qui nous paraît offrir les pis­tes les plus fruc­tueuse est Themis attica , sive de legi­bus atti­cis libri II, de Jan Van Meurs, dit Johannes Meursius11 , dont Montesquieu avait fait un extrait (perdu), peut-être au sein du recueil Politica-his­to­rica 12 . Cet ouvrage en latin qui pré­sente de manière thé­ma­ti­que les lois athé­nien­nes est men­tionné dans plu­sieurs notes de régie13 , mais de manière plus ou moins claire. Au livre XXIX, tout devient lim­pide, para­doxa­le­ment grâce à une réfé­rence à la « p[age] 82 de l’extrait » de Meurtius (et non à l’ouvrage lui-même14 ), figu­rant de sur­croît sur un frag­ment isolé15 . En effet, le feuillet sui­vant porte ce texte : « A Athénes la loy ne lais­soit au fils contre son pere d’autre action que celle de démence », avec en note la men­tion « Curius Fort. Rhet. l. 1 ». On peut cher­cher qui était Curius Consultus Fortunatianus, auteur d’Artis rhe­to­ri­cae scho­li­cae libri III, que l’on trouve dans Antiqui rhe­to­res latini […]16 , et lire avec pro­fit le pre­mier livre de cet ouvrage. Mais il est cer­tai­ne­ment beau­coup plus utile de regar­der Themis attica, livre I, cha­pi­tre 3, page 7, que Montesquieu copie en le tra­dui­sant, et où il a trouvé la réfé­rence à Consultus Fortunatianus – aussi disait-il : « voir l’auteur car j’ai tiré la cita­tion de Meursius Themis attica p. 82 ».

« Voir l’auteur » : rien n’indi­que à cet endroit du manus­crit que Montesquieu l’ait fait, ou que cela ait modi­fié sa rédac­tion. Quant à la « cita­tion », elle sem­ble bien en l’occur­rence dési­gner ce que nous appe­lons « réfé­rence ». Cela peut en tout cas ser­vir de leçon, et dis­pen­ser, pour éclairer le même pas­sage, de cher­cher une loi de Solon à tra­vers « Sext. Empyr. Hyppotip. liv. 3. chap. 24. et Hermog. De invent. l. 1. chap. 1. », car on trouve tout cela sous la rubri­que « De paren­tum in libe­ros potes­tate », quel­ques pages plus haut17 .

Deux autres pas­sa­ges tout aussi allu­sifs devien­nent tout aussi expli­ci­tes : « Il fau­dra voir dans une autre édition mon volume Politica his­to­rica græca pag. 84 v° on y cite Aristote Politique liv. 5 chap. 1° et l’on ajoute que Meurcius Themis attica donne les cita­tions18  ». Le feuillet sui­vant, de la même main (celle du secré­taire O, 174-1747) énonce : « Quatre cri­mes chez les Athéniens étoient punis de mort quit­ter son rang, fuïr, jet­ter ses armes, les ven­dre ». On sera bien en peine de trou­ver cela au livre V de la Politique d’Aristote car, comme l’indi­que Meursius que Montesquieu a mal reco­pié, il s’agit en fait de l’Ethique à Nicomaque19 . Est-il ques­tion ailleurs d’un cer­tain Diopithe, dont la loi « défen­doit a un homme venû d’Athénes de cou­cher au port de Pirée20  » ? Il est évoqué chez « Suidas ». Mais la men­tion de Suidas appa­raît plus loin chez Meurtius Themis attica, II, 31, p. 114. , pour don­ner tou­tes les indi­ca­tions néces­sai­res sur ce per­son­nage. D’autres cas mon­trent cepen­dant que Montesquieu ne s’est pas contenté de reco­pier plus ou moins soi­gneu­se­ment Meursius, sur­tout quand il pos­sé­dait l’ouvrage auquel celui-ci fai­sait réfé­rence ; c’est ce qui s’est passé avec Athénée au livre XXIV : car les rédac­tions suc­ces­si­ves de sa note mon­trent qu’il s’est référé au texte, qu’il sem­ble avoir bien connu21 . En revan­che, il est per­mis de se deman­der si, quand il cite Démosthène (ce qui n’est pas rare), Montesquieu ne se conten­te­rait pas dans la plu­part des cas de « tir[er] la cita­tion de Meursius Themis attica », car Meursius a aussi l’avan­tage de four­nir les cita­tions (au sens habi­tuel du terme) et de les tra­duire en latin ; or Montesquieu cite Démosthène sans jamais en don­ner de réfé­rence pré­cise, et on trouve le nom de Meurtius à proxi­mité immé­diate de plu­sieurs pas­sa­ges où figure celui de l’ora­teur grec22 .

