Montesquieu
 

Œuvres et écrits divers I, Introduction

Première publication : Œuvres complètes de Montesquieu, t. VIII (Œuvres et écrits divers I), Oxford, Voltaire Foundation, 2006, p. XVII-XXXIV

Pierre Rétat, sous le signe de Montesquieu

Œuvres et écrits divers

Introduction

Au seuil d’« œuvres diver­ses », il faut se poser une ques­tion appa­rem­ment sim­ple : que signi­fie dans des Œuvres com­plè­tes une sec­tion ainsi inti­tu­lée, à quoi sert-elle, quelle fonc­tion rem­plit-elle ?

Sa pré­sence dépend d’un choix de l’éditeur. Un prin­cipe stric­te­ment chro­no­lo­gi­que, même si la mise en pra­ti­que en est aléa­toire et héris­sée de dif­fi­cultés, l’exclut : c’est le cas de « L’Intégrale » parue aux éditions du Seuil en 1964, et l’« ordre mixte » qu’a adopté Roger Caillois dans la « Bibliothèque de la Pléiade » en 1949, qui asso­cie la suite chro­no­lo­gi­que et le regrou­pe­ment autour de caté­go­ries ou de gran­des œuvres, lui a per­mis de s’en pas­ser. Inversement, lorsqu’une œuvre domi­nante ou les prin­ci­pa­les œuvres d’un auteur occu­pent une place prio­ri­taire et impo­sent un ordre pré­fé­ren­tiel, une sec­tion tenant lieu de récep­ta­cle s’impose si l’on veut unir sous une rubri­que com­mune la diver­sité et la dis­pa­rate d’œuvres pré­pa­ra­toi­res ou secondai­res, géné­ra­le­ment brè­ves, par­fois ina­che­vées, res­tées à l’état d’ébauche, ou d’écrits qui n’étaient nul­le­ment des­ti­nés à la publi­ca­tion.

On cons­tate, dans ce der­nier cas, une sorte d’évidence éditoriale des « œuvres diver­ses » : elles s’impo­sent de façon si natu­relle et si indis­cu­ta­ble qu’on ne songe ni à en exa­mi­ner l’exis­tence ni à en jus­ti­fier l’usage. Laboulaye écrit serei­ne­ment dans la pré­face du tome VII de son édition : « Ce volume contient les Œuvres diver­ses de Montesquieu », et Xavier Védère, en tête du tome III de l’édition Masson : « Les mélan­ges qui vont sui­vre sont les œuvres diver­ses de Montesquieu. Œuvres com­bien variées […]1. »

Il suf­fit pour­tant de jeter un coup d’œil sur les éditions où appa­raît cette rubri­que pour cons­ta­ter que la pra­ti­que éditoriale a évolué, et que les varia­tions de concep­tion et de contenu ren­dent néces­saire un exa­men his­to­ri­que et cri­ti­que de la caté­go­rie elle-même.

Métamorphoses des « œuvres diverses » depuis le XVIIIe siècle

Les Œuvres diver­ses appa­rais­sent pour la pre­mière fois dans les Œuvres com­plè­tes de Montesquieu éditées en 1816 chez Lefèvre (t. VI et der­nier) ; on les retrouve dans l’édition de 1818 chez le même libraire, dans les Œuvres de l’édition Lequien, 1819 (t. VII), dans l’édition Touquet, sous le titre de Pièces diver­ses (deux volu­mes in-douze, 1821), dans cel­les de l’édition Féret-Dalibon de 1827 (t. VI), dans les Œuvres com­plè­tes « chez Mme Dabo-Butschert » de 1828 (t. V-VI), dans cel­les publiées par Ravenel, chez de Bure en 1834 (un volume in-quarto), par L. Thiessé chez Pourrat en 1834 et 1838 (in-octavo), par Louis Parrelle chez Didot en 1838 (un volume in-quarto), dans l’édition de 1839 chez Lefèvre (t. II). Cette enquête n’est pas exhaus­tive, mais les résul­tats en sont clairs : la seule excep­tion, dans ces années d’intense édition, ce sont les Œuvres éditées par Parrelle chez Lefèvre en 1826, mais si la rubri­que n’y est pas, le contenu, au tome VIII, est iden­ti­que à celui des « œuvres diver­ses » des éditions contem­po­rai­nes. Il en sera de même dans l’édition Lahure chez Hachette en 1856 (et dans cel­les des années sui­van­tes), et dans celle de Laboulaye, dont la pré­face du tome VII (1879) annonce ce contenu bien que le titre n’y soit pas.

Alors qu’on ne connais­sait aupa­ra­vant que des Œuvres pos­thu­mes (1783 et Plassan, 1798) ou des Œuvres mêlées et pos­thu­mes (Didot, 1807)2, on voit paraî­tre aussi à par­tir de la Restauration des éditions sépa­rées por­tant le titre d’Œuvres diver­ses : en 1820 chez Menard et Desenne fils (deux volu­mes in-18), en 1834 chez Hiard (deux volu­mes in-douze). Un cas assez curieux est celui que pré­sen­tent les Lettres per­sa­nes par Montesquieu sui­vies de ses œuvres diver­ses, chez Didot l’aîné, 1820, en trois volu­mes in-octavo, le der­nier por­tant logi­que­ment le titre Œuvres diver­ses de Montesquieu pré­cé­dées des Lettres per­sa­nes.

Comment inter­pré­ter ce phé­no­mène éditorial ? Il paraît mani­fes­te­ment conco­mi­tant d’un autre, qui le dépasse et l’englobe, l’émergence des « œuvres com­plè­tes ». Se fixant pour limite la fin du xviiie siè­cle, Jean Sgard a ana­lysé leur pro­gres­sive appa­ri­tion à par­tir de 1770 ; suc­cé­dant aux Collections com­plè­tes, « elles connais­sent entre 1775 et 1800 une très grande faveur », des exem­ples éclatants étant ceux de l’édition de Voltaire par Beaumarchais et de l’édition de Condillac en 17983. Dans une étude consa­crée aux œuvres de Montesquieu, Jean Ehrard confirme cette évolution géné­rale : sans doute, alors que les dix plus moder­nes éditions « se tar­guent una­ni­me­ment d’être com­plè­tes », seule au XVIIIe siè­cle celle de l’an III don­née chez Pierre Didot l’aîné par La Roche pré­tend à cette qua­lité, si l’on excepte quel­ques rares tra­duc­tions ou éditions étrangères, la plus connue étant celle de 1799 chez Decker à Bâle. « Un seuil a été fran­chi en 1795. Parce qu’il appar­tient désor­mais au patri­moine poli­ti­que natio­nal et à celui de l’huma­nité, Montesquieu ne pourra plus se conten­ter long­temps de sim­ples Œuvres4 », même si elles conti­nuent de voi­si­ner, jusqu’à la fin des années 1820, avec les Œuvres com­plè­tes.

L’édition Lefèvre d’Œuvres com­plè­tes en 1816 mar­que pour­tant en elle-même une étape impor­tante. Elle paraît au moment où Villemain, dans l’Éloge cou­ronné par l’Académie fran­çaise le 25 août, célè­bre en Montesquieu le « sage » qui, au sor­tir des révo­lu­tions et des guer­res, peut le mieux garan­tir la « liberté sociale » et la réconci­lia­tion des peu­ples5. J.-B. Suard, alors secré­taire per­pé­tuel de l’Académie, consi­dère que la séance où cet éloge a été pro­noncé mar­que « une époque mémo­ra­ble dans l’his­toire lit­té­raire », non seu­le­ment par l’heu­reuse idée de sub­sti­tuer l’éloge des grands hom­mes aux lieux com­muns de morale, mais sur­tout par la sanc­tion que Montesquieu s’y est trouvé appor­ter à la Charte : « Si l’ombre du grand publi­ciste qui a répandu la lumière sur les prin­ci­pes des monar­chies cons­ti­tu­tion­nel­les pou­vait assis­ter au triom­phe que nous lui décer­nons, elle appuie­rait de son auto­rité les sen­ti­ments que j’ose expri­mer. L’éloge de Montesquieu ne pou­vait jamais être pro­noncé dans des cir­cons­tan­ces plus favo­ra­bles6. »

L’édition de 1816 est donc un sym­bole poli­ti­que. Mais les his­to­riens du livre esti­ment aussi qu’elle est à l’ori­gine de ce que l’un d’eux a appelé la « librai­rie des œuvres com­plè­tes », qui occupe une part impor­tante dans l’expan­sion régu­lière de la pro­duc­tion de 1815 à 18267. Or il sem­ble évident que c’est dans l’extra­or­di­naire pous­sée éditoriale lan­cée par la Restauration que les nou­vel­les Œuvres com­plè­tes de Montesquieu pro­dui­sent leur sous-caté­go­rie « œuvres diver­ses » au sens où nous les enten­dons et les pra­ti­quons. Une étude plus géné­rale de ce phé­no­mène éditorial confir­me­rait cette conco­mi­tance, et l’impor­tance de la Restauration dans la créa­tion ou la fixa­tion des gran­des caté­go­ries moder­nes de l’édition8.

