Montesquieu
 

Figures de la litote dans L’Esprit des lois et les Pensées

Première publication : La Fortune de Montesquieu. Montesquieu écrivain. Actes du Colloque international de Bordeaux (18-21 janvier 1989), Bordeaux, Bibliothèque municipale de Bordeaux, 1995, p. 291-298

Pierre Rétat, sous le signe de Montesquieu

Figures de la litote dans L’Esprit des lois et les Pensées

On ana­lyse avec la plus grande atten­tion les idées de Montesquieu, mais on parle rare­ment de ce qui reçoit et goûte ces idées : l’âme, cette « suite d’idées », qui cher­che sans cesse à voir le plus de cho­ses pos­si­ble, et à en éprouver l’heu­reuse sur­prise. La litote est un de ces plai­sirs qu’elle se donne, un des objets du « goût », qui chez Montesquieu est insé­pa­ra­ble de la connais­sance1.

Il est de la nature de la litote d’être rare, ce qui rend fort exigu le sujet de cette com­mu­ni­ca­tion. Je ne suis même pas « comme cet anti­quaire qui par­tit de son pays, arriva en Égypte, jeta un coup d’œil sur les Pyramides, et s’en retourna » (L’Esprit des lois, XXVIII, 45) : j’exa­mine à la loupe quel­ques détails d’une œuvre immense.

On peut également repro­cher au titre même que je choi­sis une redon­dance à peine cachée : il annonce les figu­res d’une figure. Mais il paraît dif­fi­cile d’expri­mer mieux l’acti­vité créa­trice qui mul­ti­plie les vir­tua­li­tés expres­si­ves de la litote, qui en dicte un usage sub­til, ori­gi­nal, et par­fois para­doxal. L’art avec lequel Montesquieu la varie et la sug­gère n’exige pas seu­le­ment l’ana­lyse sty­lis­ti­que, mais une inter­pré­ta­tion. Il faut cher­cher l’esprit de ce trope pour lui ren­dre, comme le style de L’Esprit des lois nous y invite, toute son énergie.

Dans son traité Des tro­pes ou des dif­fé­rents sens dans les­quels on peut pren­dre un même mot dans une même lan­gue, Dumarsais défi­nit ainsi la litote : « La litote, ou dimi­nu­tion est un trope par lequel on se sert de mots, qui, à la let­tre, parais­sent affai­blir une pen­sée dont on sait bien que les idées acces­soi­res feront sen­tir toute la force : on dit le moins par modes­tie ou par égard ; mais on sait bien que ce moins réveillera l’idée du plus […]. On appelle aussi cette figure exté­nua­tion : elle est oppo­sée à l’hyper­bole2 ».

De cette forme sim­ple, dont tous les trai­tés de rhé­to­ri­que pré­sen­tent une défi­ni­tion pres­que sem­bla­ble et reconnais­sent la par­faite réa­li­sa­tion dans le fameux « Va, je ne te hais point » de Chimène, la pré­face de L’Esprit des lois offre à elle seule quel­ques beaux exem­ples, empreints de modé­ra­tion et de noble fierté : « Je n’ai point natu­rel­le­ment l’esprit désap­pro­ba­teur » ; « Il n’est pas indif­fé­rent que le peu­ple soit éclairé » : « Je ne crois pas avoir tota­le­ment man­qué de génie ».

Si l’on se conten­tait de repé­rer les énoncés du même type, qui ne sont pas nom­breux3, cette com­mu­ni­ca­tion n’aurait pas lieu d’être. Il faut, si l’on ne veut pas igno­rer les jeux les plus déli­cats de la litote, abor­der un ensem­ble de phé­no­mè­nes sty­lis­ti­ques, remar­qua­bles dans la prose de Montesquieu, et qu’on peut pla­cer dans sa mou­vance, à condi­tion d’ana­ly­ser avec pré­ci­sion le dépla­ce­ment séman­ti­que qu’ils pro­dui­sent. La litote, prise dans un sens large, dési­gne alors une sin­gu­la­rité dans la qua­lité que l’on affirme.

Elle peut consis­ter d’abord dans une moda­li­sa­tion atté­nua­tive.

« Je vais faire une assez sotte chose : c’est mon por­trait. »

« Je me connais assez bien ».

