Montesquieu
 

La représentation du monde dans L’Esprit des lois. La place de l’Europe

Première publication : L’Europe de Montesquieu (1995), Naples, Liguori, Cahiers Montesquieu n° 2, p. 7-16

Pierre Rétat, sous le signe de Montesquieu

La représentation du monde dans L’Esprit des lois.

La place de l’Europe

Les lois « doi­vent être rela­ti­ves au phy­si­que du pays ; au cli­mat glacé, brû­lant ou tem­péré ; à la qua­lité du ter­rain, à sa situa­tion, à sa gran­deur1 […] » Cet ordre de « rap­ports », qui concourt à for­mer l’« esprit des lois », sug­gère un contexte géo­gra­phi­que où se déploie l’enquête de Montesquieu. Il y a cepen­dant quel­que abus à regrou­per sous ce concept uni­taire un ensem­ble de vues dis­per­sées et de réfé­ren­ces rela­ti­ve­ment impré­ci­ses. Entre des caté­go­ries très géné­ra­les comme le « cli­mat » et le « ter­rain », et la men­tion de pays par­ti­cu­liers, évoqués pres­que uni­que­ment dans leur légis­la­tion et leurs usa­ges, il est très dif­fi­cile de regrou­per un ensem­ble assez vaste et cohé­rent de don­nées qui défi­ni­raient une repré­sen­ta­tion du monde. Il est signi­fi­ca­tif que dans sa thèse sur la Géographie des phi­lo­so­phes Numa Broc ait abordé uni­que­ment, dans les pages consa­crées à Montesquieu, la ques­tion clas­si­que de la déter­mi­na­tion par le cli­mat2. Cette ques­tion, dès le XVIIIe siè­cle, a sus­cité une polé­mi­que qu’expli­que assez la place que Montesquieu lui a accor­dée ; elle reste un lieu cen­tral d’inter­ro­ga­tion. Mais elle a aussi, dans une cer­taine mesure, concen­tré exces­si­ve­ment l’atten­tion et l’a détour­née de l’ensem­ble des réfé­ren­ces géo­gra­phi­ques dis­sé­mi­nées dans L’Esprit des lois, de la vision géné­rale du monde qu’elles sup­po­sent, des schè­mes de per­cep­tion et d’appré­hen­sion qu’elle met en jeu : par­tage du monde, dis­po­si­tion des régions sur une échelle gra­duée selon les deux axes car­di­naux, confi­gu­ra­tion des éléments (ter­res, mers, mon­ta­gnes, plai­nes… ).

Montesquieu ne se livre jamais à une ana­lyse de l’espace pour elle-même : les outils, qui font par­tie d’une culture com­mune, en sont requis de façon très iné­gale et sur­tout, comme on peut s’y atten­dre, dans les livres XIV-XVIII, XX-XXI, le livre XVII étant à cet égard le plus riche et le plus pré­cis. L’enquête à laquelle nous nous som­mes livré serait rela­ti­ve­ment déce­vante, si les conti­nents, les régions, les types de ter­rains n’étaient pas per­çus par Montesquieu dans des ter­mes insé­pa­ra­ble­ment géo­gra­phi­ques, poli­ti­ques, humains. La situa­tion spa­tiale et phy­si­que va de pair avec une qua­lité pro­pre qui donne à des valeurs la chance de se réa­li­ser, ou la leur refuse.

C’est dans cette pers­pec­tive que le texte de Montesquieu nous invite à envi­sa­ger la place de l’Europe dans le monde. Même si elle nous contraint à une démar­che inter­pré­ta­tive, nous vou­lons et nous devons limi­ter le plus pos­si­ble une exten­sion du sujet dans ce sens : aussi bien serions-nous alors contraint de répé­ter les pages déci­si­ves de Georges Benrekassa dans La Politique et sa mémoire, qui disent déjà tout l’essen­tiel de ce qui va sui­vre, en le fai­sant entrer dans une réflexion sur « la natu­ra­lité du savoir poli­ti­que3 ».

La tota­lité ter­res­tre reçoit plu­sieurs dési­gna­tions qui, lorsqu’elles n’ont pas une fonc­tion pure­ment hyper­bo­li­que, se rap­por­tent à deux objets : les com­por­te­ments com­muns à l’espèce humaine, en quel­que lieu que ce soit, la navi­ga­tion et le com­merce.

