Montesquieu
Documentation et méthode de travail de Montesquieu

Entre Voltaire, Dubos et Montesquieu : Le Testament politique du cardinal de Richelieu

L’Esprit des lois, V, 10

La trans­crip­tion inté­grale du manus­crit de L’Esprit des lois conservé à la Bibliothèque natio­nale de France cons­ti­tue les tomes III et IV des Œuvres com­plè­tes de Montesquieu (C. Volpilhac-Auger éd., Oxford, Voltaire Foundation, 2008).

Les réfé­ren­ces de page ren­voient à cette édition.

L’ensem­ble com­prend des intro­duc­tions et des annexes (p. I-CCLI et 897-929), per­met­tant de com­pren­dre les spé­ci­fi­ci­tés du manus­crit et les métho­des de tra­vail et de com­po­si­tion de Montesquieu.

Chaque livre est accom­pa­gné d’une étude intro­duc­tive appro­fon­die : genèse, évolution, rap­port avec l’imprimé et avec l’ensem­ble de l’œuvre.

La pré­sente étude cons­ti­tue une ver­sion révi­sée d’une par­tie des annexes B (p. 899-901), adap­tée à la publi­ca­tion électronique.

Le Testament politique du cardinal de Richelieu (L’Esprit des lois, V, 10, et Pensées, no 1962)

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Dans un pas­sage des Pensées daté de novem­bre 17491 , Montesquieu évoque en détail le pro­blème his­to­rio­gra­phi­que que lui avait posé l’attri­bu­tion à Richelieu du Testament poli­ti­que, for­te­ment dis­cu­tée à l’époque2 : on sait que Voltaire n’a cessé de pro­cla­mer, contre les avis les plus sérieux et les plus fon­dés, que l’ouvrage, des­ti­tué de toute vrai­sem­blance, était apo­cry­phe. Montesquieu argu­mente pied à pied contre son confrère de l’Académie fran­çaise, tant sur le fond que sur le « stile » et sur les points tech­ni­ques qui lui parais­sent établir exac­te­ment le contraire de ce que pré­ten­dait Voltaire. On sait ce qu’il en est : des études pos­té­rieu­res ont donné rai­son à tous ceux que Voltaire trai­tait avec tant de mépris ou de condes­cen­dance et le Testament poli­ti­que du car­di­nal de Richelieu figure désor­mais parmi les clas­si­ques de la Raison d’État.

En reliant les dif­fé­ren­tes étapes que Montesquieu retrace dans les Pensées et les stra­tes de cor­rec­tions du manus­crit de L’Esprit des lois, il est pos­si­ble de res­ti­tuer la chro­no­lo­gie de sa pro­pre démar­che, fluc­tuante voire hési­tante, qui l’a amené fina­le­ment à conclure à l’authen­ti­cité du Testament, après en avoir dis­cuté avec Voltaire lui-même et avec celui qui emporte sa déci­sion, l’abbé Dubos – autre­ment dit, deux de ses confrè­res à l’Académie fran­çaise.

On trou­vera ci-joint le texte de L’Esprit des lois (V, 10), dont la copie est essen­tiel­le­ment de la main du secré­taire H, prin­ci­pal secré­taire du manus­crit de tra­vail de L’Esprit des lois, qui inter­vient entre 1741 et 1742. Le cha­pi­tre porte de nom­breu­ses cor­rec­tions, des mains I (prin­temps 1743), L (1743-1744), N’ (été 1745)3 .

Voir les ima­ges du manus­crit sur Gallica et la trans­crip­tion (pdf) :

http://gal­lica.bnf.fr/ark :/12148/bt…

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Le com­men­taire de cette page sera exposé plus loin. Présentons main­te­nant le texte des Pensées, en insé­rant entre cro­chets et en ita­li­ques des éléments de data­tion.

« Lorsque je lus le Testament poli­ti­que du car­di­nal de Richelieu, je le regar­day comme un des melieurs ouvra­ges que nous eusions en ce genre, je crus qu’il fai­soit hon­neur a son aut­heur, il me sem­bla que l’ame du grand car­di­nal y etoit toute entiere […] je jugay […] que le Testament poli­ti­que etoit du car­di­nal de Richelieu parce que j’y trou­vois tou­jours l’esprit du car­di­nal de Richelieu, et que je le voiois pen­ser comme je l’avois vu agir [étape 1]. […] c’est en conse­quence de ceci que tra­vaillant à l’Esprit des loix, je citay dans deux ou trois endroits ce Testament comme un ouvrage de celuy dont il por­toit le nom [étape 2], mais aiant par hazard ouy dire à Mr de Voltaire que cet ouvrage n’etoit pas du car­di­nal de Richelieu, je supri­may les endroits ou j’en avois parlé [étape 3], mais Mr l’abbé Dubos qui avoit beau­coup de connois­san­ces sur ces sor­tes de faits que je consul­tay me dit que l’ouvrage etoit du car­di­nal de Richelieu c’est a dire qu’il avoit été com­posé par ordre, sous les yeux, et sur les idées de Mr le car­di­nal de Richelieu, par Mr de Bourzeis et un autre qu’il me nomma, il ne m’en falut pas davan­tage et je remis les endroits que j’avois tiré [étape 4]. Aujourd’hui en 9bre 1749 C’est-à-dire « en novem­bre 1749 ». , il paraît une bro­chure de Mr de Voltaire […] »

