Montesquieu
Documentation et méthode de travail de Montesquieu

Le premier divorce chez les Romains

Manuscrit de L’Esprit des lois, XVI, 16

La trans­crip­tion inté­grale du manus­crit de L’Esprit des lois conservé à la Bibliothèque natio­nale de France cons­ti­tue les tomes III et IV des Œuvres com­plè­tes de Montesquieu (C. Volpilhac-Auger éd., Oxford, Voltaire Foundation, 2008).

Les réfé­ren­ces de page ren­voient à cette édition.

L’ensem­ble com­prend des intro­duc­tions et des annexes (p. I-CCLI et 897-929), per­met­tant de com­pren­dre les spé­ci­fi­ci­tés du manus­crit et les métho­des de tra­vail et de com­po­si­tion de Montesquieu.

Chaque livre est accom­pa­gné d’une étude intro­duc­tive appro­fon­die : genèse, évolution, rap­port avec l’imprimé et avec l’ensem­ble de l’œuvre.

Un problème historiographique : le premier divorce chez les Romains (L’Esprit des lois, XVI, 16)

Le der­nier cha­pi­tre du livre XVI est sus­cité par la néces­sité de recons­ti­tuer (som­mai­re­ment) l’his­to­ri­que du divorce chez les Romains. Montesquieu ne se satis­fait nul­le­ment de l’idée, reprise par tous les his­to­riens anciens et moder­nes après Aulu-Gelle, que Carvilius Ruga fut le pre­mier à user de cette dis­po­si­tion, plus de cinq cents ans après son ins­ti­tu­tion par Romulus. Cela lui paraît d’une part invrai­sem­bla­ble « par la nature de la chose », de l’autre contre­dit à la fois par un fait his­to­ri­que (la men­tion du divorce que Coriolan pro­pose à sa femme1 et par un fait d’ordre juri­di­que : la loi des Douze Tables pro­pose d’étendre les cas de répu­dia­tion ; si per­sonne n’avait jamais répu­dié2, à quoi bon légi­fé­rer en ce sens ?

Montesquieu est le seul à se poser cette ques­tion, et pour quel­ques années encore. Gibbon lui-même ne verra là aucune dif­fi­culté3 , pas plus que Charles Dezobry4 , pour­tant éditeur dès 1844 des Considérations sur les […] Romains. Fustel de Coulanges accepte sans réserve l’anec­dote, qui cor­res­pond par­fai­te­ment à l’idée qu’il se fait d’une cité anti­que fon­dée sur des valeurs reli­gieu­ses5 . C’est sem­ble-t-il seu­le­ment dans la seconde moi­tié du XIXe siè­cle que l’érudition s’y atta­que : « On raconte par­tout, sur la foi d’Aulu-Gelle et de Valère-Maxime, que le pre­mier divorce n’eut lieu à Rome que vers 234 ou 231 av. J.-C. (520, 523 de Rome), lors­que Sp. Carvilius Ruga répu­dia sa femme […]. Si l’on adop­tait cette anec­dote au pied de la let­tre, il fau­drait voir dans la loi de Romulus citée plus haut une pure pré­vi­sion de théo­rie sans appli­ca­tion pra­ti­que, ce qui est aussi contraire que pos­si­ble à l’esprit des légis­la­tions anti­ques, sur­tout à Rome. Mais un exa­men atten­tif mon­tre l’impos­si­bi­lité de l’admet­tre sans réserve. […] [Il faut] sup­po­ser un élément nou­veau qui n’est pas indi­qué et sur lequel les moder­nes se sont livrés à main­tes conjec­tu­res6. Comme elles nous ont sem­blé peu satis­fai­san­tes, on nous par­don­nera de pré­sen­ter la nôtre. Elle se résu­mera en deux mots : Sp. Carvilius fut le pre­mier qui, divor­çant en dehors des cir­cons­tan­ces pré­vues par la loi de Romulus, trouva moyen d’en éluder la péna­lité pécu­niaire et de se dis­pen­ser de res­ti­tuer à sa femme l’équivalent de sa dot. […] [Il] y échappa en pré­ten­dant que le ser­ment exigé par les cen­seurs (qu’il était marié pour avoir des enfants) le for­çait à répu­dier sa femme sté­rile, et il en pro­fita pour ne pas lui res­ti­tuer sa dot . »7Telles sont donc les don­nées du pro­blème un siè­cle et demi après L’Esprit des lois, auquel nous reve­nons main­te­nant, en pré­sen­tant le texte du livre XVI, cha­pi­tre 168 , dont la trans­crip­tion rela­ti­ve­ment tar­dive9 (secré­taire N, 1745) est com­plé­tée par l’inter­ven­tion du secré­taire O (1745-1747), le der­nier à être inter­venu sur le manus­crit de L’Esprit des lois.