La fonc­tion hyper­bo­li­que d’expres­sion de la tota­lité paraît évidente par exem­ple lors­que Montesquieu parle de « l’étonnement de l’uni­vers à la décou­verte des Indes » (XXI, 6) ou de la peste, dont le siège prin­ci­pal est en Egypte, « d’où elle se répand par tout l’uni­vers » (XIV, 11). On reconnaît aussi l’équivalence clas­si­que de l’orbis ter­ra­rum dans les tex­tes qui évoquent l’Empire romain : « On eût dit qu’ils n’avaient conquis le monde que pour l’affai­blir4. »

L’uni­ver­sa­lité des lois de la nature, qui « ne peu­vent être des lois loca­les », en confirme expé­ri­men­ta­le­ment la vali­dité géné­rale. Elle reçoit donc une signi­fi­ca­tion plus per­ti­nente. Les cau­ses de l’hor­reur de l’inceste « sont si for­tes et si natu­rel­les, qu’elles ont agi pres­que par toute la terre » (XXVI, 14). Dans ce cas, Montesquieu allè­gue plu­tôt « tou­tes les nations du monde5 ».

Enfin l’uni­vers et le monde ont un sens plus clai­re­ment géo­gra­phi­que lors­que Montesquieu rap­pelle les décou­ver­tes et le déve­lop­pe­ment du com­merce à l’ère moderne : « la bous­sole ouvrit, pour ainsi dire, l’uni­vers. On trouva l’Asie et l’Afrique, dont on ne connais­sait que quel­ques bords, et l’Amérique, dont on ne connais­sait rien du tout ». « L’Italie ne fut plus au cen­tre du monde com­mer­çant ; elle fut, pour ainsi dire, dans un coin de l’uni­vers, et elle y est encore » (XXI, 21). La réfé­rence à « tout l’uni­vers » est tou­jours rela­tive au com­merce ou aux effets mobi­liers, vrai point de vue sous lequel peut ici se pen­ser la tota­lité6.

Le monde, confor­mé­ment à la repré­sen­ta­tion clas­si­que, se divise en qua­tre « par­ties », Europe, Asie, Afrique, Amérique. L’Esprit des lois ne fait géné­ra­le­ment men­tion de cette répar­ti­tion que par rap­port à l’Europe, en iso­lant cette der­nière dans une posi­tion de pri­vi­lège impli­cite qui rejette les autres dans l’ano­ny­mat du nom­bre, de l’anti­thèse ou du com­plé­ment : si le des­po­tisme s’établissait en Europe, « dans cette belle par­tie du monde, la nature humaine souf­fri­rait, au moins pour un temps, les insul­tes qu’on lui fait dans les trois autres » (VIII, 8) ; « l’Europe fait le com­merce et la navi­ga­tion des trois autres par­ties du monde » (XXI, 21). L’Europe domine d’emblée dans l’ordre de la valeur comme dans celui de la richesse.

Les rela­tions que les par­ties du monde entre­tien­nent. entre elles, et leur pro­pre répar­ti­tion dans l’espace, obéis­sent à deux grands sys­tè­mes dis­tri­bu­tifs : dans l’ordre de la lon­gi­tude, l’Occident et l’Orient, dans celui de la lati­tude, le nord et le midi.

L’Asie ou l’Orient, dans les pre­miers livres de L’Esprit des lois, est la seule réfé­rence géo­gra­phi­que glo­bale face à l’Europe7. Tantôt relayée par « les cli­mats chauds » (V, 15), par des noms dis­tinc­tifs de pays (Turquie, Perse, Mogol, Chine)8 ou par l’expres­sion géné­ri­que « pays des­po­ti­ques[V, 17 ; VI, 9 ; XV, 1. Bien que l’usage de Montesquieu varie, il sem­ble qu’il emploie plus volon­tiers le mot « pays » avec « des­po­ti­que » qu’avec « modéré » ou « monar­chi­que », pré­fé­rant alors « gou­ver­ne­ment » ou « État ». Faut-il y voir un signe lexi­cal de la « natu­ra­li­sa­tion » du des­po­tisme ? L’oppo­si­tion Asie/Europe s’impose encore dans XIII, 11, 15…]] », elle s’oppose à « nos cli­mats d’Europe » (V, 15), aux « États d’Europe » (VI, 9), ou à « nos contrées » (VI, 21). Ce face-à-face pri­vi­lé­gié se repro­duit dans les rela­tions com­mer­cia­les, puis­que le livre XXI s’ouvre sur une loi tirée de la « nature même » et qui se véri­fiera « dans tous les temps », celle de l’échange des métaux de l’Occident contre les mar­chan­di­ses des Indes. L’inter­connexion mon­diale des conti­nents dans L’Esprit des lois se réa­lise comme une dépen­dance de cet échange : « L’effet de la décou­verte de l’Amérique fut de lier à l’Europe l’Asie et l’Afrique », puis­que l’Amérique four­nit l’argent des­tiné au com­merce d’Orient, et l’Afrique les hom­mes pour exploi­ter l’Amérique (XXl, 21)9, phé­no­mène qui « favo­rise la navi­ga­tion de l’Europe » (XXII, 5). « Certaines cau­ses phy­si­ques, la qua­lité du ter­rain ou du cli­mat » (XXI, 1) fixent donc l’axe cen­tral du com­merce mon­dial, et font de l’Europe le lieu où se nouent les dépen­dan­ces inter­conti­nen­ta­les.