Il faut d’autant plus insis­ter sur ce tour­nant his­to­ri­que qu’il affecte le sens même du syn­tagme « œuvres diver­ses ». Ce der­nier, dans son sens ancien et clas­si­que, dési­gne les œuvres dans leur diver­sité, sans autre consi­dé­ra­tion, mais en n’excep­tant nul­le­ment l’hypo­thèse d’une tota­lité. N’en rete­nons que deux preu­ves, dont la pre­mière nous est don­née par le titre com­plet des Œuvres diver­ses de Bayle, parues à La Haye de 1727 à 1731 en qua­tre volu­mes in-folio, « conte­nant tout ce que cet auteur a publié sur des matiè­res de Théologie, de Philosophie, de Critique, d’Histoire et de Littérature ; excepté son Dictionnaire his­to­ri­que et cri­ti­que ». Pourrions-nous assor­tir les Œuvres diver­ses de Montesquieu d’un « excepté L’Esprit des lois » et autres œuvres majeu­res ? Écoutons aussi Fontenelle, dans la pré­face de la belle édition de ses Œuvres diver­ses illus­trée par Bernard Picart, parue à La Haye en 1728-1729, en trois volu­mes in-folio :

En fai­sant un Recueil de mes dif­fé­rens Ouvrages, j’avois beau­coup d’incli­na­tion à y faire des retran­che­mens consi­dé­ra­bles […] Il me sem­ble en effet que ceux qui ras­sem­blent leurs Ouvrages dans un tems où ils ne comp­tent plus guère d’en don­ner de nou­veaux, en devroient faire un choix, pour ne lais­ser à la Postérité, s’ils osent por­ter leurs vûes si loin, que ce qui est le plus digne d’elle, et le plus pro­pre à déco­rer leur nom […] Je n’ai pour­tant pas exé­cuté mes cou­ra­geux des­seins, je n’en ai pas été le Maître. Cette Edition n’est que pour l’inté­rêt du libraire, et nul­le­ment pour le mien […] Cette Edition n’est donc peut-être que trop com­plette. J’avouë que j’y ai fait entrer volon­tai­re­ment quel­ques piè­ces nou­vel­les, que je n’ai pas jugées indi­gnes du jour. On a ramassé aussi de moi quel­ques petits mor­ceaux que j’eusse négli­gés, ne fût-ce qu’à cause de leur peu d’étenduë, car ce soin de ras­sem­bler tout si exac­te­ment me paroît un peu petit, quoi­que fort natu­rel ; mais le grand objet a été de faire une Edition dif­fé­rente de tou­tes les autres. J’eusse pû cepen­dant la gros­sir encore davan­tage, mais je n’ai pas laissé de don­ner quel­ques bor­nes à l’amour pater­nel, et à ma condes­cen­dance pour les inté­rêts du Libraire9.

Peut-on plus sub­ti­le­ment van­ter l’inté­rêt d’une édition d’œuvres très com­plè­tes, en en lais­sant espé­rer une plus com­plète encore ? Jouer avec des cir­convo­lu­tions plus sou­ples des sen­ti­ments conve­nus de l’auteur, orgueil, amour-pro­pre, com­plai­sance, des prin­ci­pes clas­si­ques d’un choix sévère et de l’obli­ga­tion de tout livrer au public ? Mais ce texte nous per­met en même temps de mieux com­pren­dre une caté­go­rie archaï­que. Jean Sgard, dans l’étude citée plus haut, part des œuvres diver­ses ou mêlées dans leur sens clas­si­que, et les défi­nit comme « des ensem­bles pro­vi­soi­res […] à un moment où l’œuvre totale est encore en cours d’élaboration : ce sont des œuvres occa­sion­nel­le­ment réu­nies10 ».

Il fau­drait sans aucun doute pré­ci­ser les étapes d’une muta­tion qui n’a pas été brus­que (elle passe par les œuvres mêlées, pos­thu­mes), et estom­per les traits dont nous l’avons hâti­ve­ment des­si­née. En tout cas la caté­go­rie des œuvres diver­ses, telle qu’elle se fixe au début du XIXe siè­cle, informe encore la pra­ti­que moderne de l’édition. On observe il est vrai une ten­dance à son effa­ce­ment, au pro­fit d’un ordre chro­no­lo­gi­que11. Toutefois, lorsqu’une œuvre monu­men­tale et orga­ni­que ren­voie sur ses mar­ges tou­tes les autres, rédui­tes à un sta­tut pré­pa­ra­toire et acces­soire, et admi­ses à l’édition ou à la réé­di­tion par la seule grâce de la pre­mière, les « œuvres diver­ses » res­tent un refuge natu­rel et néces­saire : il en va ainsi pour Balzac, dont les éditions récen­tes leur font place à la suite de la Comédie humaine. Si Jean Ehrard et l’équipe éditoriale de la pré­sente édition ont adopté la même atti­tude, n’est-ce pas, outre des consi­dé­ra­tions de dis­tri­bu­tion des matiè­res entre les volu­mes, parce qu’ils ont eux aussi donné aux Lettres per­sa­nes, aux Considérations, à L’Esprit des lois le carac­tère éminent d’œuvres : mais les « œuvres diver­ses », récep­ta­cle du mul­ti­ple, du dis­pa­rate, du non-clas­sa­ble, sont peut-être aussi ce qui dési­gne et res­pecte le mieux l’irré­duc­ti­ble diver­sité de la pro­duc­tion d’un auteur.

La constitution des « œuvres diverses » de Montesquieu

Les Œuvres diver­ses sont donc appa­rues à un moment de l’his­toire éditoriale des œuvres de Montesquieu. L’évolution com­plexe qu’elles ont connue depuis lors s’est faite au gré des publi­ca­tions pos­thu­mes suc­ces­si­ves, du chan­ge­ment de sta­tut de cer­tai­nes œuvres, des asso­cia­tions qui les unis­saient entre elles, de la déci­sion plus ou moins arbi­traire des éditeurs.

Si l’on veut être concis et clair, il est dif­fi­cile de ren­dre compte du détail des tex­tes com­pris dans la sec­tion Œuvres diver­ses, de leur inclu­sion, de leur redis­tri­bu­tion ou de leur retrait. La pré­sen­ta­tion des dif­fé­ren­tes œuvres per­met­tra de com­plé­ter des vues néces­sai­re­ment som­mai­res. La biblio­gra­phie des œuvres ori­gi­na­les de Montesquieu, établie par R. Shackleton, à la fin de sa bio­gra­phie cri­ti­que, est tou­jours un guide indis­pen­sa­ble et sûr. C. Courtney l’a com­plé­tée et mise à jour pour la pré­sente édition.

L’his­toire des « œuvres pos­thu­mes » de Montesquieu com­mence vrai­ment par l’édition en 1783, sous ce titre, par son fils Jean-Baptiste, de quel­ques tex­tes déjà publiés12, et sur­tout d’Arsace et Isménie, pre­mier manus­crit impor­tant livré au public. En dehors de révé­la­tions mineu­res ou mini­mes, deux grands épisodes éditoriaux scan­dent cette his­toire : l’édition Plassan des Œuvres en l’an IV (1796), et la série des publi­ca­tions réa­li­sées par la famille de Montesquieu et la Société des biblio­phi­les de Guyenne de 1891 à 191413.

