Montesquieu
Documentation et méthode de travail de Montesquieu

Sur quelques sources prétendues du livre XIV de L’Esprit des lois

De l’Essai sur les causes à L’Esprit des lois : la théorie des climats existe-t-elle ?

La trans­crip­tion inté­grale du manus­crit de L’Esprit des lois conservé à la Bibliothèque natio­nale de France cons­ti­tue les tomes III et IV des Œuvres com­plè­tes de Montesquieu (C. Volpilhac-Auger éd., Oxford, Voltaire Foundation, 2008).

Les réfé­ren­ces de page ren­voient à cette édition.

L’ensem­ble com­prend des intro­duc­tions et des annexes (p. I-CCLI et 897-929), per­met­tant de com­pren­dre les spé­ci­fi­ci­tés du manus­crit et les métho­des de tra­vail et de com­po­si­tion de Montesquieu.

Chaque livre est accom­pa­gné d’une étude intro­duc­tive appro­fon­die : genèse, évolution, rap­port avec l’imprimé et avec l’ensem­ble de l’œuvre.

Sur quelques sources prétendues du livre XIV

On ne fera pas ici jus­tice de tou­tes les affir­ma­tions défi­ni­ti­ves sur la place du cli­mat dans le « sys­tème » de Montesquieu : depuis 1748, la démar­che habi­tuelle de la cri­ti­que consiste à affir­mer d’abord que Montesquieu donne comme base à L’Esprit des lois la supré­ma­tie incontes­tée du cli­mat sur toute autre déter­mi­na­tion1 – ce qui pousse l’argu­men­ta­tion jusqu’à l’absurde, en ren­dant sys­té­ma­ti­que ce qu’il vou­lait jus­te­ment nuan­cer pour mon­trer com­bien une telle influence devait être cor­ri­gée, tant il lui sem­blait inu­tile de heur­ter fron­ta­le­ment comme d’igno­rer ce qui appa­raît comme une évidence. Le livre XIV est envi­sagé à la lumière d’une for­mule jugée défi­ni­tive (« L’empire du cli­mat est le pre­mier de tous les empi­res », XIX, 13), qui fait oublier un prin­cipe énoncé dans le même livre XIX : « Plusieurs cho­ses gou­ver­nent les hom­mes : le cli­mat, la reli­gion, les lois, les maxi¬­mes du gou­ver­ne­ment, les exem­ples des cho­ses pas­sées, les mœurs, les maniè­res ; d’où il se forme un esprit géné­ral qui en résulte » (chap. 4) ; autre­ment dit, ce que Montesquieu défi­nis­sait comme une sim­ple rela­tion d’anté­rio­rité (pri­mus) est com­pris comme une supé­rio­rité hié­rar­chi­que (prin­ceps)2.

Dans un deuxième temps, on en vient à conclure qu’il n’est en rien ori­gi­nal, puis­que beau­coup d’autres auteurs avaient eux aussi pro­clamé l’influence du cli­mat sur les corps et les âmes ; et de fait, depuis Hippocrate, il n’a pas man­qué de grands esprits pour remar­quer que le chaud et le froid n’étaient pas sans effets sur les hom­mes. Comme Montesquieu l’écrit lui-même : « A l’egart des objec­tions que l’on a fai­tes sur le cli­mat elles sont asses pue­ri­les il sem­ble que j’aye inventé le cli­mat et que je vienne apren­dre aux homes mes­sieurs il fait grand froid en Norvège et en Italie tres chaut remar­ques que les Allemans boi­vent beau­coup de vin du Rhein et les Espagnols tres peu de leur vin de Peralte […] »3.

Cette démar­che cri­ti­que est deve­nue plus com­plexe au fil du temps, et elle s’est affi­née quand on a exa­miné les œuvres qui, au XVIIIe siè­cle ou de manière géné­rale à l’époque moderne, avaient pu sus­ci­ter, orien­ter ou inflé­chir la pen­sée de Montesquieu. De sur­croît, la connais­sance des manus­crits et docu­ments de tra­vail de Montesquieu per­met­tait de pré­ci­ser les moda­li­tés de lec­ture, voire de confir­mer ou d’infir­mer telle hypo­thèse. Malheureusement, il sem­ble que cette mine de ren­sei­gne­ments ait plu­tôt égaré les com­men­ta­teurs, inci­tés à remon­ter aux sour­ces d’une « théo­rie des cli­mats »4 qui ris­que bien d’en avoir beau­coup plus, ou beau­coup moins que le Nil. On s’effor­cera ici de sui­vre les expé­di­tions des cri­ti­ques, à la recher­che de la source mythi­que.