Le « nord » et le « midi », ou le « froid, le tem­péré et le chaud » for­ment un sys­tème de répar­ti­tion beau­coup plus actif, qui domine évidemment le livre XIV sur l’effet du « cli­mat », mais le déborde aussi lar­ge­ment. Nous ne tou­chons ici que sous un point de vue très étroit à cette ques­tion, que Jean Ehrard et Georges Benrekassa ont trai­tée au fond10. « On dis­tin­gue les cli­mats par le degré de lati­tude » (XIV, 2). Cette défi­ni­tion est conforme à l’idée clas­si­que d’une zone de la terre située entre deux paral­lè­les, et que défi­nit la lon­gueur dif­fé­ren­tielle du jour et de la nuit par rap­port à l’égalité équatoriale. Mais, de façon tout aussi tra­di­tion­nelle, Montesquieu emploie le mot dans un sens moins pré­cis, et en large réfé­rence à la tem­pé­ra­ture.

L’Asie et l’Europe se sub­di­vi­sent donc et se stra­ti­fient en vertu de ce cri­tère, même si la pre­mière mani­feste une rela­tion pri­vi­lé­giée avec la cha­leur, qui tend à faire de son « cli­mat » un tout indis­tinct11. Il est donc ques­tion des « cli­mats froids de l’Asie » (XVI, 4), ou du « midi de l’Asie », dont le cli­mat « est sem­bla­ble à celui de l’Afrique » (XVII, 7), ou des « peu­ples du nord de la Chine […] , plus cou­ra­geux que ceux du midi » (XVII, 2). « En Asie, le nom­bre des der­vi­ches, ou moi­nes, sem­ble aug­men­ter avec la cha­leur des cli­mats » (XIV, 7).

L’oppo­si­tion entre le nord et le midi de l’Europe appa­raît au livre XIV et repa­raît avec insis­tance jusqu’au livre XXV12. Qu’il s’agisse du com­merce, du céli­bat des prê­tres, ou des fêtes, Montesquieu en fait un prin­cipe expli­ca­tif impor­tant, dans la mesure sur­tout où il confère au cri­tère une vertu de dif­fé­ren­cia­tion qua­li­ta­tive. On voit appa­raî­tre deux Europes, celle du nord, carac­té­ri­sée par le « besoin », l’acti­vité et la liberté, celle du midi, carac­té­ri­sée par la faci­lité de la vie, la paresse et la ser­vi­tude poli­ti­que, et Montesquieu dis­cerne « une espèce de balan­ce­ment » entre les deux, qui trace un nou­veau vec­teur com­mer­cial, « du nord au midi » (XXI, 3-4). L’axe Occident-Orient trouve donc son équivalent à l’inté­rieur même de l’Europe, l’un et l’autre ayant pour cause la « dif­fé­rence des cli­mats » (XXI, 4) et rem­plis­sant donc une fonc­tion de com­plé­men­ta­rité et de trans­fert natu­rels.

Montesquieu ne s’arrête pas à ces sché­mas sim­ples qui met­tent en jeu lon­gi­tude et lati­tude. Le livre XXII, de façon au pre­mier abord impré­vue, modi­fie sen­si­ble­ment l’ana­lyse de la « nature du cli­mat » ; c’est aussi celui qui com­porte le plus de pré­ci­sions géo­gra­phi­ques d’après des sour­ces aux­quel­les Montesquieu ren­voie et dont on trouve de longs extraits dans les Geographica13. C’est enfin celui qui rend compte le plus expli­ci­te­ment et le plus déduc­ti­ve­ment de la sin­gu­la­rité radi­cale de l’Europe.