La pre­mière met­tait au jour d’un coup les dis­cours et mémoi­res aca­dé­mi­ques, elle ajou­tait quel­ques piè­ces aux Lettres fami­liè­res publiées d’abord en 1767 et inté­grées à l’édition in-quarto des Œuvres la même année, les Pensées diver­ses, publiées en 1787 puis 1790, enfin quel­ques poé­sies nou­vel­les : « Tel est le fruit de nos recher­ches depuis deux ans dans les biblio­thè­ques et chez les amis de Montesquieu », lit-on dans l’aver­tis­se­ment des éditeurs au début du tome I. Plassan res­tait bien en deçà de ses ambi­tions14, mais la mois­son des mémoi­res aca­dé­mi­ques était l’heu­reux résul­tat, en ce qui concerne Montesquieu, du pro­jet de publi­ca­tion par l’aca­dé­mie de Bordeaux d’une col­lec­tion des meilleurs mémoi­res de ses mem­bres, auquel un « Comité aca­dé­mi­que » avait tra­vaillé de 1778 à 178515. Les contem­po­rains eurent le sen­ti­ment d’une décou­verte : le jour­na­liste du Magasin ency­clo­pé­di­que écrit en 1797 que Montesquieu était connu comme « lit­té­ra­teur agréa­ble » et comme « poli­ti­que pro­fond », mais que l’on « ne savoit pas qu’il était aussi natu­ra­liste, phy­si­cien, ana­to­miste16 ». Les éditeurs affir­maient donc avec rai­son, dans le même aver­tis­se­ment : « Notre édition aura l’avan­tage d’être la seule com­plète des œuvres de ce grand homme, sans excep­ter aucun for­mat », et l’on peut dire qu’elle fixe pour pres­que un siè­cle le contenu des « œuvres diver­ses », à par­tir du moment où cette rubri­que s’impose17.

Le second épisode, beau­coup plus impor­tant, est la « Collection bor­de­laise des iné­dits de Montesquieu », selon les ter­mes de la liste qu’en établit la Correspondance qui clôt la série en 191418. Une masse impres­sion­nante de tex­tes accède ainsi à la publi­ca­tion. Raymond Céleste, conser­va­teur de la biblio­thè­que de Bordeaux, Reinhold Dezeimeris, Henri Barckhausen, François Gébelin ont laissé leur nom atta­ché à cette entre­prise qui a modi­fié pro­fon­dé­ment la phy­sio­no­mie géné­rale de l’œuvre de Montesquieu, et en par­ti­cu­lier des « œuvres diver­ses19 ». Les éditions d’Œuvres com­plè­tes ont depuis lors inté­gré ces riches­ses nou­vel­les, celle de Roger Caillois y ajou­tant des frag­ments de l’Historia romana, et celle d’André Masson, pour s’en tenir aux œuvres diver­ses, des ver­sions plus étendues d’Arsace et Isménie et du madri­gal Pour madame Lefranc, et les résomp­tions aca­dé­mi­ques.

La dation des manus­crits de La Brède par Madame la com­tesse de Chabannes en 1993-1994 a per­mis de les réu­nir tous à la biblio­thè­que muni­ci­pale de Bordeaux. Louis Desgraves en a publié l’inven­taire20. Nous ferons plus loin, à pro­pos des carac­té­ris­ti­ques de la pré­sente édition, l’état des quel­ques tex­tes que ce nou­veau pro­grès a per­mis d’y adjoin­dre.

En quoi les addi­tions suc­ces­si­ves de tex­tes ont-elles modi­fié l’économie des « œuvres diver­ses » depuis qu’elles exis­tent, de quoi ces der­niè­res se com­po­sent­el­les dans les dif­fé­ren­tes éditions d’Œuvres com­plè­tes ou d’Œuvres ?

Les varia­tions très sen­si­bles à cet égard s’expli­quent sur­tout par le chan­ge­ment de sta­tut de cer­tai­nes œuvres à tra­vers le temps. Considérons le contenu des Œuvres diver­ses dans l’édition Lefèvre de 1816 : Arsace et Isménie, Le Temple de Gnide, Invocation aux muses, Poésies, Dialogue de Sylla et d’Eucrate, Lysimaque, Essai sur le goût, Discours aca­dé­mi­ques, Ébauche de l’éloge de Berwick, Lettres fami­liè­res, Pensées diver­ses ; s’y ajou­tent en 1818 les Notes sur l’Angleterre. Ce cor­pus reste à peu près sta­ble jusqu’à l’édition Laboulaye com­prise21. On mesure faci­le­ment l’ampleur de la muta­tion opé­rée par les publi­ca­tions des Bibliophiles de Guyenne et par l’édition Masson. Elles ont en effet exclu plu­sieurs œuvres du cor­pus en les fai­sant accé­der, par le volume même qu’elles acqué­raient, à l’indé­pen­dance. Ainsi dis­pa­rais­sent les Lettres fami­liè­res et les Pensées diver­ses, qui for­maient jusqu’alors une part très impor­tante des Œuvres diver­ses.

La dis­so­cia­tion d’œuvres anté­rieu­re­ment réu­nies par les éditeurs cons­ti­tue un autre prin­cipe de varia­tion. Les « œuvres diver­ses » se sont en par­tie créées de cette manière. Dans l’édition in-quarto de 1758 et jus­que dans l’édition Gueffier­Langlois de 1796, Lysimaque accom­pa­gne L’Esprit des lois, le Dialogue de Sylla et d’Eucrate, les Romains, le Temple de Gnide, les Lettres per­sa­nes ou les Romains ; dans les Œuvres com­plè­tes publiées par de Bure en 1834, Le Temple de Gnide suit encore les Lettres per­sa­nes, mais tou­tes ces œuvres figu­rent géné­ra­le­ment depuis 1816 dans les Œuvres diver­ses. Lorsque la Dissertation sur la poli­ti­que des Romains dans la reli­gion paraît dans l’édition Plassan, l’éditeur l’adjoint aux Romains et jus­ti­fie par « l’ordre des matiè­res » cette excep­tion à l’ordre chro­no­lo­gi­que des dis­cours aca­dé­mi­ques22 ; tous les éditeurs jusqu’à Laboulaye com­pris imi­tent cet exem­ple. Le Dialogue de Sylla et d’Eucrate ne trouve pas faci­le­ment sa place : Laboulaye rap­pelle que depuis l’édition de 1748 où il suit les Romains « on ne les a plus sépa­rés[Tome II, p. 329.]] », ce qui est exact, si l’on excepte cepen­dant les Œuvres com­plè­tes de 1816, 1818 et 183423. Cette pra­ti­que hési­tante révèle l’iné­vi­ta­ble arbi­traire de choix éditoriaux, visi­ble en tant d’autres cir­cons­tan­ces. L’édition Masson est à cet égard tout à fait para­doxale : en repro­dui­sant dans son pre­mier tome l’édition de 1758, elle res­taure une situa­tion anté­rieure à l’appa­ri­tion des « œuvres diver­ses », et exclut ainsi de cette sec­tion, dans son tome III, le Discours de récep­tion à l’Académie fran­çaise24, Lysimaque, le Dialogue de Sylla et d’Eucrate, Le Temple de Gnide, l’Essai sur le goût25. Les Œuvres diver­ses devien­nent ainsi, comme l’enten­dait André Masson, des Œuvres pos­thu­mes.

Un texte nou­vel­le­ment publié peut exer­cer à son tour une attrac­tion thé­ma­ti­que dont l’éditeur tien­dra plus ou moins compte. André Masson consi­dère que Barckhausen a adjoint « assez arti­fi­ciel­le­ment » aux Voyages les Mémoires sur les mines, De la manière gothi­que et les Souvenirs de la cour de Stanislas Leczinski26. Il les verse donc dans les Œuvres diver­ses. Sauf pour le pre­mier de ces tex­tes, nous pre­nons un parti dif­fé­rent, sans être sûr qu’il soit meilleur.

On s’inter­ro­gera enfin sur l’usage de l’« appen­dice », des­tiné à recueillir les tex­tes jugés d’une mar­gi­na­lité extrême, ulti­mes rési­dus des tris suc­ces­sifs. Roger Caillois y place par scru­pule un dis­cours au par­le­ment de Bordeaux qu’il juge, et avec rai­son, n’être pas de Montesquieu, des extraits de l’Historia romana, sim­ple « exer­cice d’écolier », et des œuvres indi­gnes du Président, le Voyage à Paphos et les poé­sies. Le cri­tère de l’édition Masson est dif­fé­rent : le Mémoire de ma vie, l’État des affai­res de Montesquieu en 1725, la Requête contre l’arrêt de 1749, le Testament sont des docu­ments de la main de Montesquieu ou signés par lui, mais il leur man­que la qua­lité d’« œuvres27 ». Mais que dire alors des résomp­tions aca­dé­mi­ques qui figu­rent pour­tant dans les Œuvres diver­ses de cette édition ? N’y a-t-il pas aussi quel­que arbi­traire à y intro­duire le Mémoire contre l’arrêt du Conseil du 27 février 1725 (1727), d’abord publié dans les Mélanges de 1892, et la Requête au roi contre l’arrêt du 26 juillet qui approu­vait les pro­jets de Tourny (1749), alors que sont conser­vés dans la série C des archi­ves dépar­te­men­ta­les de la Gironde et à la biblio­thè­que muni­ci­pale de Bordeaux28 un grand nom­bre d’autres mémoi­res de Montesquieu concer­nant ses pro­cès ? Il serait pour­tant absurde d’encom­brer les Œuvres d’obs­cu­res et inter­mi­na­bles pro­cé­du­res, et les deux tex­tes rete­nus dans l’édition Masson nous parais­sent avoir un carac­tère exem­plaire qui en jus­ti­fie tota­le­ment le choix. Nous le fai­sons donc nôtre.