http://mon­tes­quieu.ens-lyon.fr/IMG/…

Pour accé­der au manus­crit de L’Esprit des lois sur Gallica

http://gal­lica.bnf.fr/ark :/12148/bt…

La pre­mière rédac­tion (N) offre une solu­tion à ce que Montesquieu reconnaît ici pour une énigme dont per­sonne ne s’était avisé avant lui : Carvilius Ruga fut le pre­mier, non à répu­dier, mais à répu­dier sa femme pour cause de sté­ri­lité. L’affaire paraît réglée, mais la rédac­tion est trop brève pour que Montesquieu ait pensé l’arrê­ter ici : l’énoncé tient en une phrase, et n’est pas com­menté10. C’est alors qu’inter­vient le secré­taire O, qui ren­voie à Plutarque, lequel « dénoüe par­fai­te­ment cecy » : la sté­ri­lité ne fai­sant pas par­tie des cas pré­vus par Romulus, Carvilius Ruga fut le pre­mier à répu­dier en accep­tant de payer ce que la loi pré­voyait, c’est-à-dire en per­dant l’inté­gra­lité de ses biens (la moi­tié devant être don­née à l’épouse, la moi­tié au tem­ple de Cérès). Montesquieu ajoute alors une remar­que sur la date de l’événement : alors que plus haut il le situe cinq cents ans après Romulus (c. 230 av. J.-C.), ce qui était arron­dir le chif­fre11 , il le contre­dit à la fin du cha­pi­tre, en affir­mant d’après Plutarque que c’était seu­le­ment deux cent trente ans après Romulus (c. 520 av. J.-C.), donc avant l’exten­sion des cau­ses de répu­dia­tion par les Douze Tables (trois cent qua­tre ans après la fon­da­tion de Rome, soit vers 450 av. J.-C.) – comme si le texte de Plutarque (qui contre­dit les autres sour­ces) levait toute dif­fi­culté. La der­nière phrase de O se contente donc fina­le­ment d’oppo­ser une source à une autre, et de choi­sir celle qui réduit le pro­blème – alors que plu­sieurs com­men­ta­teurs, et notam­ment des tra­duc­teurs12 , ont sou­li­gné qu’il s’agis­sait mani­fes­te­ment d’une erreur de Plutarque13 . Seul l’argu­ment de la pos­té­rio­rité des Douze Tables est anéanti, ainsi que celui qui se fonde sur la pro­po­si­tion de Coriolan, dont Montesquieu ne reparle pas. La contra­dic­tion avec la date don­née par Aulu-Gelle sub­siste ; et on pour­rait sur­tout objec­ter que le pro­blème n’est pas résolu sur le fond, car s’il n’est pas vrai­sem­bla­ble que les Romains aient répu­gné à user de la répu­dia­tion pen­dant cinq cent vingt ans, l’est-il davan­tage de l’admet­tre pour une période de deux cent trente ans ?

L’imprimé ne per­met pas de cor­ri­ger l’erreur, mal­gré les recher­ches aux­quel­les s’est livré Montesquieu entre 1745 et 1747, recher­ches dont témoi­gne l’addi­tion dans l’imprimé de réfé­ren­ces à deux autres his­to­riens, Denys d’Halicarnasse et Valère Maxime, qui ren­for­cent les dires d’Aulu-Gelle, ce qui mon­tre bien qu’il était cons­cient de la dif­fi­culté. Il s’ôte même les moyens de sor­tir de l’impasse en pré­sen­tant désor­mais comme un « mer­veilleux » auquel se seraient com­plus les com­men­ta­teurs, ce qui dans le manus­crit était une sim­ple « erreur des his­to­riens », mais sur­tout en per­dant de vue Aulu-Gelle (ainsi que les deux autres his­to­riens), pour tout faire repo­ser sur la confron­ta­tion des deux pas­sa­ges de Plutarque qui appa­rais­saient déjà dans le manus­crit, mais sans que ce « rap­pro­che­ment » paraisse alors par­ti­cu­liè­re­ment lourd de sens : le pro­cédé est rendu plus spec­ta­cu­laire, alors qu’il ne résout rien, et sur­tout pas le pro­blème chro­no­lo­gi­que. Quant à la solu­tion pro­po­sée du point de vue juri­di­que (la répu­dia­tion pour sté­ri­lité, qui se solde pour Carvilius Ruga par la perte de tous ses biens), elle n’est qu’à moi­tié satis­fai­sante : la sanc­tion est énorme ; or aucun des his­to­riens ne com­men­tait cet aspect, qui n’est tout de même pas mineur.