Si l’on veut envi­sa­ger cette nou­velle pers­pec­tive de façon assez large, on peut, me sem­ble-t-il, dans le voca­bu­laire même de Montesquieu, dis­tin­guer deux types d’acci­dents géo­gra­phi­ques qui affec­tent et per­tur­bent le fonc­tion­ne­ment des sys­tè­mes dis­tinc­tifs ana­ly­sés jusqu’à pré­sent : la sépa­ra­tion et la bar­rière.

La sépa­ra­tion forme un vide entre des ensem­bles géo­gra­phi­ques et humains et les empê­che de com­mu­ni­quer : elle pro­tège, mais elle isole également, elle peut donc avoir un effet béné­fi­que lorsqu’elle décou­rage l’agres­sion et inter­dit la conquête, mais elle ris­que également d’enfer­mer dans l’état sau­vage et la bar­ba­rie. Les peu­ples des îles conser­vent plus faci­le­ment la liberté que ceux des conti­nents, car « la mer les sépare des grands empi­res » (XVIII, 5). Mais la plu­part des peu­ples de l’Afrique sont sau­va­ges et bar­ba­res, parce que « des pays pres­que inha­bi­ta­bles sépa­rent de petits pays qui peu­vent être habi­tés » (XXI, 2) ; dans les « Indes », « que le nom­bre infini d’îles et la situa­tion du ter­rain ont divi­sées en une infi­nité de petits États », on voit les « vices du cli­mat » por­ter le « désor­dre » à l’extrême, comme à Patane (XVI, 10). L’Europe, prise glo­ba­le­ment, perd des habi­tants par sa navi­ga­tion et son iso­le­ment géo­gra­phi­que l’empê­che de les retrou­ver par immi­gra­tion : « L’Europe, sépa­rée du reste du monde par la reli­gion, par de vas­tes mers et par des déserts, ne se répare pas ainsi » (XXIII, 25)14.

La « bar­rière » est un obs­ta­cle qui oppose la force à la force, qui arrête l’agres­sion en lui fai­sant équilibre. Elle est donc bien plus cons­tam­ment et pro­fon­dé­ment asso­ciée à la liberté, car elle com­pose, modère, retarde ou arrête. Son rôle est donc déter­mi­nant dans l’équilibre d’un conti­nent. Elle prend la forme majeure du « bou­le­vard », c’est-à-dire du rem­part, dans les mon­ta­gnes de Norvège qui « cou­vrent » du vent gla­cial le nord de l’Europe (XVII, 3). En Asie, les fleu­ves moins gros­sis for­ment de « moin­dres bar­riè­res » à la vio­lence qui engen­dre les « grands empi­res » (XVII, 6). « Le Jaxarte, qui for­mait autre­fois une bar­rière entre les nations poli­cées et les nations bar­ba­res, a été […] détourné par les Tartares, et ne va plus jusqu’à la mer » (XXI, 6)15.

La bar­rière pro­tège de deux grands flux qui balaient les conti­nents : les vents et les hom­mes. De cet acci­dent géo­gra­phi­que Montesquieu tire, avec la joie du décou­vreur16, d’immen­ses consé­quen­ces, et le prin­cipe radi­cal de la dif­fé­rence entre l’Europe et l’Asie. Il faut essayer de les inter­pré­ter pour com­pren­dre la nature et mesu­rer l’ampleur du pri­vi­lège euro­péen dans le contexte mon­dial.