Les sources supposées (1) : Jean Bodin

Un des pre­miers noms qu’ils aient trouvé sur leur che­min est celui de Bodin, chez qui on a pensé trou­ver l’alpha et l’oméga de Montesquieu dès le XIXe siè­cle. Dedieu avait fait jus­tice de cette inter­pré­ta­tion5, et il ne sem­blait pas néces­saire d’y reve­nir. Mais selon R. Shackleton, qui avait eu accès à la biblio­thè­que de Montesquieu, son exem­plaire de l’ouvrage de Bodin, Methodus ad faci­lem his­to­ria­rum cog­ni­tio­nem, « est copieu­se­ment mar­qué d’asté­ris­ques et sou­li­gné aux points pré­cis du cin­quième cha­pi­tre où Bodin expose sa théo­rie du cli­mat . »6 Cet exem­plaire n’exis­tait pas exac­te­ment sous cette forme dans la biblio­thè­que de La Brède, désor­mais acces­si­ble grâce à la dation de Jacqueline de Chabannes, et connu (pour son état anté­rieur) par les cata­lo­gues de vente de cette biblio­thè­que (1926, I et II) ou le cata­lo­gue de La Brède. Néanmoins il est cer­tain que Montesquieu a lu Bodin, au moins dans l’ouvrage qui reprend, avec d’autres tex­tes, le Methodus, Bodini Jo. et alio­rum octo­de­cim scrip­to­rum tam vete­rum quam recen­tio­rum artis his­to­ricæ penus, qu’il pos­sé­dait à La Brède7 : non pas parce qu’on y trouve en effet d’innom­bra­bles sou­li­gne­ments et des notes, en par­ti­cu­lier au livre V (ceux-ci ne sont nul­le­ment de l’écriture de Montesquieu, celle-ci étant mani­fes­te­ment plus ancienne), mais parce qu’on en trouve la trace dans le manus­crit de L’Esprit des lois, où il est cité comme réfé­rence car il ren­voie à deux témoins impor­tants dont Montesquieu pen­sait avoir besoin, Léon l’Africain et Alvar8. Mais qu’en tirer de plus ? Que Bodin ait servi d’inter­mé­diaire pour ces auteurs qu’il cite fré­quem­ment et que Montesquieu n’a sans doute connus que grâce à lui est cer­tain9 ; mais Montesquieu avait-il besoin de Bodin pour pen­ser que les méri­dio­naux dif­fè­rent des gens du nord ? A lire le livre V, « Du juge­ment exact à l’égard des his­to­riens » (où se trouve jus­te­ment la réfé­rence à Alvar et à Léon l’Africain), on peine à voir ce qu’il pou­vait en tirer de cohé­rent et d’uti­li­sa­ble, parmi des consi­dé­ra­tions astro­lo­gi­ques, une érudition anti­que si sou­vent démen­tie par les rela­tions de voya­ges qu’il uti­li­sait lui-même, une ana­lyse phy­sio­lo­gi­que fai­sant appel à la bile noire et à la bile jaune, ou des affir­ma­tions repo­sant sur des oppo­si­tions pre­miè­res entre l’esprit et le corps, ou invo­quant diver­ses qua­li­tés exclu­si­ve­ment mora­les ou phy­si­ques. Selon Bodin il existe trois zones géo­gra­phi­ques, déter­mi­nant des carac­tè­res phy­si­ques (taille, cou­leur des yeux et des che­veux) et des tem­pé­ra­ments dif­fé­rents, en fonc­tion d’une carac­té­ro­lo­gie fon­dée sur une tra­di­tion issue de l’Antiquité, où l’évidence le dis­pute au plus contes­ta­ble, et où l’on trou­vera aussi bien cer­tai­nes affir­ma­tions géné­ra­les de Montesquieu que des idées oppo­sées aux sien­nes10. L’idée-force de Montesquieu, l’influence du cli­mat sur tou­tes les ins­ti­tu­tions humai­nes, sur la vie poli­ti­que comme sur la reli­gion, et non seu­le­ment sur le tem­pé­ra­ment indi­vi­duel, assise sur une ana­lyse phy­sio­lo­gi­que, n’a rien à voir avec ce que l’on trouve chez Bodin. Ni l’ensem­ble ni le détail ne per­met­tent de dis­cer­ner ce que la lec­ture de Bodin aurait apporté à Montesquieu – il n’y aurait pas eu besoin d’y reve­nir sans cette trom­peuse indi­ca­tion de R. Shackleton.

Les sources supposées (2) : John Arbuthnot

Vouée à un plus grand suc­cès, la démons­tra­tion qui a pu être faite à pro­pos de l’ouvrage d’Arbuthnot, An Essay concer­ning the Effects of air on Human Bodies, publié à Londres en 1733. Certes Montesquieu avait alors quitté l’Angleterre ; mais il avait tou­tes les rai­sons d’avoir fré­quenté ce méde­cin pro­che de Chesterfield, Hervey et Bolingbroke11, dont les préoc­cu­pa­tions étaient si pro­ches des sien­nes ; on a moins sou­vent noté qu’Arbuthnot était également l’auteur d’un Essay concer­ning the Nature of Aliments and the Choice of them accor­ding to the dif­fe­rent Constitutions of human bodies (1732)12, dont Montesquieu avait dû enten­dre par­ler au moins autant que de celui de 1733. L’effet de proxi­mité est au moins frap­pant.

Joseph Dedieu avait attiré l’atten­tion sur l’Essay concer­ning the Effects of air, en notant des rap­pro­che­ments tex­tuels très pré­cis13, fon­dés sur la com­pa­rai­son terme à terme du texte de L’Esprit des lois et de la tra­duc­tion fran­çaise de l’ouvrage, parue en 1742 par les soins de Boyer de Pébrandié, sous le titre Essai sur les effets de l’air. R. Shackleton jugeait la démons­tra­tion convain­cante sur un cer­tain nom­bre de points (c’est dire qu’elle ne l’était pas pour plu­sieurs) : sur qua­torze, « sept [sont] pro­ba­bles et un au moins est convain­cant ». Il emprunte celui-ci à la tra­duc­tion fran­çaise ; il est capi­tal car à lui seul il paraît suf­fi­sant à R. Shackleton pour prou­ver l’emprunt d’un corps d’idées plus vaste, voire de toute une démar­che, ce qu’il fait en jux­ta­po­sant les cita­tions d’Arbuthnot puis de Montesquieu :

« Un cer­tain degré de cha­leur, pas assez fort pour des­sé­cher ou détruire les soli­des allonge et relâ­che les fibres ; de là l’abat­te­ment et la fai­blesse qu’on sent dans les jours chauds14 ». Montesquieu reprend15 : « L’air chaud relâ­che les extrê­mi­tés des fibres et les allonge. Mettez un homme dans un lieu chaud, il souf­frira une défaillance de cœur très grande ; sa fai­blesse pré­sente met­tra un décou­ra­ge­ment dans son âme. » [XIV, 2]

Dans un arti­cle consa­cré à l’évolution de la théo­rie des cli­mats chez Montesquieu, anté­rieur à sa grande bio­gra­phie de Montesquieu à laquelle nous avons emprunté les autres cita­tions16 , il condense l’emprunt en un prin­cipe : « la théo­rie des fibres comme inter­mé­diai­res per­met­tant aux qua­li­tés de l’air d’influer sur le corps humain », ce en quoi il est suivi par R. Derathé, qui assure ainsi à cette affir­ma­tion une belle dif­fu­sion17. Certes, Shackleton reconnais­sait que cet inté­rêt pour les fibres était sans doute bien anté­rieur au séjour anglais (on en trou­ve­rait la trace dès ses conver­sa­tions de 1729 avec Polignac à Rome18) et for­mu­lait un juge­ment pru­dent : « L’inté­rêt pour les fibres était à l’ori­gine indé­pen­dant d’Arbuthnot ; il gran­dit entre 1733 et 1741, peut-être, mais sans cer­ti­tude abso­lue, sous l’influence d’Arbuthnot »19. Mais l’iden­tité de voca­bu­laire entre la tra­duc­tion de 1742 et le cha­pi­tre de L’Esprit des lois sup­pri­mait toute espèce d’hési­ta­tion et l’inci­tait à voir là la véri­ta­ble clé du livre XIV ; aussi dans la Biographie cri­ti­que trouve-t-on cette for­mu­la­tion qui ne souf­fre pas de répli­que : « Qu’Arbuthnot ait gran­de­ment influencé Montesquieu ne peut être mis en doute »20, ce qui cor­res­pond exac­te­ment à la conclu­sion de 1955.