Aussi doit-on en tirer la conclu­sion qu’il fau­drait en prio­rité regar­der Themis attica dès qu’il est ques­tion du droit d’Athènes, à la fois pour s’épargner des recher­ches inu­ti­les, voire nui­si­bles puisqu’elles por­tent sur des ouvra­ges que Montesquieu peut men­tion­ner sans les avoir connus, et pour trou­ver le fin mot de l’his­toire. Comment ren­dre intel­li­gi­ble le pas­sage des Pensées « A Athene murum ascen­dere non lice­bat sous peine de mort. Marcel. in Hermogen. Michael Ephesius in Aristotelem Etic liv. 523  » ? En se réfé­rant à Themis attica, II, 26, p. 127, Murum ascen­dere pere­grino non lice­bat « Il n’était pas per­mis à un étranger d’esca­la­der le mur. » , et aux réfé­ren­ces qui escor­tent cette asser­tion. Il n’est pas cer­tain, mais seu­le­ment pro­ba­ble, que l’on puisse reti­rer les mêmes béné­fi­ces de la fré­quen­ta­tion assi­due d’un ouvrage comme celui de Carolus Sigonius24 , que Montesquieu a pu uti­li­ser au livre XI25 . C’est encore une piste qu’il fau­dra explo­rer, même si nous savons que le monde romain lui était beau­coup plus fami­lier que les cités grec­ques.

Il fau­drait aussi pou­voir mesu­rer, ce qui ne pourra jamais être fait, ce que Montesquieu doit à des conver­sa­tions, des idées lan­cées par un inter­lo­cu­teur, et qui trouve sa place dans un manus­crit ; dans quelle mesure sera-t-il allé au-delà d’une sim­ple men­tion ? Ainsi en est-il de l’œuvre de Kornelius van Bynkershoek, Observationum juris romani libri qua­tuor26 , en note sous la forme « Voyez ce que dit là-des­sus Mr Bynkershoë Observat. jur. Rom. tom. 1er l. 1 Obser 1re ». L’idée est celle-ci : « La loy des douze tables […] veut que plu­sieurs créan­ciers qui ont un débi­teur insol­va­ble le cou­pent en mor­ceaux cela peut-il signi­fier autre chose si-ce-n’est que les créan­ciers le ven­dront et en par­ta­ge­ront le prix27  ». Certes le texte de van Bynkershoek dit exac­te­ment cela à l’endroit dési­gné28 , mais que pen­ser d’un ouvrage qu’il cite si peu ? Montesquieu pour­rait se conten­ter de répé­ter un pro­pos et une réfé­rence faci­les à rete­nir. Mais peut-être fau­dra-t-il explo­rer sys­té­ma­ti­que­ment cet ouvrage également, et peut-être décou­vrira-t-on qu’il est l’équivalent de Themis attica (que jamais la ver­sion impri­mée de L’Esprit des lois ne cite) et qu’il est à l’ori­gine d’un grand nom­bre de réfé­ren­ces au droit romain qui sans lui res­te­raient mys­té­rieu­ses29  ?

Dans le même ordre d’idée, on sug­gé­rera de redé­cou­vrir Eckhart, inter­mé­diaire obligé de tou­tes les réfé­ren­ces aux lois bar­ba­res30 , et pour le droit romain les éditions de Godefroy31 , ou encore Gravina, dont Montesquieu avait fait un extrait et dont il consi­gne dans les Pensées plu­sieurs affir­ma­tions, car elles lui ins­pi­rent des remar­ques tou­tes per­son­nel­les, ainsi que dans les dos­siers de L’Esprit des lois32  : en affi­chant son nom en tête de L’Esprit des lois (I, 3), Montesquieu ne cher­chait pas à cacher ce qu’il lui devait.

Conclusion

Mais il nous sem­ble d’ores et déjà acquis, quod erat demons­tran­dum, que l’érudition de Montesquieu, si immense soit-elle, n’est pas aussi ver­ti­gi­neuse, et donc aussi fal­la­cieuse que peu­vent le lais­ser pen­ser cer­tai­nes réfé­ren­ces – telle est la conclu­sion para­doxale à laquelle nous conduit le cons­tat que Montesquieu ne trouve pas dans son seul fonds tous les tex­tes qu’il cite. Il suit les che­mins de l’érudition de son époque, qui four­nit des réper­toi­res savants, autre­ment dit des sour­ces iden­ti­fiées, et dont l’œuvre de juris­tes et d’his­to­riens est le débou­ché natu­rel. Il ne pré­tend pas explo­rer seul tous les conti­nents, mais en four­nir l’intel­li­gence ; c’est là-des­sus qu’il doit être jugé, ainsi que sur sa capa­cité à met­tre en œuvre l’érudition d’autrui.