« Je n’ai pres­que jamais eu de cha­grin, et encore moins d’ennui […] »

« Je suis pres­que aussi content avec des sots qu’avec des gens d’esprit. »

« J’ai assez aimé de dire aux fem­mes des fadeurs » (Pensées, n° 213).

L’auto­por­trait moral de Montesquieu est dominé par la volonté insis­tante d’estom­per, de brouiller légè­re­ment les lignes. Mais la figure dimi­nu­tive, assez, pres­que, n’invite nul­le­ment à déchif­frer une inten­sité com­pen­sa­toire : la qua­lité reste réel­le­ment atté­nuée, mais c’est l’acte même de l’atté­nua­tion qui acquiert une valeur pro­pre4. Il faut, pour annon­cer qu’on va faire une « assez sotte chose », la luci­dité qui per­met le déta­che­ment de soi, mais il faut aussi savoir s’arrê­ter dans la cri­ti­que iro­ni­que pour ne pas en ôter le prix. L’adverbe trans­forme ici une bra­vade (faire une sotte chose) en une confes­sion à la fois méri­toire et mesu­rée. La suite de ce frag­ment des Pensées pour­rait don­ner lieu à une lec­ture sem­bla­ble, mais à condi­tion de remar­quer aussi la vigueur de l’affir­ma­tion dans un grand nom­bre des nota­tions qui le com­po­sent, vigueur qui ne contre­dit pas, mais confirme la lec­ture que l’on peut faire de la litote : « ce qui m’a tou­jours donné assez mau­vaise opi­nion de moi […] ». Dans le beau frag­ment « Sur le bon­heur » (Pensées, n° 1675), les locu­tions atté­nua­ti­ves exi­gent également une inter­pré­ta­tion : elles dési­gnent ce com­posé par­ti­cu­lier, pres­que vola­til, de sim­pli­cité et d’héroïsme, qui forme la sagesse :

« Il est très aisé, avec un peu de réflexion, de se défaire des pas­sions tris­tes. »

« Il ne faut point beau­coup de phi­lo­so­phie pour être heu­reux : il n’y a qu’à pren­dre des idées un peu sai­nes. »

L’atté­nua­tion peut por­ter sur un sub­stan­tif, et l’affai­blir curieu­se­ment pour en voi­ler le sens exact. Le livre VI, cha­pi­tre 9 de L’Esprit des lois pré­sente un magni­fi­que exem­ple d’une litote de ce type. Tout y peint, en cou­leurs som­bres, le mal­heur absolu du des­po­tisme, par oppo­si­tion au bon­heur des gou­ver­ne­ments modé­rés, pour abou­tir à cette conclu­sion : « Lorsque nous lisons, dans les his­toi­res, les exem­ples de la jus­tice des sul­tans, nous sen­tons avec une espèce de dou­leur les maux de la nature humaine. » Pourquoi la « dou­leur » tend-elle à s’effa­cer ? Montesquieu refuse la pas­sion, mais l’expres­sion « la nature humaine », dont la valeur est intense dans L’Esprit des lois, donne à l’indé­ter­mi­na­tion du sen­ti­ment qui en per­çoit les « maux » une nou­velle force : la « dou­leur », en deve­nant mys­té­rieu­se­ment autre, s’appro­fon­dit. Montesquieu a exprimé ailleurs cette sub­tile hési­ta­tion du sen­ti­ment, et sug­géré la puis­sance de res­sorts affec­tifs pres­que indi­ci­bles :

« Les regrets sont une espèce de dou­leur qui nous est chère. On aime à la sen­tir : on ne veut point la per­dre » (Pensées, n° 299).

« Je m’éveille le matin avec une joie secrète ; je vois la lumière avec une espèce de ravis­se­ment […]. Le soir, quand je vais au lit, une espèce d’engour­dis­se­ment m’empê­che de faire des réflexions » (Pensées, n° 213).

« Le sen­ti­ment d’admi­ra­tion que les bel­les actions [des grands hom­mes de la patrie] exci­tent en nous est une espèce de jus­tice que nous leur ren­dons » (Pensées, n° 1260).

« C’est pour lors que les sens qui res­tent veu­lent obs­ti­né­ment sup­pléer à ceux que l’on a per­dus, et que les entre­pri­ses du déses­poir sont une espèce de jouis­sance » (L’Esprit des lois, XV, 19).