Cette cer­ti­tude était telle qu’elle devait inci­ter Robert Shackleton (et c’est un aspect essen­tiel de l’arti­cle de 1955) à reve­nir sur ce qu’il venait d’écrire tout récem­ment dans son intro­duc­tion aux « Chapitres et frag­ments de L’Esprit des lois » : l’Essai sur les cau­ses, dont le manus­crit avait dis­paru depuis l’ana­lyse som­maire qu’en avait pro­duite Barckhausen, ne pou­vait être pos­té­rieur à 1741 au plus tard21 – or on sait qu’une grande par­tie de l’ana­lyse phy­sio­lo­gi­que déve­lop­pée au cha­pi­tre 2 du livre XIV vient en droite ligne de cet ouvrage. L’ana­lyse fon­dée sur les « fibres » se trouve dans l’Essai sur les cau­ses… La conclu­sion logi­que aurait dû être d’exclure toute influence pro­che ou loin­taine d’Arbuthnot, du moins de sa tra­duc­tion de 1742.

En l’absence du manus­crit, vendu en 1939 et consi­déré comme peut-être irré­mé­dia­ble­ment perdu22, R. Shackleton pré­fère met­tre en doute ses pro­pres conclu­sions et sup­po­ser une modi­fi­ca­tion de l’Essai sur les cau­ses après 1741 : « […] bien qu’il ait été mis à contri­bu­tion avant 1741 pour L’Esprit des lois, [l’Essai sur les cau­ses] fut révisé après la publi­ca­tion de la tra­duc­tion d’Arbuthnot, mais assez vite pour que le texte révisé ait été incor­poré dans L’Esprit des lois en 1743 au plus tard. »23. Il est ainsi amené à dis­tin­guer qua­tre pha­ses dans la genèse de la « théo­rie des cli­mats », ou plu­tôt de la théo­rie des fibres :

a) éveil de l’inté­rêt de Montesquieu pour l’influence de l’air sur le corps humain, entre 1729 et 1733 ;

b) for­ma­tion de la doc­trine de l’esprit géné­ral, incluant parmi d’autres l’influence du cli­mat, entre 1734 et 1741 ;

c) élaboration détaillée de la théo­rie des cli­mats, avec une atten­tion par­ti­cu­lière aux moda­li­tés de cette influence, à la lumière de l’Essay d’Arbuthnot désor­mais dis­po­ni­ble en tra­duc­tion fran­çaise, en 1742.

Une qua­trième étape, que nous envi­sa­ge­rons ensuite car elle élargit nota­ble­ment le pro­blème, serait pos­té­rieure à 1743.

Mais il importe de trai­ter d’emblée les pre­miè­res pha­ses, à la lumière de ce que nous savons main­te­nant des manus­crits et grâce aux éclaircissements qu’a appor­tés la der­nière édition de cet ouvrage, au tome 9 des Œuvres com­plè­tes.

Climat et esprit général : l’hypothèse Espiard

L’exa­men du manus­crit de l’Essai sur les cau­ses ne laisse aucun doute : il ne peut en aucun cas être pos­té­rieur à 1739, puisqu’il est de la main du secré­taire E qui quitte Montesquieu au début de cette année. Les rap­pro­che­ments tex­tuels jugés déci­sifs entre la ver­sion fran­çaise d’Arbuthnot et l’Essai sur les cau­ses puis le livre XIV sont le fait du hasard, ou plu­tôt d’une lec­ture tou­jours pos­si­ble de la ver­sion anglaise de l’Essay, ou encore, et cela nous paraît plus vrai­sem­bla­ble, d’une ins­pi­ra­tion com­mune, venue de la fré­quen­ta­tion de la même lit­té­ra­ture médi­cale et de l’accès à une même infor­ma­tion. En effet, quand il parle de « fibres » et de l’action de la cha­leur ou du froid sur cel­les-ci, « Montesquieu suit […] l’opi­nion des plus grands méde­cins de son temps, Borelli, Willis, Glisson, Boerhave et Winslow. La ‘fibre’ est pour tous l’élément fon­da­men­tal qui cons­ti­tue tout orga­nisme, végé­tal ou ani­mal. Elle ne sera détrô­née qu’en 1830-1840, par la ‘cel­lule’. »24. Ce qui ne signi­fie pas que Montesquieu ne doive rien à Arbuthnot ou plu­tôt aux idées qu’il adopte et pro­fesse, mais qu’il faut cer­tai­ne­ment repren­dre la ques­tion à la lumière de l’his­toire des théo­ries phy­sio­lo­gi­ques ; ne serait-il pas pos­si­ble que dis­po­sant des mêmes sour­ces, cel­les « qui cons­ti­tue[nt] la science médi­cale la plus actuelle en 1730 »25, les deux auteurs, qui avaient eu l’occa­sion de dis­cu­ter ensem­ble, aient vu leurs conclu­sions se rejoin­dre, peut-être sans le savoir ? Point n’était donc besoin de bou­le­ver­ser une chro­no­lo­gie pour en établir une autre, qui valait beau­coup moins, et qui même ne résiste pas à l’exa­men. Shackleton avait fort jus­te­ment remar­qué qu’une grande par­tie des livres XIV à XVII était de la main du secré­taire H, qui selon lui fut au ser­vice de Montesquieu entre 1740 et 1743 ; or ces qua­tre livres repo­saient en grande par­tie sur l’ana­lyse ini­tiale du livre XIV ; il fal­lait donc sup­po­ser qu’en l’espace d’un an Montesquieu les avait révi­sés à la lumière de la tra­duc­tion de 174226. Nous savons main­te­nant que le secré­taire H n’est inter­venu que de 1741 à l’été 1742 : qu’au-delà de juillet 1742, on n’en a plus trace dans la cor­res­pon­dance, le secré­taire K l’ayant mani­fes­te­ment rem­placé. Une telle révi­sion était impos­si­ble, ce qui est par­fai­te­ment cohé­rent avec le cons­tat tiré du manus­crit de l’Essai.