S’il n’est pas pos­si­ble pour le moment d’établir à quelle époque Montesquieu lut le Testament (étape 1)4 , il est cer­tain qu’on trouve trace de l’étape 2 au plus tard en 1742. En effet, au livre V, cha­pi­tre 105 , une pre­mière rédac­tion dit : « Le car­di­nal de Richelieu veut que l’on evite dans les monar­chies les epi­nes des com­pa­gnies, qui for­ment des dif­fi­cultés sur tout : quand cet homme n’auroit pas eû le des­po­tisme dans le cœur il l’auroit eû dans l’esprit. » Cette phrase est de la main du secré­taire H ; elle a donc été trans­crite en 1741-1742.

Mais elle est pres­que entiè­re­ment bif­fée, avec une cor­rec­tion de la main du secré­taire L (donc datant de 1743-1744) : « Celui qui a ecrit le Testament poli­ti­que », cor­rec­tion elle-même bif­fée par la même main et rem­pla­cée par : « si c’est lui qui a ecrit son tes­ta­ment poli­ti­que ». Cela cor­res­pond à l’étape 3, ce dont on a confir­ma­tion avec le livre III6 : une pre­mière ver­sion, de la main I (mai-juin 1743), por­tait en effet : « Que si dans le peu­ple il se trouve quel­que mal­heu­reux hon­nête homme on declare dans le Testament poli­ti­que du car­di­nal de Richelieu […] » Montesquieu n’ose plus alors écrire que le car­di­nal de Richelieu est bien l’auteur du Testament. La ren­contre avec Voltaire est donc inter­ve­nue entre 1741 et 1743.

Pourquoi une telle confiance en Voltaire ? Ce n’est pas par la qua­lité de sa docu­men­ta­tion et sa maî­trise du sujet que l’his­to­rien de Charles XII a frappé Montesquieu7 . En revan­che, en publiant en 1739 l’Essai sur l’his­toire de Louis XIV, qui cons­ti­tuera les deux pre­miers cha­pi­tres du Siècle de Louis XIV, et le Plan rai­sonné du futur ouvrage, Voltaire avait annoncé et ses ambi­tions et sa méthode. Il pou­vait légi­ti­me­ment appa­raî­tre comme l’un des meilleurs connais­seurs de cette période ; et de fait il a lu force mémoi­res, que l’on retrou­vera en 1751 dans Le Siècle.

Jusqu’à quand durent l’influence de Voltaire sur Montesquieu et cette phase de doute ? Autrement dit, quand inter­vient la ren­contre avec Dubos, qui déter­mine l’étape 4 et incite Montesquieu à réta­blir les mots sup­pri­més ?

Dans le même pas­sage du livre III, une deuxième ver­sion, due à L (1743-1744), porte : « Le car­di­nal de Richelieu dans son tes­ta­ment poli­ti­que [note] declare […] » La note que nous signa­lons a été ajou­tée par L et dit : « Ce livre a été fait sous les yeux et sur les memoi­res du car­di­nal de Richelieu par Mrs. de Bourseis et de……. qui lui etoient atta­chés. » Entre le prin­temps 1743 et 1744, c’est-à-dire pen­dant le ser­vice de L, Montesquieu repro­duit donc exac­te­ment ce qu’il a par ailleurs noté dans les Pensées, avec la même incer­ti­tude sur un des noms (sans doute invo­lon­taire, car rien n’indi­que qu’il ait retenu ce nom mais qu’il ait eu inter­dic­tion de le repro­duire8 ). Ce serait donc durant le ser­vice de L que la ren­contre avec Dubos aurait eu lieu : le même secré­taire intro­duit une cor­rec­tion au livre V pour nier l’attri­bu­tion à Richelieu, une autre au livre III pour la réta­blir.

Cette hypo­thèse sem­ble se confir­mer si l’on exa­mine le cha­pi­tre 11 du livre V9.

Voir l’image sur Gallica

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On déchif­fre (non sans dif­fi­culté), une pre­mière ver­sion due à H (1741-1742), « Le car­di­nal de Richelieu après avoir abattu les ordres de l’état […] » ; une deuxième ver­sion due à L : « Celui qui a fait le Testament poli­ti­que du […] » ; une troi­sième ver­sion du même secré­taire L réta­blit la pre­mière. Ce serait donc bien entre le début et la fin du ser­vice de L que Montesquieu aurait changé d’avis10 .

Cette inter­pré­ta­tion, sédui­sante, se heurte à une dif­fi­culté majeure : Dubos meurt en mars 1742, après une brève mala­die… donc avant que n’inter­vienne le secré­taire L. Comment conci­lier cela avec la chro­no­lo­gie des secré­tai­res ? Cela nous per­met en tout cas de conclure que la ren­contre avec Voltaire se situe au plus tard durant l’hiver 1741-174211 . Mais au-delà ?