On décè­le­rait une inten­tion sem­bla­ble dans l’usage, assez remar­qua­ble, de la locu­tion « un(e) cer­tain(e) » :

« Une cer­taine impuis­sance d’esprit contre les fan­tai­sies » (L’Esprit des lois, XIII, 1).

« La fer­ti­lité d’un pays donne avec l’aisance la mol­lesse et un cer­tain amour pour la conser­va­tion de la vie » (L’Esprit des lois, XVIII, 4).

« L’esprit de com­merce pro­duit dans les hom­mes un cer­tain sen­ti­ment de jus­tice exacte » (L’Esprit des lois, XX, 2)5.

La litote, que j’appel­le­rai inten­sive, consiste à nier impli­ci­te­ment le carac­tère absolu d’une qua­lité en le moda­li­sant. L’usage en est au pre­mier abord para­doxal, puis­que l’adverbe est alors inten­sif et non plus atté­nua­tif :

« Si cet ouvrage a du suc­cès, je le devrai beau­coup à la majesté de mon sujet » (L’Esprit des lois, Préface).

« Le bon sens et le bon­heur des par­ti­cu­liers consiste beau­coup dans la médio­crité de leurs talents et de leurs for­tu­nes » (L’Esprit des lois, V, 3).

« Une reli­gion char­gée de beau­coup de pra­ti­ques atta­che plus à elle qu’une autre qui l’est moins : on tient beau­coup aux cho­ses dont on est conti­nuel­le­ment occupé » (L’Esprit des lois, XXV, 2).

« Les gens qui veu­lent tou­jours ensei­gner empê­chent beau­coup d’appren­dre » (Défense de l’Esprit des lois, Œuvres, Pléiade, t. II, p. 1665 [OC, t. 7, p. 112).

« Je suis dans un temps où l’on est beau­coup revenu de l’admi­ra­tion de l’héroïsme » (Pensées, n° 1183).

« Les vraies afflic­tions ont leurs déli­ces ; les vraies afflic­tions n’ennuient jamais, parce qu’elles occu­pent beau­coup l’âme. » (Pensées, n° 1675).

L’emploi que fait Montesquieu de l’adverbe beau­coup mérite un exa­men par­ti­cu­lier. Il ne dési­gne pas, ou pas seu­le­ment, la sim­ple gra­da­tion d’une qua­lité, ou plu­tôt il fait pas­ser insen­si­ble­ment de cette gra­da­tion au sen­ti­ment que la gra­da­tion même est incongrue, qu’elle intro­duit une inten­sité là où on atten­dait la seule affir­ma­tion de l’acte ver­bal. Dire le plus se réduit alors à signi­fier rela­ti­ve­ment le moins, à expri­mer une modé­ra­tion qui res­sem­ble fort à une suprême ruse. Dans le texte cité de la Défense de l’Esprit des lois, Montesquieu appli­que aux doc­teurs de Sorbonne la belle maxime où il trans­pose son « Invocation aux muses » res­tée iné­dite (« Faites que l’on soit ins­truit et que je n’ensei­gne pas ») : il y consent, par ce beau­coup, une atté­nua­tion dont l’iro­nie est mer­veilleu­se­ment feu­trée6.