Mais qu’en est-il de la qua­trième et der­nière phase, celle qui com­mence en 1743 et qui selon R. Shackleton s’achève en 1746 ? Elle est déter­mi­née par l’influence, jugée déter­mi­nante, de l’ouvrage de l’abbé d’Espiard, Essais sur le génie et le carac­tère des nations, paru en 1743. Roger Mercier, dans l’arti­cle déjà cité, avait attiré l’atten­tion sur ce savant oublié, mais il revient à R. Shackleton d’en avoir fait l’ins­pi­ra­teur direct de Montesquieu27. Ces Essais, dont le pré­si­dent Barbot, grand ami de Montesquieu, pos­sé­dait un exem­plaire, pré­sen­tent selon lui des res­sem­blan­ces étonnantes avec le texte de L’Esprit des lois. Shackleton se garde bien d’affir­mer que tout ce qui relève chez Montesquieu du « génie des nations » et de l’influence des cli­mats en est issu : il avait déjà formé bien des idées avant d’avoir accès à cet ouvrage ; mais la parenté de ses idées avec cel­les d’Espiard a dû le frap­per et l’inci­ter à en faire le plus grand usage.

On pour­rait reve­nir sur tous les rap­pro­che­ments que Shackleton juge déci­sifs ; ainsi l’affir­ma­tion d’Espiard selon laquelle « le génie des peu­ples peut être consi­déré comme un effet ou comme une cause », ce qui serait étonnamment conforme aux idées de Montesquieu dans les Considérations sur les […] Romains (les­quel­les de toute manière ont été publiées avant les Essais d’Espiard) ; tout aussi frap­pante à ses yeux, car pré­sen­tant une confor­mité incontes­ta­ble avec la pen­sée de Montesquieu, serait l’affir­ma­tion de la pri­mauté du cli­mat (« le cli­mat est de tou­tes les cau­ses la plus uni­ver­selle, la plus puis­sante »), mais aussi de la mul­ti­pli­cité des cau­ses mora­les (« l’éducation […] a de gran­des influen­ces sur le fond du génie » ; « L’état de la répu­bli­que et des arts, les récom­pen­ses, la manière de vivre en société et sur­tout avec les fem­mes, la reli­gion, la guerre et la police achè­vent le dénom­bre­ment des cau­ses mora­les ») – il pro­duit à titre de com­pa­rai­son le texte de l’Essai sur les cau­ses :

« Nous trou­vons [l’éducation] chez les nations poli­cées […] il y a dans cha­que nation un carac­tère géné­ral […] il est pro­duit par les cau­ses phy­si­ques et par les cau­ses mora­les qui sont la com­bi­nai­son des lois, de la reli­gion, des mœurs et des maniè­res et cette espèce d’émanation de la façon de pen­ser, de l’air et des sot­ti­ses de la cour et de la capi­tale qui se répan­dent au loin »28.

Or nous savons main­te­nant qu’il est anté­rieur ; mais faut-il dis­cu­ter la chro­no­lo­gie de ces rap­pro­che­ments, dont aucun ne nous paraît pro­bant ?

Il en est de même pour la notion d’esprit géné­ral, dont Montesquieu a déve­loppé l’idée avant 1743, et qui selon Shackleton devrait être revue à la lumière de l’influence sup­po­sée d’Espiard : « le légis­la­teur éclairé étudie aupa­ra­vant avec soin le natu­rel de la nation, afin de s’assor­tir à ces dis­po­si­tions » ; de la même manière, le légis­la­teur chez Montesquieu doit se préoc­cu­per des mœurs et y accor­der les lois : c’est tout l’objet du livre XIX, « dont une grande par­tie fut écrite après 1743 »29. Cette affir­ma­tion est pour le moins approxi­ma­tive : sur qua­tre-vingts feuillets, seule une dou­zaine est écrite entre 1743 et 1746 et sem­ble avoir été ajou­tée après cette date (mains L2 et O), à quoi il faut ajou­ter dix-sept feuillets (sur vingt-trois) du très long cha­pi­tre 27 (26 dans le manus­crit), cha­pi­tre ter­mi­nal qui appli­que à l’Angleterre les leçons de tout le livre et se trouve donc loin d’en poser le fon­de­ment30 .

Encore une fois, il sem­ble hasar­deux de sup­po­ser une influence, non seu­le­ment en rai­son de la chro­no­lo­gie du manus­crit qui l’inter­dit pour l’essen­tiel, mais aussi parce que les idées agi­tées par Espiard res­sem­blent à cel­les que l’on trouve dans beau­coup d’écrits du temps ; que le légis­la­teur s’inté­resse aux mœurs et pas seu­le­ment aux lois, que l’éducation joue un rôle impor­tant, que la société modi­fie l’indi­vidu, autant d’idées que l’on trouve en effet chez Montesquieu comme chez beau­coup de ses contem­po­rains, mais qui ne nous retien­draient pas si elles n’étaient arti­cu­lées chez lui de manière beau­coup plus ori­gi­nale, cohé­rente et appro­fon­die.

Mais Shackleton a par la suite déve­loppé ce rap­pro­che­ment, à l’occa­sion de sa bio­gra­phie de Montesquieu, s’appuyant sur une « res­sem­blance par­ti­cu­liè­re­ment pro­bante [qui] se rap­porte au mot cli­mat », dont le sens chez les contem­po­rains de Montesquieu et d’Espiard « dési­gne seu­le­ment une situa­tion géo­gra­phi­que », une région, sans aucune conno­ta­tion atmo­sphé­ri­que31. Shackleton citait le Dictionnaire de l’Académie fran­çaise, qui selon lui n’attes­te­rait ce sens qu’à par­tir de son édition de 1762 ; or « Montesquieu est le pre­mier écrivain impor­tant à employer le mot cli­mat au sens de temps [wea­ther] ; mais Espiard le pré­cède […] Il est très vrai­sem­bla­ble que Montesquieu a été l’emprun­teur. » (ibid.). Conclusion sans appel.