« L’Asie n’a point pro­pre­ment de zone tem­pé­rée », les lieux froids, élevés, par­cou­rus par les vents du Pôle, « tou­chent » les lieux très chauds. « En Europe, au contraire, la zone tem­pé­rée est très étendue, quoiqu’elle soit située dans des cli­mats très dif­fé­rents entre eux » : la nature y observe une gra­da­tion « insen­si­ble » du froid au chaud ; les peu­ples guer­riers n’y « tou­chent » pas « immé­dia­te­ment » les peu­ples effé­mi­nés, comme en Asie, mais une « force géné­rale » est « répan­due » dans tou­tes les par­ties. De là la dif­fi­culté des inva­sions, dont l’his­toire donne beau­coup moins d’exem­ples qu’en Asie, et qui se heur­tent à une résis­tance qui les « détruit ». Ces inva­sions, enfin, sont elles-mêmes de nature dif­fé­rente. Sans doute, en géné­ral, « les peu­ples du nord ont et auront tou­jours un esprit d’indé­pen­dance et de liberté que n’ont pas les peu­ples du midi » (XXIV, 5) et Montesquieu oppose également, en Amérique, les « petits peu­ples du nord », les Indios bra­vos situés « vers les pôles », aux grands empi­res du Mexique et du Pérou, « vers la ligne », beau­coup plus faci­les à sou­met­tre (XVII, 2 et 7). Mais « les peu­ples du nord de l’Europe l’ont conquise en hom­mes libres ; les peu­ples du nord de l’Asie l’ont conquise en escla­ves » (XVII, 5). Les pre­miers ont su, en sor­tant de leurs « forêts », gar­der « le bon sens atta­ché aux fibres gros­siè­res de ces cli­mats » (XIV, 3). Les enva­his­seurs sor­tis du nord de l’Asie ne connais­sent au contraire que le fouet : exact opposé du Goth, le Tartare est « dévas­ta­teur » par nature ; il repré­sente dans L’Esprit des lois une figure du mal que le livre XXI sur le com­merce évoque avec insis­tance et une sorte d’angoisse, à tra­vers les « révo­lu­tions », les « flux et reflux de popu­la­tions et de dévas­ta­tions » qui chan­gent en « déserts » des pays opu­lents (XXI, 5 et 6). La grâce d’une heu­reuse conquête et la capa­cité natu­relle et acquise de résis­tance aux autres for­ment donc un trait dis­tinc­tif essen­tiel de l’Europe ; elles per­met­tent d’échapper à la fata­lité qui pèse sur les plai­nes fer­ti­les, « où l’on ne peut rien dis­pu­ter au plus fort » et qui « dépeu­ple » les « meilleurs pays » (XVIII, 2 et 3).

Tout, dans ces pages étonnantes, vise à fon­der dans une phy­si­que de la terre une excep­tion morale et poli­ti­que, à la fois par le bou­clage logi­que de tou­tes les condi­tions qui confir­ment l’hypo­thèse (même les inva­sions, quand il y en a, sont en Europe de bon­nes inva­sions) et par la trans­po­si­tion des signes du poli­ti­que au phy­si­que. A la « zone tem­pé­rée » carac­té­ris­ti­que de l’Europe cor­res­pon­dent ces monar­chies for­mées d’abord par les nations ger­ma­ni­ques, et qui pré­sen­taient « un tel concert, que je ne crois pas qu’il y ait eu sur la terre de gou­ver­ne­ment si bien tem­péré que le fut celui de cha­que par­tie de l’Europe, dans le temps qu’il y sub­sista » (XI, 8).

L’« immé­dia­teté » du contact des peu­ples, en Asie, est déjà l’image de celle du pou­voir des­po­ti­que ana­lysé dans les pre­miers livres. Le ter­rain, son alti­tude, les fleu­ves, pré­dis­po­sent l’Asie aux « grands empi­res » comme l’Europe à ces ter­ri­toi­res « d’une étendue médio­cre » pro­pres à la monar­chie légi­time17. Ce « par­tage natu­rel » de l’Europe, qu’en Asie « la nature du pays ne peut pas souf­frir », nous ren­voie aussi à tou­tes les for­mes de la « dis­tri­bu­tion » des pou­voirs dans les États modé­rés, du livre II au livre XI ; et dans ces par­ties si « dif­fi­ci­les à être sub­ju­guées », dans l’oppo­si­tion « du fort au fort », on reconnaît l’« arrêt » du pou­voir par le pou­voir, l’union des for­ces qui « pèsent » les unes sur les autres et s’arrê­tent réci­pro­que­ment (XI, 6), la grande loi de l’équilibre dont les armées euro­péen­nes plé­tho­ri­ques sont une forme patho­lo­gi­que, l’« effort de tous contre tous » qui ris­que de faire bas­cu­ler l’Europe dans l’hor­reur asia­ti­que, et de trans­for­mer les des­cen­dants des Goths en Tartares (XIII, 17).