Nous pro­po­se­rons pour finir deux autres conclu­sions, cette fois à l’usage de ceux qui nous suc­cé­de­ront. La pre­mière réjouira les futurs éditeurs de L’Esprit des lois comme ceux des Pensées : ils n’auront pas à sui­vre tou­tes les pis­tes obs­cu­res et épineuses que sem­blent pro­po­ser les notes de bas de page, mais à repé­rer d’abord des che­mins bali­sés, comme ceux que nous venons de sug­gé­rer. L’autre les réjouira aussi, tant de bel­les et bon­nes recher­ches s’ouvri­ront ainsi devant eux : la lec­ture de tous les pério­di­ques que Montesquieu déte­nait à La Brède ou que pos­sé­daient ses amis, et où il a pu pui­ser une infor­ma­tion, une idée, une sug­ges­tion, voire une sim­ple réfé­rence, et qu’il n’a même pas cru bon de signa­ler en note, lais­sant au lec­teur le soin d’en per­ce­voir les échos. Italiam, Italiam… Je finis mon tra­vail où la plu­part des éditeurs l’ont com­mencé.

Troisième partie, « De la main à la plume », p. xxxi-lxxviii.

Sur le sens exact de cette expression, à distinguer d’« écrire L’Esprit des lois », voir

Catalogue, n° 2569, 25 volumes ; 2e édition, Amsterdam, 1686 (et suiv.).

T. IV, f. 211r ; Bibliothèque universelle […], Amsterdam, t. XI, 1689, p. 433-434.

Oxoniae, e Theatro Sheldoniano, 1687.

P. 198-199.

T. V, f. 240r.

T. V, f. 165v.

Catalogue, n° 2563, 19 volumes, 1713-1731 (La Brède, n° 701-719.)

On peut aussi signaler l’usage qu’a fait Montesquieu d’un recueil comme le Florilegium de Stobée : voir l’Eloge de la sincérité, OC, t. 8, p. 140 et 144.

Trajecti ad Rhenum, 1685.

Voir L’Esprit des lois, XII, 20.

Dossier 2506/7, L’Esprit des lois livres XII et XXIX.

Lequel fait moins de deux cents pages : il est donc clair que cet extrait faisait partie d’un recueil.

T. V, f. 336r.

Ex bibliotheca Francisci Pithoei, Parisiis, ex officina Plantiniana, apud Hadrianum Perier, 1599.

Themis attica, I, 2, p. 3 (« Du pouvoir des parents sur leurs enfants »).

T. V, f. 353r.

Themis attica, I, 9, p. 24. Ainsi on apprend que l’extrait « p. 82 » correspond à la page 7 de Themis attica, et que la page « 84 v° » (donc en fait des folios), à la page 24 : la prise de notes n’est pas systématique.

T. V, f. 347r.

XXIV, 22, f. 201 ; Themis attica, II, 17, p. 104-105.

T. III, f. 6r et 68r (XII, 2 et 20.) Dans le premier cas, la référence donnée par Montesquieu ne correspond pas au passage supposé chez Meurtius.

N° 2190.

De antiquo jure Parisiis, 1623.

Voir notre commentaire aux notes prises sur cet ouvrage (t. V, f. 261-260), que nous publions en annexe au livre XI.

Observationum juris romani libri quatuor, in quibus plurima juris civilis aliorumque auctorum loca explicantur & emendantur, Lugduni Batavorum, apud J. Vander Linden, 1710.

T. V, f. 334v.

T. I, livre I, chap. 1, p. 1-2.

Tel est justement le cas de ce passage, car dans l’imprimé « quelques modernes » que portait le manuscrit est devenu « quelques jurisconsultes » : la découverte de la source devenait encore plus improbable.

Voir dossier 2506/14, f. 16 et 19, et l’introduction correspondante.

Voir dossier 2506/12, f. 19, et l’introduction correspondante.

Voir notamment n° 1761, 1763, 1912-1913, et dossiers 2506/7, f. 25-26 et 2506/11, f. 11.