Cependant ce sens est loin d’être inconnu des dic­tion­nai­res, et donc de l’usage cou­rant : nous le trou­vons dès l’édition de 1718 du Dictionnaire de l’Académie fran­çaise, qui sera reco­piée par les éditions sui­van­tes (y com­pris celle de 1762) :

« […] On le prend d’ordi­naire pour Région, Pays, prin­ci­pa­le­ment eu égard à la tem­pé­ra­ture de l’air. Climat chaud. Climat tem­péré, doux, agréa­ble. Heureux cli­mat. Changer de cli­mat. Passer dans un autre cli­mat. Les cli­mats froids. Les cli­mats chauds. »

La res­sem­blance la plus « pro­bante » n’est donc pas plus convain­cante que les autres. Telle était d’ailleurs la conclu­sion qui s’impo­sait à la lec­ture de l’Essai sur les cau­ses : la dis­tinc­tion entre « cli­mats froids » et « cli­mats chauds » intro­dui­sant des dif­fé­ren­ces de tem­pé­ra­ment s’y trou­vait déjà ample­ment déve­lop­pée, à la base de tout le rai­son­ne­ment. Et Montesquieu n’avait alors eu nul besoin d’Espiard, dont on peut désor­mais rayer le nom des sour­ces pos­si­bles de Montesquieu – non sans se deman­der, après bien d’autres cri­ti­ques, quel est l’inté­rêt d’une telle quête des « sour­ces », qui appa­raît tou­jours plus réduc­trice qu’éclairante : elle est sur­tout ins­pi­rée par le désir de cher­cher l’emprunt pour dénon­cer le lar­cin, et non par l’espoir d’éclairer la pen­sée en iden­ti­fiant ce que Montesquieu pou­vait avoir à l’esprit quand il écrivait, ni par un souci de faire appa­raî­tre les paren­tés intel­lec­tuel­les qui contri­bue­rait à une his­toire des idées ou des doc­tri­nes.

Un document inconnu

En sui­vant les décou­vreurs des sour­ces du Nil, qui cou­rent tou­jours le ris­que de se débor­der comme lui, nous avons donc trouvé en tout et pour tout une dent d’or. Mais qu’avons-nous à pro­po­ser nous-même de plus convain­cant ? Sur la « théo­rie des cli­mats » ou pré­ten­due telle, rien ; sur l’Essai sur les cau­ses, quel­ques remar­ques pure­ment fac­tuel­les, qui nous per­met­tent de déve­lop­per les sug­ges­tions que nous avions fai­tes à Guillaume Barrera pour son édition de cet ouvrage32. Mais dans l’ines­ti­ma­ble fonds de La Brède figu­rent deux feuillets décou­verts en 1877 et iden­ti­fiés à juste titre comme « Notes du pré­si­dent de Montesquieu deman­dant à son libraire dif­fé­rents livres de méde­cine »33, qui pour­raient bien, une fois extraits de leur gan­gue, se révé­ler de véri­ta­bles pépi­tes. Ces notes auto­gra­phes nous sem­blent très pré­ci­sé­ment cor­res­pon­dre aux recher­ches entre­pri­ses pour l’Essai sur les cau­ses, et par là four­nir des indi­ca­tions pré­cieu­ses sur la docu­men­ta­tion de Montesquieu – et peut-être un peu plus.

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Les des­ti­na­tai­res de ces lis­tes sont deux librai­res bien connus : Jacques Marie Barrois, gen­dre de François Didot, tient bou­ti­que quai des Augustins, près du pont Saint-Michel, à l’ensei­gne « à la Ville de Nevers » ; il a été reçu libraire en 1734. Ce repère chro­no­lo­gi­que per­met d’iden­ti­fier « Mr Cavalier » comme Guillaume Cavelier le fils (connu comme Guillaume III), libraire à Paris de 1702 à 1751 en étant d’abord asso­cié à son père, Guillaume II ; il offre les Lettres per­sa­nes dans ses cata­lo­gues à par­tir de 173634.

Dans quel ordre faut-il lire les deux feuillets ? Si le second est mani­fes­te­ment une réponse trans­crite par Montesquieu (« Mr Cavalier a »), le sta­tut du pre­mier est plus ambigu. Il ne peut s’agir en fait, comme on va le voir, que d’une liste sou­mise à Barrois qui porte les répon­ses reçues de celui-ci. Pareille liste avait sans doute été adres­sée en paral­lèle ou peu de temps après à Cavelier.

Reprenons les éléments de cette liste. « Vieussens neu­ro­lo­gie » ne peut être que Raymond Vieussens, Neurographia uni­ver­sa­lis, dont un exem­plaire est pré­sent dans le cata­lo­gue de La Brède35, mais pas dans l’édition « de Geneve » qu’évoque la réponse de Cavelier : c’est donc à Barrois que Montesquieu l’a acheté – c’est pour­quoi il nous sem­ble que le pre­mier feuillet est anté­rieur au second.

Il en est de même pour « Eustachi », qui doit dési­gner Bartolomeo Eustachi, et sans doute ses Tabulae ana­to­mi­cae qu’on retrouve également à La Brède36 : ces deux titres, bif­fés sur ce docu­ment, ont été ins­crits dans le cata­lo­gue par le secré­taire E, donc avant le prin­temps 1739.

Mais conti­nuons la liste : « Duverney sur l’oreille in:douse » est iden­ti­fié par la réponse de Cavelier : « Duverney De organo audi­tus in quarto […] le fran­cois est in-douze il ne l’a pas fran­cois » ; est ainsi men­tionné Joseph-Guichard Duverney, De organo auditus, Norimbergae, impen­sis J. Ziegeri, 1684, in-4°, et Traité de l’organe de l’ouïe, Leide, J. A. Langerak, 1731, in-12. Autrement dit deux ouvra­ges qui ne figu­rent pas à La Brède ; mais jus­te­ment, Montesquieu vou­lait la ver­sion fran­çaise, que Cavelier ne peut lui pro­cu­rer, comme sans doute Barrois.

« Valsalva sur l’oreille in quarto » doit ren­voyer à Antonio Maria Valsalva, De aure humana trac­ta­tus, Trajecti ad Rhenum, G. van de Water, 1707, in-4°, qui ne figure pas davan­tage à La Brède que « Caspom sur l’oreille in quarto », lequel ren­voie sans guère de doute à Johann Friedrich Cassebohm, Tractatus quat­tuor de aure humana, Hagae Magdeburgicae, sum­ti­bus Orphanotrophei, 1734-1735, 2 par­ties en un vol. in-4°.

« Lancisius sur le coeur in folio » serait plus énigmatique sans la réponse de Cavelier, qui évoque le détail des Opera omnia : on est donc orienté vers « Giovanni Maria Lancisi Opera, col­le­git ac in ordi­nem diges­sit Petrus Assaltus. Genevæ, 1718. In-4°, 2 vol. », car c’est sous ce titre que l’ouvrage appa­raît à La Brède, une nou­velle fois ins­crit par le secré­taire E37. Mais le De motu cor­dis n’y figure pas ; Montesquieu aurait-il acheté quand même cet ouvrage ? En tout cas, ce titre de la liste n’est pas biffé, signe que ce n’est sans doute pas Barrois qui l’a pro­curé.