Ses recher­ches de 1747 l’amè­nent à dépla­cer l’accent sur un autre point, men­tionné par Valère Maxime (II, 1, 4) : le méconten­te­ment popu­laire que sus­cita cette répu­dia­tion, ren­due néces­saire selon Carvilius Ruga par le ser­ment qu’il avait fait aux cen­seurs, de don­ner des enfants à la répu­bli­que : la ques­tion, qui jus­que-là rele­vait à la fois de l’his­to­rio­gra­phi­que et du juri­di­que et res­tait rela­ti­ve­ment tech­ni­que, devient dès lors un pro­blème de mœurs – ce qui l’inté­resse au plus haut point. Or l’inté­rêt qu’il accorde à la pres­sion des cen­seurs, et donc de l’Etat, sur l’indi­vidu, n’est pas sans consé­quen­ces. Une phrase capi­tale appa­raît en effet dans l’imprimé, au détour d’une note déjà pré­sente dans le manus­crit, mais que Montesquieu com­plète alors : « il y a appa­rence qu’il ne fut point sujet à la confis­ca­tion puisqu’il sui­voit l’ordre des Censeurs. » (note m). Note dis­crète, peut-être ajou­tée au der­nier moment, mais qui per­met de résou­dre le pro­blème. On l’aura remar­qué, c’est la solu­tion que pro­po­sera, bien plus tard, le Dictionnaire de Daremberg et Saglio.

Il n’est pas de notre pro­pos, ni de notre capa­cité, de dire si Montesquieu a eu rai­son ou pas au regard des connais­san­ces actuel­les ; il est plus impor­tant de voir qu’à la dif­fé­rence de la plu­part de ses contem­po­rains et de ses suc­ces­seurs, même les plus savants et les plus « phi­lo­so­phes », il a aperçu une véri­ta­ble dif­fi­culté his­to­ri­que et juri­di­que dans ce qui appa­rais­sait comme un des faits les plus sûrs de l’his­toire romaine. Tout en refu­sant de s’atta­quer réel­le­ment à la ques­tion chro­no­lo­gi­que et en adop­tant une démar­che scien­ti­fi­que­ment peu défen­da­ble, il a résolu le pro­blème qu’il avait fait appa­raî­tre, et ce de la manière qui sem­blera la plus effi­cace cent cin­quante ans plus tard, dans cette somme d’érudition qu’est le Dictionnaire des anti­qui­tés grec­ques et romai­nes de Daremberg et Saglio, où elle sera pré­sen­tée comme nou­velle et per­son­nelle.

Vers 493 avant J.-C., soit deux cent soixante ans après la fondation de Rome.

Sur la différence qu’observe Montesquieu entre divorce et répudiation, voir L’Esprit des lois, XVI, 15.

Edward Gibbon, The History of the Decline and Fall of the Roman Empire (1776), chap. XLIV.

Charles Dezobry, Rome au siècle d’Auguste, Paris, 1846-1847, 4 vol., livre III, lettre 58.

Numa-Denis Fustel de Coulanges, La Cité antique, Paris, 1864, livre II, chap. 3.

En note, des références à Rein et Walter (voir Ferdinand Rein, Histoire de la procédure civile chez les Romains, trad. E. Laboulaye, Paris, A. Durand, 1841, et Wilhelm Rein, Das Privatsrecht und der Civilprocess der Römer, Leipzig, F. Fleischer, 1858).

Ch. Daremberg et E. Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines (Paris, Hachette, 1877-1919, 5 vol.), art. DIVORTIUM (t. II, vol. 1, p. 322), dû à F. Baudry.

Les passages surlignés attirent l’attention sur des différences entre le manuscrit de travail et l’imprimé (1748). Ils sont ici trop nombreux pour être explicités.

Une copie sans aucune rature peut témoigner d’une rédaction antérieure : on a alors affaire à un simple recopiage.

Tome IV, f. 39r, ici p. 420.

Dans l’imprimé, il le précisera : « cinq cents vingt ans ». On notera que Montesquieu ne se réfère qu’à la datation ab urbe condita, jamais au comput chrétien, que nous introduisons pour la clarté de la démonstration et par commodité.

C’est le cas d’André Dacier, Vies des hommes illustres (Paris, 1724), t. I, p. 196. Mais Montesquieu semble s’être servi exclusivement de la traduction d’Amyot. Plutarque, qui n’est que biographe, avait mauvaise réputation comme historien : Bayle est très sévère pour sa désinvolture envers les faits et les dates (voir son Dictionnaire historique et critique, articles JUNON, Rem. T, ACARNANIE, et surtout ACHILLE, note M).

Erreur fondée, selon Brethe de La Gressaye, sur la confusion opérée par Plutarque entre comput romain (depuis la fondation de Rome) et le comput chrétien : 520 ans après Romulus, ou plutôt 523 (pour être exact et se conformer à certains historiens que cite Montesquieu dans la version imprimée), correspondent en effet à 230 ans avant Jésus-Christ. Mais Plutarque, né au Ier siècle ap. J.-C., ne pouvait avoir aucune idée du comput chrétien. Quant à Montesquieu, il est exclu qu’il ait confondu les deux dates : il choisit celle que fournit Plutarque en connaissance de cause.

Manuscrit de L’Esprit des lois, Bibliothèque nationale de France (n.a.fr., 12835)