La litote me sem­ble enfin pou­voir être conte­nue dans le mode ver­bal, et j’ana­ly­se­rai ainsi, quoiqu’avec pru­dence, l’usage étonnant du condi­tion­nel dans les célè­bres cha­pi­tres de L’Esprit des lois sur l’Angleterre (XI, 6 ; XIX, 27), et en quel­ques autres occur­ren­ces (XIV, 13 ; XIX, 5 ; XXIV, 6). Les inter­prè­tes de Montesquieu ont remar­qué la pré­sen­ta­tion para­doxale de la cons­ti­tu­tion et de la société anglai­ses sous forme de tableau idéal et de déduc­tion à par­tir des « prin­ci­pes de la liberté poli­ti­que ». Le condi­tion­nel, comme les expres­sions de la néces­sité (« il faut que », « doit »), répond à la volonté de décrire un modèle géné­ral, un sys­tème de modé­ra­tion des for­ces qui dépasse l’exem­ple anglais, ou les effets moraux qui, les prin­ci­pes de la cons­ti­tu­tion une fois posés, « ont dû sui­vre, le carac­tère qui a pu se for­mer, et les maniè­res qui en résul­tent » (XIX, 27). Mais le condi­tion­nel, ainsi employé, pro­duit un autre effet : il feint d’affai­blir l’expé­rience en conjec­ture, il déréa­lise le réel pour le les­ter de néces­sité. C’est donc encore, déplacé, le mou­ve­ment de la litote qui dicte ce détour expres­sif. Le condi­tion­nel est la mar­que extrême de l’audace intel­lec­tuelle de Montesquieu dans sa ren­contre heu­reuse et pres­que magi­que avec le monde. Il « voit », comme il l’écrit dans la Préface, tou­tes les consé­quen­ces cou­ler des prin­ci­pes, les cas par­ti­cu­liers se plier aux lois géné­ra­les. Par une grâce conti­nue, la vision peut faire sur­gir l’image d’un réel dont elle est sûre d’avoir la cau­tion. L’hypo­thèse est l’expres­sion, appa­rem­ment affai­blie, de l’alliance idéale du réel et de la néces­sité. Le cha­pi­tre sur le sui­cide en Angleterre mani­feste avec éclat l’union de l’évidence totale et de cette forme trom­peuse et pres­que hyper­bo­li­que de la conjec­ture : « Dans une nation à qui une mala­die du cli­mat affecte tel­le­ment l’âme, qu’elle pour­roit por­ter le dégoût de tou­tes cho­ses jusqu’à celui de la vie, on voit bien que le gou­ver­ne­ment qui convien­droit le mieux à des gens à qui tout seroit insup­por­ta­ble, seroit celui où ils ne pour­roient pas se pren­dre à un seul de ce qui cau­se­roit leurs cha­grins […] » (XIV, 13).

Le même détour ingé­nieux se remar­que dans le cha­pi­tre « Sur le génie fran­çais » (« s’il y avoit dans le monde une nation […] », XIX, 5), mais c’est un tout autre emploi du condi­tion­nel qui régit le cha­pi­tre sur un « Autre para­doxe de Bayle », emploi qui par sa dif­fé­rence per­met de mieux com­pren­dre la sin­gu­la­rité de l’autre. Montesquieu ima­gine ce que serait une société de « véri­ta­bles chré­tiens » : « Ce seroit des citoyens infi­ni­ment éclairés sur leurs devoirs […]. Les prin­ci­pes du chris­tia­nisme, bien gra­vés dans le cœur, seroient infi­ni­ment plus forts que ce faux hon­neur des monar­chies, ces ver­tus humai­nes des répu­bli­ques […] » (XXIV, 6). Le condi­tion­nel n’est plus ici le mode de la néces­sité, mais celui de l’irréel : la litote fait place à l’iro­nie froide.

Il fau­drait, si l’on vou­lait don­ner à cette étude sa plus grande exten­sion, ana­ly­ser tous les efforts de dimi­nu­tion qui carac­té­ri­sent la prose de Montesquieu, sur­tout dans L’Esprit des lois : l’éloquence brève, sorte d’élan court et contracté, la rareté et le carac­tère for­te­ment sym­bo­li­que de l’exem­ple, le refus du déve­lop­pe­ment et du détail, la conclu­sion élusive, le cha­pi­tre para­doxa­le­ment court (pen­sons à la célè­bre « Idée du des­po­tisme », V, 13). Mais l’on ris­que­rait d’étendre indû­ment le champ de la litote ; on entre­rait dans celui, qui est immense, de tou­tes les for­mes de la conden­sa­tion, de la bra­chy­lo­gie expres­si­ves et dra­ma­ti­ques.