La déter­mi­na­tion des limi­tes entre les dif­fé­rents types de tex­tes est sujette ici à tant de dif­fi­cultés qu’il vaut mieux cou­per court et refu­ser d’en fixer : ce que per­met le titre retenu sur la sug­ges­tion de Jean Ehrard, Œuvres et écrits divers.

Les lacunes des « œuvres diverses » : les manuscrits « perdus »

Selon Jean Ehrard, le titre Œuvres com­plè­tes que La Roche donne à l’édition de l’an III doit se lire « moins comme une pro­messe que comme un appel29 ». Le désir d’attein­dre une tota­lité et, en par­ti­cu­lier pour les œuvres diver­ses, d’accu­mu­ler les piè­ces nou­vel­les, anime sans doute les éditeurs depuis la fin du XVIIIe siè­cle, mais trouve rare­ment l’occa­sion de se satis­faire. L’aver­tis­se­ment du pre­mier tome de l’édition Plassan dresse avec fierté la liste des vingt mor­ceaux qu’elle ajoute aux Œuvres. L’édition Lefèvre de 1818 fait valoir la publi­ca­tion des Notes sur l’Angleterre et d’une let­tre sup­plé­men­taire. Celle de 1834 ajoute encore des let­tres et des « frag­ments iné­dits » (« Tibère et Louis XI » et deux autres plus courts) parus peu de temps aupa­ra­vant dans La Gironde30.

L’éditeur, dans sa quête, se prend par­fois à rêver aux tré­sors dont il soup­çonne l’exis­tence et dont il se sent injus­te­ment frus­tré. Laboulaye fait l’inven­taire de tout ce dont regorge La Brède, et laisse éclater sa colère contre des des­cen­dants ava­res ou insou­ciants :

On assure qu’à La Brède les héri­tiers de Montesquieu pos­sè­dent, parmi ses papiers, un manus­crit en trois volu­mes in-4° conte­nant les réflexions du pré­si­dent sur ses lec­tu­res jour­na­liè­res. Que de cho­ses nou­vel­les, que de juge­ments ingé­nieux, un éditeur ne pour­rait-il pas tirer de ce recueil ! et qu’il est fâcheux que les des­cen­dants de ce grand ancê­tre n’aient pas un culte plus fer­vent pour celui à qui ils doi­vent toute la gloire de leur nom.

Il y a encore à La Brède, nous dit-on, des œuvres de la jeu­nesse de Montesquieu, notam­ment un conte […] mais il y a aussi, parmi les tré­sors de La Brède, les Notes de voyage […] ; il y a enfin une cor­res­pon­dance avec son aima­ble fille Denise […]. On nous pro­met depuis long­temps la com­mu­ni­ca­tion de ces riches­ses ; qu’on veuille bien se pres­ser un peu : Montesquieu appar­tient à la France, et tous ceux qui vivent de sa pen­sée ont quel­que droit de récla­mer l’ouver­ture de sa suc­ces­sion31.

Mais inver­se­ment quel bon­heur de faire, à La Brède, dans la biblio­thè­que même de Montesquieu, des décou­ver­tes quasi mira­cu­leu­ses ! André Masson évoquait en 1950 ce lieu magi­que où, « mal­gré la dis­per­sion de la majeure par­tie des col­lec­tions en 1939, MM. Shackleton, Desgraves et Védère ont eu la joie de retrou­ver plu­sieurs manus­crits signa­lés par Barckhausen et consi­dé­rés depuis comme per­dus, et de décou­vrir quel­ques docu­ments nou­veaux32 ».

Dans quelle situa­tion som­mes-nous nous-mêmes ? Nous avons vu repa­raî­tre la plu­part des manus­crits dis­per­sés en 1939, et qui sont main­te­nant pour le plus grand nom­bre à la biblio­thè­que muni­ci­pale de Bordeaux ou à la Bibliothèque natio­nale de France. Tout ce qui res­tait à La Brède, par la dation qui en a été faite, est main­te­nant à Bordeaux. Ainsi se trouve close la lon­gue aven­ture des manus­crits de Montesquieu, qu’ont rela­tée de savants connais­seurs, de Raymond Céleste à Louis Desgraves33. Nous n’avons plus de ran­cœur à nour­rir ni de sur­pri­ses à atten­dre : nous met­tons en ordre un tré­sor fini et réper­to­rié.

Qu’en est-il alors des œuvres « per­dues », « détrui­tes », dont Xavier Védère a dressé la liste assez lon­gue en tête du tome III de l’édition Masson ? Le défi­cit ainsi cons­taté est impres­sion­nant : une dizaine de mémoi­res aca­dé­mi­ques ou rela­tifs à l’aca­dé­mie de Bordeaux, une Cyropédie ou monar­chie d’Espagne men­tion­née dans le Catalogue des manus­crits envoyés en Angleterre de 1818, une Histoire de Louis XI malen­contreu­se­ment jetée au feu, enfin ces « œuvres diver­ses » dont « les Pensées nous ont conservé à la fois le titre et des frag­ments », et dont « il ne reste aucun autre manus­crit », soit douze titres. Dans sa biblio­gra­phie des œuvres ori­gi­na­les de Montesquieu, Robert Shackleton fait figu­rer ces œuvres en moin­dre nom­bre, mais il ajoute un Voyage en Angleterre et un Traité de Westphalie tirés du cata­lo­gue de 181834.

Si rien ne nous per­met de dou­ter de la réa­lité des dis­cours et de dis­ser­ta­tions aca­dé­mi­ques dis­pa­rus lorsqu’elle est attes­tée de façon sûre35, ni des titres men­tion­nés dans le cata­lo­gue de 1818 (encore fau­drait-il savoir ce que conte­naient les « cahiers » dont il y est ques­tion), les « œuvres » dont on croit trou­ver le témoi­gnage sub­sis­tant dans les Pensées sont pour beau­coup d’entre elles d’une autre nature. Robert Shackleton a très bien carac­té­risé ces tex­tes, « sug­ges­tions d’œuvres pos­si­bles », pro­jets aban­don­nés36. Mais il les fait entrer dans sa biblio­gra­phie des œuvres de Montesquieu, en indi­quant : « ms perdu, non publié ». Le texte des Pensées per­met pour­tant de répar­tir ces œuvres entre plu­sieurs caté­go­ries. Celles d’abord dont Montesquieu dit qu’il les a détrui­tes et n’en a gardé que quel­ques maté­riaux (Britomare, Les Prêtres du paga­nisme, Dissertation sur les dieux ani­maux, ou encore, plus vague­ment, ces « écrits faits dans ma jeu­nesse, et que j’ai déchi­rés », d’où il tire des réflexions contre Bayle37). Celles ensuite qu’il évoque comme des pro­jets (l’Histoire de France, ou le Traité des devoirs, consi­déré en d’autres occa­sions comme une œuvre en par­tie réa­li­sée38). Celles enfin dont l’énoncé de Montesquieu sup­pose l’exis­tence au moment où il écrit (Pensées mora­les, Dialogues, Histoire de la jalou­sie deve­nue Réflexions sur la jalou­sie, Lettres de Kanti, La Liberté poli­ti­que39) : c’est avec les mêmes ter­mes qu’il dési­gne les « mor­ceaux qui n’ont pu entrer » dans les Romains, dans son dis­cours de récep­tion à l’Académie fran­çaise ou sa haran­gue devant la famille royale en 1739. Mais ces « ouvra­ges » dont toute l’exis­tence tient à un excé­dent ainsi conservé for­ment un objet étrange et para­doxal. Ce mode d’être pure­ment indi­rect inter­dit de les inven­to­rier sur le même pied que les autres œuvres. La seule solu­tion logi­que est de les lais­ser tota­le­ment aux Pensées, dont ces ves­ti­ges sont une par­tie inté­grante, et ne peu­vent être inter­pré­tés que dans l’économie tex­tuelle de ce recueil.