Le coup de génie de Montesquieu, dans ce que Georges Benrekassa appelle sa « mytho­lo­gie géo­gra­phico-his­to­ri­que18 », est de don­ner à lire dans le ter­rain lui-même les prin­ci­pes du gou­ver­ne­ment des hom­mes, de les en faire sor­tir et de leur don­ner ainsi une cau­tion mas­sive et qui défie les vicis­si­tu­des du temps. « Toujours », « jamais », « dans tous les temps » sont les modes adver­biaux, péremp­toi­res, d’une inal­té­ra­ble per­ma­nence : « En Asie, on a tou­jours vu de grands empi­res ; en Europe ils n’ont jamais pu sub­sis­ter […]. Il règne en Asie un esprit de ser­vi­tude qui ne l’a jamais quit­tée » (XVII, 6)19.

Mais inver­se­ment c’est toute la par­tie poli­ti­que de L’Esprit des lois qui per­met de lire le livre XVII : le retour du poli­ti­que sur le géo­gra­phi­que pro­duit une cir­cu­la­rité qui rend incer­taine l’ori­gine, ou l’ori­gine de l’ori­gine.

Montesquieu sup­pose pos­si­ble, « du moins pour un temps », une alté­ra­tion de la nature de l’Europe, si « un long abus de pou­voir, une grande conquête » y ins­tal­laient le des­po­tisme (VIII, 8). Selon l’auteur des Réflexions sur la monar­chie uni­ver­selle en Europe, si Louis XIV avait réa­lisé ses ambi­tions, « rien n’aurait été plus fatal à l’Europe » (IX, 7). La crainte d’une évolution fatale prend donc volon­tiers une dimen­sion euro­péenne, et les énoncés sont à cet égard très signi­fi­ca­tifs : « M. Law […] fut un des plus grands pro­mo­teurs du des­po­tisme que l’on eût encore vus en Europe » (II, 4). Dans l’excep­tion euro­péenne elle-même il y a d’ailleurs des excep­tions : les bords du Danube offrent l’exem­ple de « cli­mats heu­reux » dépeu­plés par les inva­sions, « et nous ne savons pas les cho­ses tra­gi­ques qui s’y sont pas­sées » (XVIII, 3). Les ter­res qu’occupe le Turc avaient déjà été, au moment des inva­sions bar­ba­res, déso­lées par des trans­mi­gra­tions anté­rieu­res ; cette limite interne à l’Europe, cette marge dou­lou­reuse ne sem­blent pas répon­dre à une cause phy­si­que pro­pre à la cons­ti­tu­tion du conti­nent, mais mani­fes­tent une cons­tance his­to­ri­que. Si la géo­gra­phie dirige en pro­fon­deur le cours de l’his­toire, l’his­toire y ins­crit aussi dans le sol et la durée ses vicis­si­tu­des et ses dra­mes.

L’Europe elle-même, telle que Montesquieu se la repré­sente dans le monde, comme entité géo­gra­phico-poli­ti­que, est un pro­duit de l’his­toire. Elle n’existe que depuis les gran­des inva­sions. L’« Empire romain » for­mait un ensem­ble tota­le­ment dif­fé­rent, qui s’appelle dans le lan­gage clas­si­que de Montesquieu le « monde » ou l’« uni­vers ». « Les Romains avaient fait de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique un vaste empire » (XXI, 15) qui, abso­lu­ment « séparé » des nations qu’ils n’avaient pas assu­jet­ties20, refou­lait vers le nord les peu­ples bar­ba­res d’Europe et les y main­te­nait dans une posi­tion vio­lente que les Considérations évoquent en des ima­ges étonnantes de désé­qui­li­bre sus­pendu21. L’Europe moderne ne craint pas la rup­ture néces­saire de ce sus­pens, puisqu’elle est elle-même l’œuvre de l’inva­sion sur­ve­nue comme son événement ori­gi­nel, son avè­ne­ment. Cette nais­sance est la réa­li­sa­tion retar­dée d’un équilibre natu­rel, mais elle est aussi par là même un fait sur­venu dans le temps.