« Vesalius edi­tion de Leyde » qui n’est appa­rem­ment pas fourni par Barrois pou­vait l’être par Cavelier, qui a « Vesale en grand papier », soit André Vésale, Opera omnia ana­to­mica et chi­rur­gica, Lugduni Batavorum, apud J. Du Vivie et J. et H. Verbeek, 1725, 2 vol., in-folio38. Mais il ne se trouve pas à La Brède. Il est vrai que l’offre de Cavelier est exor­bi­tante : on n’ima­gine guère Montesquieu débour­ser cent livres (aux­quel­les il faut ajou­ter le prix de la reliure, puisqu’il est « en blanc ») pour un ouvrage d’une pré­sen­ta­tion luxueuse (« grand papier »), dont on ne trouve guère d’exem­ple dans sa biblio­thè­que.

En serait-il de même pour « Ruisch l’edi­tion qui est en hol­lan­dois et en latin avec ses epi­tres » ? Barrois ne sem­ble pas y avoir répondu, tan­dis que Cavelier pro­pose « Ruisch imprimé en latin Amstredam avec les epi­tres », ou plu­tôt Fredericus Ruysch, Opera omnia, Amsterdami, 1737, 4 vol. in-4°, en qua­tre volu­mes, com­pre­nant une série d’Epistola pro­ble­ma­tica ana­to­mica. L’ouvrage coûte soixante livres ; Montesquieu ne s’est sans doute pas résolu à cette dépense, ou du moins le cata­lo­gue n’en porte pas trace – remar­quons encore que le titre n’est pas rayé sur notre liste.

N’oublions pas Ridley « Londres en anglois » ; Cavelier ne pou­vait l’offrir que dans l’« edi­tion de Leide », sive Henry Ridley, Anatomia cere­bri com­plec­tens ejus mecha­nis­mum et phy­sio­lo­giam […] ex anglico in lati­num […] trans­lata, Lugduni Batavorum, apud J. A. Langerak, 1725, in-8°, 1 vol. Ce que Montesquieu vou­lait était plu­tôt « The Anatomy of the brain contai­ning its mecha­nism and phi­sio­logy. London, 1695. In-8°, 1 vol. ». Or l’ouvrage, dont le titre n’est pas biffé sur la liste, appa­raît pour­tant tel que nous l’avons retrans­crit dans le cata­lo­gue de La Brède, ins­crit lui aussi par le secré­taire E39.

La cor­res­pon­dance avec Martin Folkes, pré­si­dent de la Royal Society, grand ami et cor­res­pon­dant de Montesquieu, éclaircit l’affaire. Dans une let­tre du 19 août 1738, Montesquieu déclare : « Je vous sup­plie, en envoyant le Ridley, de vou­loir bien y met­tre le prix ; cette petite exac­ti­tude est néces­saire entre nous, sans quoi je serais gêné par de pareilles com­mis­sions […] ». The Anatomy of brain était en lan­gue ori­gi­nale, et Montesquieu, qui lit par­fai­te­ment l’anglais, ne pou­vait que pré­fé­rer cette édition à celle que lui pro­po­sait Cavelier. Comme ni Cavelier ni Barrois ne lui don­naient satis­fac­tion, il s’est tourné vers son cor­res­pon­dant anglais, qui lui pro­cure régu­liè­re­ment mainte four­ni­ture introu­va­ble ailleurs qu’à Londres. Ces deux der­niers ouvra­ges (Ruysch et Ridley) nous four­nis­sent des éléments de data­tion irré­cu­sa­bles : à par­tir de la fin de 1737 (le temps que Montesquieu ait connais­sance des Opera de Ruysch, datés de cette année) et avant août 1738.

Mais les livres par­lent eux aussi : fait raris­sime, un des exem­plai­res conser­vés dans le fonds de La Brède porte une date ; au tome II de l’ouvrage de Lancisius men­tionné ci-des­sus, figure l’indi­ca­tion « 1738 », dont on voit mal ce qu’elle pour­rait dési­gner d’autre que la date d’entrée dans la biblio­thè­que. C’est donc très vrai­sem­bla­ble­ment au prin­temps ou au début de l’été 1738 que Montesquieu fait la tour­née des librai­res.

Reste cepen­dant ce « Verreyen », 2e édition de Bruxelles in-4° et avec figu­res, qui recou­vre mani­fes­te­ment Philippe Verheyen, Anatomia cor­po­ris humani cum fig. edit. 2a, Bruxellis, apud fra­tres t’Serstevens, 1710, in-4°, 2 vol. Il est lui aussi biffé ; or il figure dans le cata­lo­gue40, mais il n’a pas été acheté en 1738 : il est ins­crit par le secré­taire D, qui a quitté le ser­vice de Montesquieu en 1731. S’agi­rait-il d’une erreur ? Entre jan­vier et octo­bre 1738, Montesquieu réside à Paris ; il ne peut donc véri­fier dans le cata­lo­gue ce qu’il pos­sède à La Brède. « Malpighi » est lui aussi rayé, et jus­te­ment donné par Montesquieu comme déjà acquis, du moins pour l’édition de Leyde ; de fait, il figure bien dans le cata­lo­gue, encore une fois de la main de E, même si cette fois l’achat a été anté­rieur à l’été 1738 : « Opera, Lugd. Bat. [P. van der Aa], 1687. In-4°, 2 vol. »41 ; c’est dans celle-ci qu’on trouve le traité De ovo incu­bato42. Mais l’édition « folio de Londres 1687 » appa­raît aussi dans la biblio­thè­que comme « Opera omnia, Londini, apud R. Scott, 1686. In-fol., 1 vol. »43, l’approxi­ma­tion sur la date venant soit d’une confu­sion avec l’édition pré­cé­dente, soit d’une approxi­ma­tion ; et il est bien sûr ins­crit par le même secré­taire E, comme un très grand nom­bre de titres d’ouvra­ges médi­caux : qua­tre de Bœrhaave44, tous publiés chez Guillaume Cavelier (père), et ceux de Bianchi, Heister, Winslow, Stahl, Tachenius45, aux­quels il faut ajou­ter ceux du chi­miste Lefèvre46, mais aussi de géo­mè­tres ou de phy­si­ciens, parmi plu­sieurs dizai­nes de titres dus à la même main.