Il fonc­tionne en effet comme un cen­tre de sto­ckage et de recy­clage, d’où les tex­tes par­tent, où ils revien­nent, mis pro­vi­soi­re­ment au rebut et en attente de des­ti­na­tion : « cen­tre de tran­sit », comme l’écrit Catherine Volpilhac-Auger, qui a fait des « œuvres » men­tion­nées dans les Pensées une ana­lyse péné­trante40. Des frag­ments d’« œuvre » se don­nent effec­ti­ve­ment comme frag­ments d’un ensem­ble, selon le code qui régi­rait cet ensem­ble, mais il serait au moins aven­tu­reux de croire que cet ensem­ble ait jamais existé41. Les pen­sées en ques­tion, comme d’autres, pren­nent une forme immé­dia­te­ment régie par le code de la com­mu­ni­ca­tion lit­té­raire (dia­lo­gue, conte, let­tres, por­trait, maxime, dis­ser­ta­tion) ; telle pré­face pour une his­toire des jésui­tes n’est mani­fes­te­ment que la pré­face fic­tive d’un ouvrage fic­tif42. Nos Œuvres diver­ses trou­vent donc dans les Pensées, labo­ra­toire d’œuvres pos­si­bles, un pro­lon­ge­ment pro­blé­ma­ti­que, aux fron­tiè­res et au sta­tut indé­cis : com­pli­ca­tion et redou­ble­ment des pro­blè­mes que leur « diver­sité » pose à celui qui essaie de la com­pren­dre.

D’autres fron­tiè­res plus indé­ci­ses encore, mais au fond plus faci­les à tra­cer, par­ta­gent les œuvres sûres et cel­les que des témoi­gna­ges exter­nes incer­tains ou sus­pects, des attri­bu­tions aven­tu­reu­ses prê­tent à Montesquieu. Xavier Védère a rai­son de trai­ter avec la plus grande pru­dence et un scep­ti­cisme avoué tou­tes ces notes, anec­do­tes et confi­den­ces sur des manus­crits per­dus ou brû­lés43. Personne appa­rem­ment n’a fait une confiance suf­fi­sante à la note de François-Louis Jamet dans un exem­plaire de la Bibliothèque natio­nale pour inté­grer aux œuvres diver­ses Les Netturales ou la Licéride44. La ten­ta­tive d’Élisabeth Carayol pour don­ner à Montesquieu la pater­nité d’un Démocrite fran­çais, paru dans un petit jour­nal hol­lan­dais en 1745, sem­ble n’avoir convaincu per­sonne, ce qui est fort heu­reux pour Montesquieu45. On n’alour­dira pas non plus son œuvre d’une « let­tre per­sane » parue en 1742 dans les Étrennes de la Saint-Jean, même si son nom a été asso­cié à cette plai­san­te­rie de salon46.

Idéologie des « œuvres diverses »

La col­lecte patiente, pas­sion­née, ima­gi­na­tive des œuvres est admi­ra­ble. Elle relève du culte des reli­ques lit­té­rai­res. À la fin du XVIIIe siè­cle, au moment où l’on com­mence à le pra­ti­quer en inven­tant les « œuvres com­plè­tes », l’idée clas­si­que que seuls méri­tent d’être publiés des mor­ceaux ache­vés, dignes à la fois de l’auteur et des lec­teurs, ins­pire encore des atti­tu­des deve­nues ensuite peu com­pré­hen­si­bles. André Masson juge « timoré » François Latapie, que le fils de Montesquieu avait consulté sur la publi­ca­tion d’œuvres pos­thu­mes, et qui répond avec beau­coup de finesse et de bon sens :

Je serois très heu­reux, Monsieur, si je pou­vois vous être de quel­que secours dans le choix que vous vous pro­po­sez de faire des manus­crits de Monsieur votre Père, les plus dignes de fixer l’atten­tion du public […] Il eût été déli­cieux pour moi de par­cou­rir avec vous jusqu’aux pro­duc­tions les plus infor­mes de ce grand génie, qui vous a donné le jour. J’aurois cru être avec lui, l’enten­dre par­ler, et j’aime tout ce qui le rap­pelle à mon ima­gi­na­tion. Mais ce plai­sir même m’eût ins­piré beau­coup de méfiance de mes juge­ments : tout ce qui inté­resse des amis n’inté­resse pas également le public, tou­jours très sévère sur ce qu’on lui pré­sente d’un homme célè­bre, parce qu’il le juge d’après lui­­même, d’après le point de per­fec­tion où il a porté ses pre­miers ouvra­ges. J’en ai vu un exem­ple frap­pant dans l’effet qu’a pro­duit à Paris et à Londres le recueil de quel­ques let­tres de M. de Montesquieu, publié par l’abbé de Guasco. Quoiqu’on n’ait pu dou­ter que celui qui les avoit écrites ne fût à mille lieues de croire qu’elles seroient publiées, on a voulu abso­lu­ment y trou­ver l’auteur des Lettres per­sa­nes, et, si quelqu’éditeur s’avi­soit de faire impri­mer jusqu’à son livre de recette et de dépense, on se figu­re­roit que l’auteur de L’Esprit des lois a dû le com­po­ser autre­ment qu’un autre. Aussi suis-je très per­suadé, Monsieur, que vous serez très dif­fi­cile dans le choix des œuvres pos­thu­mes de M. votre Père, parce que, sa répu­ta­tion étant par­ve­nue à son com­ble, ce sera faire beau­coup de la sou­te­nir47.

Ce texte méri­tait une lon­gue cita­tion, car il témoi­gne d’une culture lit­té­raire qui allait dis­pa­raî­tre. L’évidence allait s’impo­ser que tout devait être recueilli d’un écrivain pour qu’on ait quel­que chance de le com­pren­dre. Le moin­dre frag­ment concourt à la tota­lité de l’« œuvre » et au sens qu’elle revêt. À par­tir du moment où les « œuvres diver­ses » font leur appa­ri­tion dans l’édition, elles sont conçues, avec d’autres œuvres rela­ti­ve­ment mineu­res, comme une par­tie cohé­rente d’une car­rière, d’un sys­tème, d’un « génie ». Elles entrent dans une inter­pré­ta­tion fina­liste, et réduc­trice de leur diver­sité, impli­ci­te­ment dépas­sée ou niée.

Villemain, dans son Éloge de Montesquieu de 1816, asso­cie en lui, comme en tout « homme supé­rieur », l’unité et la diver­sité, sous les aus­pi­ces du « génie » : « Le fond de ce génie, c’est tou­jours l’ori­gi­na­lité, attri­but sim­ple et uni­que sous des for­mes quel­que­fois très variées ; mais un homme supé­rieur se livre à des impres­sions ou à des études diver­ses qui lui don­nent autant de carac­tè­res nou­veaux48 ». Le génie laisse sa trace et se per­çoit dans tout ce qu’il nous lègue. On le disait déjà avec quel­que réserve à la fin des années 1770 lorsqu’on réu­nis­sait à l’aca­dé­mie de Bordeaux les manus­crits des dis­cours de Montesquieu : « Quoique plu­sieurs de ces Pièces puis­sent ne point paroî­tre d’une cer­taine impor­tance, le nom seul de cet homme immor­tel sem­ble devoir y atta­cher une sorte de res­pect. On ne peut d’ailleurs s’empê­cher d’y reconnoî­tre assès géné­ra­le­ment cette tou­che ori­gi­nale, cette viva­cité de style, dont tous ses ouvra­ges por­tent l’empreinte49. »

Dans le tome III de l’édition Masson, Xavier Védère est beau­coup plus caté­go­ri­que : il regrette qu’on ait négligé tant d’œuvres aujourd’hui per­dues « à une époque où l’on n’était pas, comme de nos jours, avide de recueillir les moin­dres étincelles du génie, qui brillent aussi bien dans une courte phrase que dans un long ouvrage […] On trou­vera peut-être exces­sif le soin que nous avons apporté à recueillir les moin­dres par­cel­les de la pen­sée de Montesquieu […] Le monu­ment n’eût pas été com­plet si nous avions négligé les plus peti­tes pier­res qui en para­chè­vent la forme50 ».

Tout publier de ce qu’a laissé le génie, c’est à la fois le ren­dre plus pro­che, l’huma­ni­ser, et faire mieux com­pren­dre la lente élaboration qui lui a per­mis de s’épanouir.