Le seul moyen de lever la dif­fi­culté est de ne pas pren­dre le récit des Pensées au pied de la let­tre, en ima­gi­nant que Montesquieu s’est pré­ci­pité au retour d’une séance à l’Académie fran­çaise12 pour cor­ri­ger séance tenante son manus­crit. S’il est cer­tain que la rédac­tion du livre III, cha­pi­tre 5, due au secré­taire I (prin­temps-été 1743), se res­sent encore de la cri­ti­que vol­tai­rienne, c’est que I est un copiste, et qu’on lui a donné à repren­dre des pas­sa­ges écrits beau­coup plus tôt. L’influence de Dubos ne s’est exer­cée sur Montesquieu que réflexion faite, comme en témoi­gnent les réti­cen­ces per­sis­tan­tes de l’époque de L, levées seu­le­ment en un deuxième temps, plus d’un an après la mort de Dubos. Montesquieu n’a pas changé d’avis au gré de ren­contres et de conver­sa­tions for­tui­tes, mais en lais­sant mûrir les cho­ses. C’est seu­le­ment lors de la révi­sion géné­rale de L que la ver­sion défi­ni­tive, conforme à l’avis de Dubos, est mise au point – bien avant que Montesquieu ne décide d’étriller son ancien confrère à l’Académie, l’auteur de l’Histoire cri­ti­que de l’établissement de la monar­chie fran­çaise dans les Gaules.

N° 1962, secrétaire P (actif du 1er janvier 1748 à la fin de juillet 1750).

Voir Laurent Avezou, « Autour du Testament politique de Richelieu. À la recherche de l’auteur perdu (1688-1778) », Bibliothèque de l’Ecole des chartes 162 (2004), p. 421-453 ; voir également Diego Venturino, « Montesquieu historien ? À propos du Testament de Richelieu et d’un projet d’Histoire de Louis XIV », dans Montesquieu zwischen den Disziplinen. Einzel- und kulturwissenschaftliche Zugriffe, Edgar Mass dir., Berlin, Duncker und Humblot, 2010, p. 147-162

Nous ne reproduisons que le début du chapitre, qui seul nous intéresse ici. Les barres verticales signalent des additions brèves (leur emplacement – sur le mot lui-même, au-dessus de la ligne ou au-dessous –, n’est pas indiqué, car il est dépourvu de toute signification), le début des additions longues étant signalé par une flèche ↑, la fin par le signe +.

Il possédait en deux exemplaires la première édition (1688, in-12, Amsterdam) : Catalogue de la bibliothèque de Montesquieu à La Brède, éd. Louis Desgraves et C. Volpilhac-Auger, Cahiers Montesquieu, 1999 (bientôt en ligne sur le site « Montesquieu »), n° 2430 et 2431 (à noter que l’éditeur en est le libraire protestant Henry Desbordes ; en 1734, l’éditeur des Considérations sur les […] Romains est Jacques Desbordes). L’édition publiée en 1740 à La Haye par l’abbé de Saint-Pierre avait pu renforcer son intérêt pendant la rédaction de L’Esprit des lois.

F. 146v, ici p. 72.

N.a.fr. 12832, f. 61v, ici p. 34.

Voir Pensées, n° 641 : « L’auteur manque quelquefois de sens ».

Cette note est supprimée à partir de l’édition posthume de 1757 : peut-être les éditeurs, soucieux de la gloire de Montesquieu, ont-ils souhaité éliminer ce qui pouvait apparaître comme le résidu d’une information incomplète – à moins que Montesquieu lui-même ait voulu éviter toute controverse en la matière. A noter que dans son édition de L’Esprit des lois (Classiques Garnier, 1973, 2 tomes), Robert Derathé qui, comme tous les éditeurs depuis 1758, reprend cette édition, ne l’en a pas moins conservée.

F. 150v, ici p. 74.

C’est toujours le même qui au livre V, chapitre 10, en face de « quand cet homme n’auroit pas eu le despotisme dans le cœur, il l’auroit eu dans la tête », inscrit une note de régie correspondant parfaitement à ce que dit Montesquieu lors de sa période de doute : « otez je crois cet article ». Or cette note est elle-même barrée. S’il n’est pas possible d’attribuer la biffure à une main particulière, cela n’en correspond pas moins à ce qu’évoque Montesquieu à cette étape, « je remis les endroits que j’avois tiré ».

Il est peu probable que Montesquieu ait confondu deux noms, même si le meilleur adversaire de Voltaire a été non pas Dubos, mais un autre académicien, Foncemagne (élu en 1737), qui fait paraître en 1750 une Lettre sur le Testament politique […] fort convaincante (sauf aux yeux de Voltaire) ; voir L. Avezou, art. cité, p. 436 et suiv.

Qu’il fréquente sinon assidûment, du moins régulièrement, depuis qu’il en a été nommé directeur en 1739 ; depuis la fin des années 1730, sans doute grâce au renouvellement d’un certain nombre de sièges, l’absentéisme s’était un peu réduit.

Manuscrit de L’Esprit des lois, Bibliothèque nationale de France (n.a.fr., 12832)