Parmi ceux-ci, rete­nons de Luis de Camões les « Lusiades […] Poeme sur la decou­verte des Indes orien­ta­les tra­duit du por­tu­gais par du Perron de Cast[e]ra. Paris, 1735. In-12, 3 vol.47 », car son nom figure au verso du pre­mier feuillet (sous la forme « Le Camoens »), pré­cédé du titre biffé : « Scaligerana », qui dési­gne sans équivoque ce que le cata­lo­gue annonce comme « Scaligeriana edit. alt. Colon. Agrip., 1667. In-12, 1 vol. ». Or il n’était pas besoin d’ache­ter cet ouvrage, puisqu’il a été ins­crit par le secré­taire D qui a dressé le cata­lo­gue avant 173148. C’est donc sans doute pour cela que ce titre a été biffé, comme nous l’avions sug­géré pour celui de Verheyen.

Conclusion

Que faut-il en tirer fina­le­ment ? Vers le prin­temps et l’été 1738, sans se can­ton­ner exclu­si­ve­ment aux lec­tu­res scien­ti­fi­ques (en témoi­gne son inté­rêt pour Camões et Joseph Juste Scaliger), Montesquieu cher­che encore à acqué­rir toute une docu­men­ta­tion médi­cale, des­ti­née à com­plé­ter celle qu’il a accu­mu­lée depuis qua­tre ans, sans tou­te­fois se résou­dre à dépen­ser des som­mes exces­si­ves. Tenons-nous là plu­sieurs des sour­ces capi­ta­les pour l’Essai sur les cau­ses, dont il fau­drait allon­ger la période de com­po­si­tion, jus­que-là res­treinte à 1732-1736 ? On est tenté de le croire, puis­que les ouvra­ges de Vieussens et Eustache ont effec­ti­ve­ment servi à Montesquieu49. Mais si l’on consi­dère The Anatomy of brain, il ne sem­ble pas avoir été véri­ta­ble­ment uti­lisé dans l’Essai, alors même que Montesquieu s’est acharné à le trou­ver. Les autres ouvra­ges deman­dés, qu’ils figu­rent ou non dans le cata­lo­gue, ne parais­sent pas avoir été non plus néces­sai­res à une rédac­tion qui s’est pro­lon­gée au moins jusqu’au prin­temps 1738.

Nous en conclu­rons que nous n’avons pas décou­vert la source ultime, qui appor­te­rait des révé­la­tions sur l’Essai sur les cau­ses. Mais il faut tout de même noter qu’en 1738, Montesquieu a sou­haité conti­nuer ses recher­ches, mais ne les a pas pous­sées jusqu’à leur terme, et en tout cas n’a pas fait avan­cer en ce sens l’Essai sur les cau­ses. Serait-ce trop infé­rer de dire que l’Essai com­men­çait à ne plus l’inté­res­ser en tant que tel ? C’est durant la période 1738-1739 que Montesquieu, après plu­sieurs années consa­crées à des lec­tu­res très dif­fé­ren­tes – rela­tions de voya­ges, études sur le com­merce, la poli­ti­que, etc. – dont ne témoi­gnent plus aujourd’hui que les Geographica, aban­donne l’Essai sur les cau­ses pour se lan­cer dans ce qui va deve­nir L’Esprit des lois et fina­le­ment reti­rer de l’Essai ce qui lui sera utile pour cet ouvrage, qui prend véri­ta­ble­ment forme et se struc­ture à par­tir de 173950.

Ainsi, s’il était peu vrai­sem­bla­ble de pen­ser à la suite de Shackleton que Montesquieu avait pour­suivi en paral­lèle les deux œuvres, il ne l’est guère davan­tage de sup­po­ser entre elles un hia­tus de plu­sieurs années. C’est en tra­vaillant à l’Essai que Montesquieu s’est porté vers L’Esprit des lois, et il n’y a pas lieu de sup­po­ser une rup­ture, voire une dis­conti­nuité de l’un à l’autre. L’ana­lyse phy­sio­lo­gi­que qui sert d’assise au livre XIV et l’exa­men des fac­teurs com­plexes et mul­ti­for­mes qui déter­mi­nent les com­por­te­ments humains ne sont donc pas la résur­gence tar­dive d’un tra­vail auquel il aurait renoncé, dont il se serait désin­té­ressé ou sur lequel il aurait buté jusqu’à le tenir pour un échec, avant de s’avi­ser un jour de l’usage qu’il pou­vait en faire : ils cons­ti­tuent le pro­lon­ge­ment immé­diat de recher­ches qui, désor­mais pla­cées dans une pers­pec­tive infi­ni­ment plus ample, pren­nent un autre sens. L’Essai sur les cau­ses court se mêler dans L’Esprit des lois pour s’y per­dre, mais sur­tout pour lui don­ner l’élan d’une pen­sée neuve.

Voir Gimat de Bonneval, L’Esprit de L’Esprit des lois (c. 1749) : « […] On peut dans le siècle où nous sommes/ Par les seuls degrés du soleil,/ Calculer la valeur des hommes./ […] Sur l’air réglez vos documents/ Un pays devient despotique,/ Républicain ou monarchique,/ Par la vertu des éléments./ La liberté n’est qu’un vain titre/ Le culte un pur consentement,/ Et le climat seul est l’arbitre/ Des dieux et du gouvernement. » On citera, plus sérieusement, l’abbé de La Porte (Observations sur L’Esprit des lois, 1751), et surtout toutes les critiques qui se déchaînèrent contre Montesquieu telles qu’on les trouve dans C. Volpilhac-Auger, Montesquieu, Paris, Presses universitaires de la Sorbonne, « Mémoire de la critique », 2003, p. 97-187.

Voir la mise au point de Denis de Casabianca dans le Dictionnaire électronique Montesquieu, art. Climat, http://dictionnaire-montesquieu.ens…

Bordeaux, BM, ms 2506/1, f. 7r (Défense de L’Esprit des lois, Œuvres complètes, t. 7, Lyon-Paris, ENS Editions – Classiques Garnier, 2010, p. 344-346 : « [Réponses aux objections sur le climat] »). Il s’agit de la première version (autographe) d’une réponse aux critiques que Montesquieu adoucit au fil des corrections.