L’éditeur des Lettres fami­liè­res, en 1767, prie d’excu­ser « cer­tai­nes négli­gen­ces » iné­vi­ta­bles de l’épistolier : « Il n’est peut-être pas indif­fé­rent à l’his­toire de l’Esprit humain, de connaî­tre les dif­fé­ren­tes nuan­ces que pré­sen­tent même les génies ; et il est utile de voir ceux-ci, ainsi que les héros, dans leur façon et manière d’être fami­lière51 ». Dans la let­tre citée plus haut, Latapie atten­dait des « pro­duc­tions les plus infor­mes » l’illu­sion d’« être avec » Montesquieu, de « l’enten­dre par­ler » : il don­nait ainsi un tour per­son­nel à un lieu com­mun éprouvé, qui oppose l’« auteur » à l’« homme ». Émile Henriot décou­vre avec bon­heur les Pensées, le Spicilège, les Voyages : « On croyait ne lire qu’un auteur, et on trouve un homme, l’homme Montesquieu, des­cendu de son socle, sorti de sa chaire52 ». Laboulaye donne moins clai­re­ment dans la conven­tion, mais s’en appro­che dans un énoncé curieu­se­ment contra­dic­toire. Dans la pré­face du tome VII conte­nant les œuvres diver­ses, et à pro­pos des Pensées diver­ses qui en fai­saient alors par­tie, il regrette qu’on « ne leur rende pas assez jus­tice » : les gran­des œuvres « ont jeté dans l’ombre ces ébauches ; mais nous vivons en un temps où, par un amour outré de la sim­pli­cité, on pré­fère le pre­mier jet de l’artiste au tableau le plus achevé. À ce titre, les Pensées et les Lettres de Montesquieu se recom­man­dent au lec­teur et sont de nature à éveiller un inté­rêt nou­veau pour l’écrivain53 ».

Nous per­ce­vons ici, sous un autre jour, le lien pro­fond qui unit les Œuvres diver­ses à l’émergence des Œuvres com­plè­tes. Analysant ce der­nier phé­no­mène à par­tir des années 1770, dans l’étude déjà citée plus haut, Jean Sgard y voit s’impo­ser un point de vue nou­veau, celui de l’auteur, une concep­tion nou­velle de l’« œuvre », dont l’unité et la cohé­rence repré­sen­tent « dans sa tota­lité l’homme, son âme, son his­toire, le geste de sa créa­tion54 ».

L’homme va de pair avec l’unité de l’œuvre. Les « œuvres diver­ses » ne per­met­tent pas seu­le­ment de sai­sir le génie dans le geste spon­tané du négligé, du frag­ment, de l’ébauche, elles en font sui­vre la mar­che d’abord indé­cise. Car il ne s’accom­plit pas d’un coup. Il est déjà là, mais se pré­pare et se mûrit. Les « œuvres diver­ses » pren­nent alors la place éminente mais secondaire qui leur revient : elles annon­cent l’œuvre majeure, elles la font atten­dre ou la com­plè­tent. L’édition Plassan vante l’inté­rêt des dis­cours aca­dé­mi­ques, et en par­ti­cu­lier de la Dissertation sur la poli­ti­que des Romains dans la reli­gion et du Projet d’une his­toire phy­si­que de la Terre : « Ce sont des maté­riaux des­ti­nés à l’immor­ta­lité, quoiqu’impar­faits. Sur ces pier­res d’attente nous avons cru voir gra­vés ces mots : Nous appar­te­nons à la pos­té­rité. Nous les lui devions […] On aime à voir Montesquieu, dès l’âge de vingt-cinq ans, à la hau­teur des lumiè­res de son siè­cle, for­mer le plan d’un ouvrage immense […] C’est un spec­ta­cle bien inté­res­sant que le tableau des pro­grès de l’esprit d’un grand homme55. »

Ce qui se lit dans ces œuvres mineu­res, c’est un tra­jet, dont la des­ti­na­tion et le terme sont L’Esprit des lois ; le chef-d’œuvre est la fin et la mesure de tout ce qui le pré­cède. D’Alembert, dans l’Éloge de Montesquieu paru d’abord en tête du tome V de l’Encyclopédie, et des­tiné à deve­nir pour plus d’un siè­cle un des tex­tes d’accom­pa­gne­ment insé­pa­ra­bles des Œuvres, voyait déjà cette fina­lité pro­vi­den­tielle à l’œuvre dans la jeu­nesse du grand homme : « Les suc­cès de l’enfance, pré­sage quel­que­fois si trom­peur, ne le furent point dans Charles de Secondat : il annonça de bonne heure ce qu’il devoit être ; et son père donna tous ses soins à culti­ver ce génie nais­sant […] Dès l’âge de vingt ans, le jeune Montesquieu pré­pa­roit déjà les maté­riaux de l’Esprit des Lois […] : ainsi autre­fois Newton avoit jetté dès sa pre­mière jeu­nesse les fon­de­mens des ouvra­ges qui l’ont rendu immor­tel56. » Villemain nous convie à une pro­me­nade que l’Antiquité orne de ses ima­ges : « En sui­vant le cours et la variété de ses ouvra­ges, il sem­ble que nous arri­vons au der­nier monu­ment de son génie par les mêmes détours qui condui­sent len­te­ment aux tem­ples des dieux. Nous avons d’abord tra­versé ces riants et heu­reux boca­ges, qui jadis cachaient la demeure sacrée […]57. »

Autres temps, autres méta­pho­res. Roger Caillois emprunte au règne végé­tal celle du « grand arbre », avec son tronc, ses bran­ches maî­tres­ses, ses ramil­les. Pour ins­crire dans son édition cette unité radi­cale, il « mêle » donc tout, « œuvres célè­bres et œuvres inconnues, œuvres lon­gue­ment mûries, œuvres de cir­cons­tance, tra­vaux annexes, ébauches et sim­ples maté­riaux » : avec la dis­pa­ri­tion des « œuvres diver­ses » se recons­ti­tue le « contexte inin­ter­rompu » de l’œuvre, le « tissu orga­ni­que » qui la cons­ti­tue dans son exis­tence sin­gu­lière et totale. On lit donc sans étonnement que « l’œuvre entière annonce, com­mente, reprend et com­plète l’Esprit des lois58 ». André Masson pré­fère l’image miné­rale, lorsqu’il dit vou­loir cher­cher, en publiant des tex­tes de Montesquieu jus­que-là négli­gés, « l’époque où se sont dépo­sés dans son esprit les sédi­ments sur les­quels il a cons­truit son œuvre59 ».

Les quel­ques tex­tes que nous avons réu­nis nous parais­sent expri­mer une idéo­lo­gie lit­té­raire, c’est-à-dire un ensem­ble de contrain­tes, de pré-notions qui infor­ment l’idée de l’œuvre et les pra­ti­ques éditoriales. Cette idéo­lo­gie des « œuvres com­plè­tes » et des « œuvres diver­ses » se forme au tour­nant du XVIIIe et du XIXe siè­cle. La vigueur en reste sen­si­ble dans des éditions récen­tes. Gaëtan Picon, pré­fa­çant les Œuvres diver­ses dans l’édition de l’Œuvre de Balzac au Club Français du Livre, ne cesse d’oppo­ser l’« insi­gni­fiance », la « mar­gi­na­lité », le « chan­tier dis­pa­rate » de ces quel­ques mil­liers de pages à l’« édifice gran­diose » de la Comédie humaine, mais il insiste plus encore sur les « points de tan­gence » qui « se mul­ti­plient » entre les deux : si nous lisons les Œuvres diver­ses, « c’est que nous en atten­dons quel­que lumière, fût-ce très obli­que­ment pro­je­tée, sur l’œuvre qui nous importe plus que toute autre […] A mesure que nous avan­çons dans le temps, la masse des Œuvres diver­ses se rap­pro­che de la Comédie humaine60 ».

Il sem­ble que l’esprit humain n’aime pas le divers : avec quel­que évidence que ce der­nier s’impose à lui, il tra­vaille avec un art infini à le réduire, et s’il n’y par­vient pas, au moins y tend-il tou­jours.

Introduction, p. 3. On remarque une hésitation dans la désignation, puisque André Masson écrit dans l’introduction du tome II, page IX, que le tome III « contiendra les œuvres posthumes », ce qui est justifié, comme on le verra, par les principes de l’édition.