La par­ti­cu­la­rité géo­gra­phico-his­to­ri­que de l’Europe va fina­le­ment de pair avec une par­ti­cu­la­rité morale. Sans abor­der le pro­blème des dif­fé­rents ordres de cau­sa­lité, cli­mats, lois, mœurs, il faut seu­le­ment signa­ler que Montesquieu à plu­sieurs repri­ses évoque les « mœurs » de l’Europe, prise glo­ba­le­ment, les oppose à cel­les de l’Asie, et leur prête par consé­quent une fonc­tion pro­pre d’expres­sion de la tota­lité22. « Pierre Ier, don­nant les mœurs et les maniè­res de l’Europe à une nation d’Europe, trouva des faci­li­tés qu’il n’atten­dait pas lui-même », car les mœurs anté­rieu­res étaient « étrangères au cli­mat, et y avaient été appor­tées par le mélange des nations et par les conquê­tes » (XIX, 14), ce qui d’ailleurs pose le déli­cat pro­blème des fron­tiè­res de l’Europe du côté de la Moscovie23. « C’est la reli­gion chré­tienne qui, mal­gré la gran­deur de l’empire et le vice du cli­mat, a empê­ché le des­po­tisme de s’établir en Éthiopie, et a porté au milieu de l’Afrique les mœurs de l’Europe et ses lois » (XXIV, 3). Il y a un « esprit de l’Europe » (XVII, 5), alors qu’il n’y a appa­rem­ment aucun « esprit » de l’Asie, et que le « génie » de l’Amérique reste poten­tiel et incer­tain (XVII, 7).

Heureuse Europe, que des mon­ta­gnes bien pla­cées pré­ser­vent des vents funes­tes du nord, et qui peut s’uni­fier dans le jeu et l’équilibre de ses diver­si­tés ! Incomparable Europe, que tant de cau­ses enra­ci­nent dans la modé­ra­tion et la liberté ! Malgré des crain­tes per­ma­nen­tes, il sem­ble que Montesquieu veut en éloigner, ou rete­nir sur ses bords, le tra­gi­que de l’his­toire, et puise dans la consi­dé­ra­tion des « rai­sons natu­rel­les » (cel­les qui par exem­ple dans les « pays d’Europe » « rejet­tent » l’escla­vage)24 les jus­ti­fi­ca­tions d’un espoir tenace. Déterminer la place de « cette belle par­tie du monde » dans la vision géo­gra­phi­que géné­rale qu’offre L’Esprit des lois, c’est ren­dre compte d’une « natu­ra­li­sa­tion » au sens où Montesquieu dit que le des­po­tisme est « natu­ra­lisé » en Asie (V, 14) ou la ser­vi­tude chez les peu­ples du midi (XXI, 13) : natu­ra­li­sa­tion fra­gile et révo­ca­ble, cer­tes, mais ras­su­rante, puisqu’il existe au moins dans le monde un lieu où la nature phy­si­que ren­contre et confirme la « nature humaine ».

On peut donc fina­le­ment dire que l’Europe offre une réponse phy­si­que au grand pro­blème poli­ti­que de Montesquieu : com­ment obli­ger des for­ces conti­guës à se res­pec­ter, com­ment les dis­tri­buer sans les sépa­rer, com­ment assu­rer l’équilibre dans la com­mu­ni­ca­tion, et frei­ner la vio­lence ? Quelles sont les condi­tions qui per­met­tent d’espé­rer cet effet ? Mais les condi­tions phy­si­ques que dégage Montesquieu posent à leur tour la ques­tion de ce qui les condi­tionne elles-mêmes, de ce qu’on appe­lait plus haut l’ori­gine de l’ori­gine. On est fas­ciné chez Montesquieu par le dépas­se­ment de la déter­mi­na­tion uni­vo­que, par les relais et les cir­cu­la­ri­tés cau­sa­les. Le texte sug­gère encore, et au-delà, une cir­cu­la­rité de l’inter­pré­ta­tion. Il nous invite à com­pren­dre ensem­ble et l’un par l’autre les fleu­ves et les reli­gions, les volon­tés et les vents, les prin­ces et les lions, les Tartares et les tor­rents. Le phy­si­que donne son sens au poli­ti­que, et per­met de le com­pren­dre, mais le poli­ti­que donne d’abord son sens au phy­si­que qui le fonde. L’Europe est empor­tée dans le ver­tige de cette inter­pré­ta­tion réci­pro­que.

Livre I, chap. 3. Nos références à L’Esprit des lois, dans cet exposé, mentionneront seulement le livre en chiffres romains et le chapitre en chiffres arabes.

Service de reproduction des thèses, Lille III, 1972, p. 311-318.

Paris, Payot, 1983, p. 205-226.