Il serait intéressant de savoir quand cette expression s’est imposée à la critique ; sa seule existence ne relèverait-elle pas déjà de la pétition de principe ?

Ouvr. cité, p. 210-212.

Shackleton, Montesquieu. Biographie critique, Grenoble, PUG, 1977, p. 238 ; la première édition, en anglais, était parue à Oxford en 1961.

Catalogue, n° 2657, conservé dans le fonds de La Brède sous la cote 1111.

Livre XIV, t. III, f. 180v ; il en est de même dans un des manuscrits de La Brède (2506/8, f. 11r). Dans l’imprimé, tout renvoi à ceux-ci comme à Bodin a disparu. Voir sur ce point « L’Esprit des lois : work in progress » ? L’Esprit des lois : work in progress ?

Montesquieu a dû se reporter à la page de Bodin (p. 101 et non 52 comme il l’indiquait) après l’abandon du manuscrit : l’imprimé de 1748 présente un passage qui évoque l’absence de peste en Italie avant Pompée, dont il est question à la même page du Methodus (La Méthode de l’histoire, trad. Pierre Mesnard, Paris-Alger, Les Belles Lettres, 1941, p. 90).

On rappellera les pages fondamentales de Jean Ehrard sur ce sujet (L’Idée de nature en France dans la première moitié du XVIIIe siècle [1963], Paris, Albin Michel, 1994, p. 692-696).

On peut ajouter qu’Arbuthnot et Montesquieu étaient également tous deux membres de la Royal Society. Sur l’ensemble de ce point, les remarques de R. Shackleton nous paraissent entièrement pertinentes : voir Shackleton (1977), p. 238-239.

Cité par Guillaume Barrera dans son édition de l’Essai sur les causes,OC, t. 9, 2006, p. 219.

Ouvr. cité, p. 212-227.

Page 59 de la traduction de 1742, selon Dedieu ; les italiques sont dues à Dedieu et sont reprises à l’identique par Shackleton.

Cette fois, c’est nous qui soulignons. Plus prudemment, Roger Mercier juxtaposait les théories respectives d’Arbuthnot et de Montesquieu (« La théorie des climats des Réflexions critiques à L’Esprit des lois », Revue d’histoire littéraire de la France, 53, 1953, p. 17-37 et 159-174, ici p. 168-170).

R. Shackleton, « The Evolution of Montesquieu’s theory of climate », Revue internationale de philosophie 33-34 (1955) p. 317-329, ici p. 323 (toutes les traductions de cet article sont nôtres.)

L’Esprit des lois, éd. R. Derathé, Paris, Classiques Garnier, 1973, t. I, p. 498.

Rien n’atteste cependant que soient dues à Polignac les réflexions consignées dans les Pensées, n° 1187, dont argue Shackleton. L’ensemble du raisonnement aurait besoin d’être vérifié sur ce point, ce qui ne peut être fait ici.

Art. cité, p. 324.

Ouvr. cité, p. 238.

Œuvres complètes, éd. André Masson, t. III (1955), p. 572, note a. C’est même L’Esprit des lois qui permettait de fournir un terminus post quem non, car ce chapitre est de la main du secrétaire G, qui quitta Montesquieu en 1741 (nos analyses ont confirmé sur ce point celles de R. Shackleton).

Après un passage en mains privées, il ne réapparaît qu’en 1957 lors d’une vente à l’Hôtel Drouot ; il est depuis 1960 la propriété de l’université de Yale (Beinecke Library) : voir l’introduction de P. Rétat, OC, t. 9, p. 205.

Art. cité, p. 325.

G. Barrera dans Essai sur les causes, note 5 p. 219

G. Barrera, introduction, p. 213.

« The evolution of Montesquieu’s theory of climate », p. 324.

« The evolution […] », p. 325

OC, t. 9, p. 248-254.

« The evolution […] », p. 328.

De surcroît, cette transcription de O, très soigneuse et se raccordant à une rédaction H, correspond manifestement à un recopiage : il est peu probable que la composition de ce chapitre ne soit pas antérieure.

Shackleton (1977), p. 239-240

Page 239, note 74.

Ms. 2528. Dimensions : f. 1, 151 x 176 ; f. 2 : 210 x 163. Traces de pliure sur les deux feuillets.

Voir ce catalogue, sous la cote BNF [Q 8616] ; il avait donc des raisons particulières d’être en relation avec Montesquieu (cité par Edgar Mass, « Les éditions des Lettres persanes », Revue française d’histoire du livre 102-103, 1999, p. 19-55, ici p. 25) ; mais il ne faut sans doute pas surestimer ce fait : les Lettres persanes étaient d’un bon rapport, et avaient de quoi attirer les libraires.

Catalogue, n° 1274 : Lugd. [apud Joannem Certe], 1716 ; in-fol., 1 vol. (exemplaire vendu en 1926).

Catalogue, n° 1242 : Bartolomeo Eustachi, Tabulae anatomicae notis illustravit Joannes Maria Lancisius. Editio Romana altera. Romae [sumptibus Laurentii], 1728 ; in-fol., 1 vol. (exemplaire vendu en 1926. C’est le volume dans lequel a été trouvée cette note ; voir Louis Desgraves, Inventaire des documents manuscrits des fonds Montesquieu de la bibliothèque municipale de Bordeaux, Droz, 1998, n° 29.)

Catalogue, n° 1137 ; ces deux volumes sont conservés dans le fonds de La Brède, n° 1585 et 1586.

Une édition de la Chirurgia magna, 1725, est en un seul volume.

N° 1260.

Catalogue, n° 1271 (vendu en 1926).

Catalogue, n° 1151 ; volumes conservés dans le fonds de La Brède, n° 1563 et 1564

Tome II, p. 73-84.

Catalogue, n° 1254.

N° 1048-1051 du Catalogue.

Respectivement n° 1233, 1249, 1275, 1351, 1352-1353.

N° 1334.

N° 2007.

N° 2354 ; le titre erroné de la première édition, Scaligeriana (1666), est corrigé dès la seconde en Scaligerana (Francine Wild, Naissance du genre des Ana (1574-1712), Paris, Champion, 2001, p. 15, note 1) ; le secrétaire D a pourtant sous les yeux la page de titre de celle-ci.

Voir la note 74, p. 239, de G. Barrera : « Ici, Montesquieu a visiblement sous les yeux les tables d’anatomie d’Eustache […] et les travaux de Vieussens […] »

Voir ci-dessus notre introduction, 4e partie, et l’annexe A5.