Des Lettres familières et autres œuvres posthumes paraissent à Amsterdam en 1808 ; le tome VIII et dernier de l’édition de Sarrebruck, 1792, est intitulé Œuvres posthumes, ce qui annonce la pratique de la Restauration. Nous devons ces informations à la bibliographie si riche et si utile des œuvres de Montesquieu de 1789 à 1815, établie par Domenico Felice, en complément de son étude sur « Montesquieu en Italie et en France à l’époque révolutionnaire et napoléonienne », dans Modération et Justice, Bologne, 1995, p. 15-30, 185-208.

« Des Collections aux Œuvres complètes (1756-1798) », dans La Notion d’œuvres complètes, Oxford, Voltaire Foundation, SVEC 370, 1999, p. 1-12. Voir aussi de Jean Ehrard « Les “Œuvres complètes” de Montesquieu », ibid., p. 49-55, et « Les Œuvres complètes de Montesquieu au XVIIIe siècle », dans Éditer Montesquieu au XVIIIe siècle, Revue française d’histoire du livre 102-103, 1999, p. 127-140, ainsi que l’introduction générale de la présente édition des Œuvres complètes.

« Les “Œuvres complètes” de Montesquieu », art. cité, p. 51-52.

Œuvres de Montesquieu, éd. Lequien, 1819, t. VIII, p. 17-18 (1re éd., Paris, Firmin Didot, 1816).

Académie française. Rapport sur le concours de 1816, Paris, Firmin Didot, s.d., in-4o, p. 4

L’expression est de Jean-Alexis Néret, Histoire illustrée de la librairie et du livre français des origines à nos jours, Paris, 1953, cité par Frédéric Barbier, « L’économie éditoriale », Histoire de l’édition française, t. II, Paris, 1984, p. 568 ; voir aussi David Bellos, « La conjoncture de la production », ibid., p. 553-554. J.-A. Néret signale qu’en 1817 un certain Ancelle annonce aussi des Œuvres complètes de Montesquieu, à quoi Lefèvre réplique par sa nouvelle édition de 1818 ; il évoque surtout la lutte effrénée autour des œuvres de Voltaire, et la concurrence ravageuse jusqu’à la crise de 1826 (p. 140-141).

On pourrait facilement constater, dans ces années, l’explosion des Œuvres complètes d’auteurs « classiques » ou d’auteurs du XVIIIe siècle, alors qu’ils n’avaient jusque-là que des Œuvres diverses ou des Œuvres.

Tome I, préface. On remarquera que dans cette édition, comme en d’autres, la section Œuvres mêlées tient lieu de nos Œuvres diverses.

Il nous semble toutefois, contrairement à ce qu’indique aussi Jean Sgard, qu’il ne s’agit pas nécessairement d’ensembles « de moyenne dimension », et qu’il ne faut pas exclure la volonté de totalité : pensons au « Bayle complet en huit volumes in-folio » que les éditeurs des Œuvres diverses disent avoir réalisé (Avertissement du tome IV).

Voir par exemple les éditions de Victor Hugo par Jean Massin, de Zola par Henri Mitterand, de Baudelaire par Yves Florenne.

Discours prononcé à la rentrée du parlement de Bordeaux, le 12 novembre 1725 (publié en 1771) ; Réflexions sur les causes du plaisir qu’excitent en nous les ouvrages et les productions des beaux-arts (titre donné dans cette édition à l’Essai sur le goût, et qu’il gardera souvent au XIXe siècle) ; Ébauche de l’éloge historique du maréchal de Berwick (paru en tête des Mémoires de ce dernier en 1778).

Voir Charles Teisseyre, « Les publications des inédits de Montesquieu au XIXe et au XXe siècle », dans Éditer Montesquieu au XVIIIe siècle (cité ci-dessus note 3), p. 157-185.

« Nous aurions désiré pouvoir recueillir tous les manuscrits de ce génie sublime », écrit-il à Denise, fille de Montesquieu (lettre du 1er octobre 1795 citée par Raymond Céleste, « Histoire des manuscrits inédits de Montesquieu », Mélanges, 1892, p. XXI). La lettre de Denise à Plassan et la réponse sont dans le manuscrit Ms 1734 de la bibliothèque municipale de Bordeaux.

Voir sur ce point l’introduction de Xavier Védère en tête du tome III de l’édition Masson.

Magasin encyclopédique, 3e année, an VI (1797), t. V, p. 97 (compte rendu des Œuvres posthumes in-douze, où Plassan groupe les inédits qui avaient paru dans les Œuvres).

Nous aurons l’occasion de signaler quelques additions au cours du XIXe siècle. L’édition Laboulaye ajoute des lettres, quelques imprimés parus du vivant de Montesquieu et « oubliés » : le Traité des devoirs avec les Réflexions sur la considération et la réputation (Bibliothèque française , 1726), et le Voyage à Paphos (Mercure de France, 1727).

Sur les circonstances de l’édition, décidée le 18 janvier 1889, jour anniversaire de la naissance de Montesquieu, par le baron Charles de Montesquieu et ses frères, voir Louis Desgraves, « Le fonds de La Brède à la bibliothèque municipale de Bordeaux (Dation de Madame de Chabannes) », Revue française d’histoire du livre 90-91 (1996), p. 94-95, 99.

Nous ne mentionnons que ce qui intéresse les Œuvres diverses. Deux opuscules, 1891 (Réflexions sur la monarchie universelle en Europe et De la considération et de la réputation) ; Mélanges inédits, 1892 (Discours sur Cicéron, Éloge de la sincérité, Histoire véritable, Dialogue de Xantippe et de Xénocrate, Essai sur les causes qui peuvent affecter les esprits et les caractères, De la politique, Réflexions sur le caractère de quelques princes et sur quelques événements de leur vie, Lettres de Xénocrate à Phérès, Remarques sur certaines objections que m’a faites un homme qui m’a traduit mes « Romains » en Angleterre, Mémoire sur la Constitution, Mémoire sur les dettes de l’État, Mémoire contre l’arrêt du Conseil du 27 février 1725) ; Voyages, 1894-1896 (avec les Mémoires sur les mines, De la manière gothique et les Souvenirs de la cour de Stanislas Leczinski) ; Pensées et fragments inédits, 1899-1901 ; Histoire véritable, 1902 (nouvelle version) ; Correspondance, 1914 (avec en appendice le Mémoire de ma vie). L’avant-propos des Deux opuscules dressait une liste de vingt et un textes à publier, qui comprend aussi le catalogue de la bibliothèque de Montesquieu, publié par Louis Desgraves en 1954. En dehors de cette série, Paul Bonnefon a publié les Considérations sur les richesses de l’Espagne dans la Revue d’histoire littéraire de la France en 1910.

Voir L. Desgraves, Inventaire des documents manuscrits des fonds Montesquieu de la bibliothèque municipale de Bordeaux, Genève, Droz, 1998, et « Le fonds de La Brède à la bibliothèque municipale de Bordeaux », art. cité, p. 91-113.

Laboulaye en exclut l’Invocation aux muses (révélée en 1790, et introduite pour la première fois dans les Œuvres complètes de l’an III) pour la rendre à L’Esprit des lois.

Tome IV, p. 5.

On remarquera que l’édition séparée des Œuvres diverses de 1820 et les Lettres persanes par Montesquieu suivies de ses œuvres diverses excluent également ce dialogue, mais les Œuvres diverses séparées de 1834 l’incluent. L’ouvrage de Domenico Felice déjà cité (voir ci-dessus note 2) permet d’étudier de très près les associations d’œuvres : voir en particulier pour les Romains, les pages 24 à 25, 188 à 191, pour les Lettres persanes, pages 194 à 195, et pour Le Temple de Gnide, p. 205.

Ce discours, qui ouvre dignement les éditions d’Œuvres jusqu’au début de la Révolution (et mème dans l’édition Gueffier-Langlois de 1796), est relégué ensuite à sa date parmi les discours académiques (éd. La Roche de l’an III, éd. Plassan, et toutes les suivantes).

Ce qui oblige à séparer cette version primitivement connue des « Fragments de l’Essai sur le goût » placés au tome III, pages 529 à 535. L’Invocation aux muses est placée en tête du tome I, après l’introduction.

Tome II, p. XCI. Il n’évoque pas les Réflexions sur la sobriété des habitants de Rome, publiées aussi dans la première édition des Voyages, peut-être parce qu’il les rattache aux Mémoires sur les mines, à cause du premier titre biffé que portent ces Réflexions (« Quatrième mémoire. Sur les mines de Rome »). Il joint lui-même aux Voyages la Lettre sur Gênes, mais renvoie aux Œuvres diverses les Notes sur l’Angleterre, présentes dans cette section depuis 1818.