XXIII, 23, « De l’état de l’univers après la destruction des Romains » ; voir XXIII, 19, « on vit insensiblement l’univers se dépeupler » avec l’agrandissement des Romains.

Voir XV, 2, sur les homicides commis de sang froid après les combats ; XV, 12, sur les lois de la pudicité ; XVI, 12, sur le mépris attaché à l’incontinence des femmes.

« Nous sommes pauvres avec les richesses et le commerce de tout l’univers » (XIII, 17) ; les villes qui pratiquaient le « commerce d’économie » « tirèrent leur subsistance de tout l’univers » (XX, 5) ; voir XX, 23 sur les effets mobiliers, XXl, 6 sur les Tyriens.

Voir par exemple II, 5 ; V, 14.

V, 14 (mais aussi Maroc et Moscovie) ; VI, 20 (mais aussi Pérou)…

Voir XXI, 16, sur la ressource que les Romains n’avaient pas, comme « nous », de tirer l’argent de l’Amérique.

J. Ehrard, L’idée de nature en France dans la première moitié du XVIIIe siècle, Chambéry, 1963, t. II, p. 691-736 ; G. Benrekassa, ouvr. cité ci-dessus note 3.

Par exemple le « physique du climat de l’Asie » est opposé au « physique du climat de l’Europe » en ce qui concerne la monogamie (XVI, 2). Un énoncé tel que « les pays chauds d’Orient » (XIV, 7) est ambigu.

Voir XIV, 7, 9, 11 ; XVII, 5 ; XIX, 27 ; XXI, 3-4 ; XXIV, 23 ; XXV, 4.

Voir surtout XVII, 3.

Voir aussi XXl, 15 : « La politique romaine fut de se séparer de toutes les nations qui n’avaient pas été assujetties », de là les lois pour « empêcher tout commerce avec les Barbares » ; et XXI, 16, sur les « déserts » qui se forment entre l’Empire romain et celui des Parthes, et l’absence totale de « communication ». La thématique de la séparation par opposition à la communication devrait être suivie sur d’autres plans, qui ne sont pas sans rapport avec celui-ci. Voir par exemple XVI, 11, sur la nécessité de « séparer » les femmes des hommes en Orient (« Il est heureux de vivre dans ces climats qui permettent qu’on se communique ») ; XIX, 18, sur les rites des Chinois qui « semblent ordonner que tout se sépare », et cette « séparation tient en général à l’esprit du despotisme » ; XXIV, 3, sur les princes chrétiens, « moins séparés de leurs sujets, et par conséquent plus hommes », grâce à la monogamie.

La civilité est aussi « une barrière que les hommes mettent entre eux pour s’empêcher de se corrompre » (XIX, 16). Le pouvoir du clergé dans la monarchie est une « barrière, toujours bonne, lorsqu’il n’y en a point d’autre » (II, 4). La « barrière » prend le sens moderne d’interdit ou de tabou à propos de l’inceste, XXVI, 14. Le « frein », par exemple celui que les princes blanchissent d’écume (XXIV, 2), entre dans la même aire de signification.

« Ces faits posés, je raisonne ainsi […] », « cause que je ne sache pas que l’on ait encore remarquée » (XVII, 3).

« Les grands empires d’Orient » (XIlI, 18). Voir livre X.

Ouvr. cité, p. 218.

Voir XVII, 5 : « L’esprit de l’Europe a toujours été contraire à ces mœurs » (des Tartares).

On peut remarquer que cette séparation est le fruit d’une « politique », un effort qui interdit le commerce (XXI, 15 et 16), alors que la séparation européenne, déjà évoquée, est culturelle (la religion) et naturelle (mers, déserts), et va de pair avec un immense commerce (XXIII, 25).

« […] les nations repoussées dans le Nord, adossées aux limites de l’univers, y tiendraient ferme jusqu’au moment qu’elles inonderaient et conquerraient l’Europe une troisième fois », chap. XVI, Œuvres complètes, éd. Caillois, Bibliothèque de la Pléiade, t. II, p. 162.

Totalité dans la désunion : « Les peuples de l’Europe ne sont pas aujourd’hui plus désunis que ne l’étaient dans l’Empire romain, devenu despotique et militaire, les peuples et les armées » (XXIV, 3).

Voir V, 14 ; XXII, 14 (« La Moscovie voudrait descendre de son despotisme et ne le peut »).

XV, 7.