Tome III, p. 1559. André Masson attribue à Montesquieu le Voyage à Paphos malgré de fortes hésitations, il y « reconnaît difficilement la marque du grand écrivain » (t. III, p. 237).

Ms 2937-2949 en particulier : voir L. Desgraves, « Le fonds de La Brède à la bibliothèque municipale de Bordeaux », art. cité, p. 108-109.

« Les “œuvres complètes” de Montesquieu », art. cité, p. 51.

Ils avaient été reproduits dans le Cabinet de lecture du 29 janvier 1834. Ils sont encore dans l’édition Laboulaye, avec une citation de La Gironde, où l’on évoque la visite à La Brède, l’« extrême obligeance » de M. de Montesquieu à « communiquer les manuscrits de son illustre aïeul » (t. II, 1876, p. 375). Il s’agit des Réflexions sur le caractère de quelques princes et sur quelques événements de leur vie, section II, texte qui a sans doute rapport avec le projet d’un ouvrage sur Le Prince ou Les Princes, souvent mentionné dans les Pensées.

Préface, t. VII, p. II. Le « conte » est le « Metempsycologiste » ou la « Metempsycologie », « probablement un roman oriental ou mythologique » : nous reconnaissons l’Histoire véritable, ou Le Métempsycosiste (titre donné par le Catalogue de 1818). Sur les difficultés rencontrées par Laboulaye, voir le manuscrit Ms 2556 de la bibliothèque municipale de Bordeaux (ancien fonds de La Brède).

Tome II, introduction, p. 11.

R. Céleste, « Histoire des manuscrits inédits de Montesquieu », Mélanges, 1892, p. VII-XLII ; L. Desgraves, « Les manuscrits de Montesquieu conservés à la bibliothèque de Bordeaux », Humanisme actif. Mélanges d’art et de littérature offerts à Julien Cain, Paris, 1968, p. 619-627, repris dans Montesquieu, l’œuvre et la vie (s.l., 1994), p. 229-239.

Ce catalogue est publié au tome III de l’édition Masson, appendice V, p. 1575-1582 ; il a été publié de nouveau par C. Volpilhac-Auger dans le tome 1 des Œuvres complètes (2004) [repris dans Montesquieu. Bibliothèque & éditions, Introductions].

Discours sur le système des idées, De la différence des génies, Dissertation sur le ressort, Dissertation sur le mouvement relatif, Discours sur la cause et les effets du tonnerre, Discours sur la formation et le progrès des idées, Dissertation sur la manière d’apprendre et d’étudier la jurisprudence.

R. Shackleton, Montesquieu. A critical biography, Oxford, Clarendon Press, 1961, p. 74-75 (nous traduisons). Il nous semble donc qu’il faut caractériser ainsi les Dialogues, les Lettres de Kanti, l’Histoire de la jalousie, la Liberté politique, l’Histoire de France, et que par conséquent Robert Shackleton lui-même a tort de les mettre sur le même plan que Britomare et les deux autres titres cités. À bien plus forte raison Xavier Védère a-t-il tort de faire entrer dans sa liste Sur le bonheur, Harangues, Journaux de livres peu connus.

Dans l’ordre des textes mentionnés, voir Pensées, n° 359, 2004, 2245, 1946.

Pensées, n° 1111, 1302, 1251.

Pensées, n° 220-224, 330-338, 483, 1622, 640, 934-935, 884. Il faudrait sans doute y ajouter Le Prince ou Les Princes, dont il est souvent question dans les Pensées, et dont les Réflexions sur le caractère de quelques princes et sur quelques événements de leur vie faisaient partie. Ce dernier texte, comme ce qui a été publié du Traité des devoirs, est un témoin réel, en dehors des Pensées, des « ouvrages » dont elles supposent l’existence. Sur les Lettres de Kanti, voir de Miguel Benítez « À la recherche d’un manuscrit perdu de Montesquieu : les Lettres de Kanti », dans Montesquieu, les années de formation (1689-1720), Naples, Liguori, 1999, Cahiers Montesquieu n° 5, p. 187-203.

Voir « Montesquieu, l’œuvre à venir », Revue Montesquieu 4, 2000, p. 5-25.

L. Desgraves, dans l’introduction des Pensées, parle à juste titre de fragments d’œuvres « restées inachevées et aujourd’hui perdues », « seuls fragments connus de ces œuvres » (éd. Masson, t. II, p. LlX). Ce sont donc des œuvres dont toute l’existence tient aux Pensées.

Pensées, n° 237.

Masson, t. III, p. 7-8 ; il paraît ne pas croire à l’anecdote de l’Histoire de Louis XI jetée au feu par un secrétaire ; L. Desgraves considère au contraire que des témoignages « concordants » interdisent de la mettre en doute (éd. Masson, t. II, p. LIV).

Voir Xavier Védère, éd. Masson, t. III, p. 9-10, et Robert Shackleton, Montesquieu. A critical biography, p. 406. Il n’en va pas de même pour l’attribution du Voyage à Paphos, communément acceptée, bien qu’incertaine, et l’Essai touchant les lois naturelles et la distinction du juste et de l’injuste, dans le même cas, a reçu une sorte de consécration de sa publication dans l’édition Masson (t. III, p. 175-199).

« Le Démocrite français. Un texte oublié du jeune Montesquieu ? », Dix-Huitième Siècle 2 (1970), p. 3-12.

« Lettre Persanne d’un Monsieur de Paris, à un Gentilhomme Turc de ses Amis », avec la « Réponse pour le Gentilhomme Turc » (Étrennes de la Saint-Jean, 4e éd., Troyes, 1757, t. I, p. 25-31). Même si Montesquieu a participé de quelque façon à ce recueil, rien ne permet de lui attribuer aucun des textes qui le composent : voir Shackleton, Montesquieu. A critical biography, p. 184-185.

Lettre reproduite par Raymond Céleste dans l’introduction des Mélanges (1892, p. XII-XIII) ; citée en partie par André Masson, introduction aux recueils de notes de Montesquieu (t. II, p. XIV).

Œuvres complètes de Montesquieu, éd. Lequien, p. 19.

Bordeaux, Bibliothèque municipale, Ms 828/III, page de titre manuscrite portant « Mr de Montesquieu » et « notice des pièces cy enfermées ». Nous présumons qu’elle date des travaux de la « commission académique » (1778-1785).

Tome III, p. 5-6, 12.

S. l., 1767, p. 6.

Le Monde, 6 octobre 1954, cité par André Masson, Avant-propos du tome III de son édition, p. X ; lui-même développe ensuite cette idée. Voir Pascal, Pensées, Brunschvicg, 29.

Page II. On se reportera surtout à la préface que Laboulaye a écrite pour le livre de Louis Vian, Histoire de Montesquieu, Paris, 1878, p. I-VI ; dans les éloges de Montesquieu, « on voit l’écrivain, on ne voit pas l’homme. Ce n’est pas assez pour un âge aussi curieux et aussi sceptique que le nôtre » (p. I). Louis Vian lui-même regrette que dans l’Éloge de Villemain l’« homme » soit « effacé par le publiciste » (p. XI). Dans sa Vie de Montesquieu, L.-S. Auger désirait que soit enfin écrite une « histoire » de Montesquieu (Œuvres complètes, Lefèvre, 1818, t. I, p. I-II).

Article cité ci-dessus note 3, p. 7.

Tome IV, p. 5

Encyclopédie, t. V, 1755, p. III. Voir aussi la Vie de Montesquieu par Louis-Simon Auger en tête de l’édition Lefèvre : en s’enfonçant dans « l’étude aride et fastidieuse de la jurisprudence », Montesquieu jeune « amassait, probablement sans y songer, des matériaux pour son grand monument de l’Esprit des lois » (éd. 1818, t. I, p. III).

Éd. citée, p. 37.

Tome I, p. IX, XIII.

Tome I, Introduction, p. C.

L’Œuvre de Balzac, publiée sous la direction d’Albert Béguin et de Jean A. Ducourneau, Paris, 1964, t. XIV, p. 7-12, 58. Pierre-Georges Castex, dans la présentation du tome I des Œuvres diverses de Balzac dans la « Bibliothèque de la Pléiade », s’engage plus encore : « Diversité ne signifie pas éparpillement, ni caprice. L’esprit de système qui caractérise le génie de Balzac imprègne tous ses écrits » (t. I, 1990, p. XVII).