Il convient plu­tôt de tra­cer les limi­tes de la litote et d’en déga­ger la signi­fi­ca­tion. Associée au style clas­si­que, elle est géné­ra­le­ment sen­tie comme une mar­que de modé­ra­tion, de pudeur, de rete­nue, de dis­ci­pline de l’émotion et de la pas­sion. Sans doute. Mais elle ne dimi­nue l’expres­sion que pour en aug­men­ter la force, « dans la vue même de don­ner plus d’énergie et de poids à l’affir­ma­tion posi­tive qu’elle déguise », comme dit Fontanier7. Il faut donc lui ren­dre, pour bien la com­pren­dre, toute son « énergie ». Il est cer­tain que, chez Montesquieu, elle est insé­pa­ra­ble de la vio­lence, de l’impé­tuo­sité qui le carac­té­ri­sent, et dont ses com­men­ta­teurs ne pren­nent pas assez sou­vent cons­cience. Elle est un excès contraint, mais la contrainte veut pré­ci­sé­ment dire l’excès, par une inhi­bi­tion cal­cu­lée. Sous cet aspect, elle est assez pro­che de l’iro­nie.

Nous devons donc l’envi­sa­ger dans son rap­port avec la figure inverse et com­plé­men­taire, l’hyper­bole, qui, elle, va « au-delà de la vérité » et pousse la qua­lité à la limite. Il n’est pas sûr, comme le veu­lent les rhé­to­ri­ciens, qu’elle invite tou­jours à en « rabat­tre » par une sorte de méca­nisme com­pen­sa­toire8. L’inten­sité extrême qu’elle prête à la qua­lité invite en effet, de toute façon, à lire l’inten­tion même de signi­fier l’excès.

Or, et c’est une autre face du style de Montesquieu qu’il suf­fit d’évoquer ici, l’hyper­bole y joue un rôle capi­tal. On recueille­rait sans peine les preu­ves d’une déme­sure de l’expres­sion, qui se per­çoit dans l’usage de l’adjec­tif et de l’adverbe, dans le retour de for­mu­les obsé­dan­tes (« tout est perdu »), dans la dra­ma­ti­sa­tion par la mise en scène et le choc des extrê­mes. « Admirable » est un des adjec­tifs dont les occur­ren­ces sont sans doute les plus nom­breu­ses dans L’Esprit des lois, et en tout cas les plus remar­qua­bles, dans des contex­tes par­fois étonnants. « Le peu­ple est admi­ra­ble pour choi­sir ceux à qui il doit confier quel­que par­tie de son auto­rité » (II, 2) ; l’eau « est d’un usage admi­ra­ble » dans les pays chauds (XIV, 10) ; « les mon­ta­gnes de Norvège et de Laponie sont des bou­le­vards admi­ra­bles qui cou­vrent » du vent gla­cial les pays du Nord (XVII, 3) ; « nos colo­nies des isles Antilles sont admi­ra­bles » (XXI, 21). On com­prend, par ces exem­ples choi­sis, que l’adjec­tif rem­plit une fonc­tion sub­sti­tu­tive, et qu’il dési­gne des qua­li­tés diver­ses et éminentes ; mais aussi, lorsqu’on le met en série, qu’il veut expri­mer l’apti­tude même du sujet à décou­vrir la sagesse, l’uti­lité ou la beauté. L’écrivain nous fait regar­der son regard, et non plus la chose même. Il exhibe un rap­port au monde qui est une quête per­pé­tuelle de l’inten­sité, et du choc qu’elle pro­duit. Il fau­drait, à cet égard, ana­ly­ser, dans le sys­tème géné­ral qu’ils for­ment, les adjec­tifs tels que « éternel », « extrême », « extra­va­gant », « extra­or­di­naire », « atroce »…, ou les adver­bes « admi­ra­ble­ment », « sou­ve­rai­ne­ment9 », « extrê­me­ment », « pro­di­gieu­se­ment »…

Ce goût per­ma­nent de l’hyper­bole s’allie à celui, non moins énergique, de la contrac­tion, pour le ren­for­cer. Car un des points extrê­mes de la force du style, chez Montesquieu, est celui où l’inten­sité se ramasse sur elle-même, et s’abrège jusqu’à se déro­ber en quel­que sorte. Elle atteint alors aux limi­tes de l’énigme, dont l’obs­cu­rité demande une dif­fi­cile inter­pré­ta­tion : « J’appelle ici pré­jugé, non pas ce qui fait qu’on ignore de cer­tai­nes cho­ses, mais ce qui fait qu’on s’ignore soi-même » (Préface) ; « et la prière natu­relle qu’ils se font tou­jours l’un à l’autre seroit une troi­sième loi » (I, 2)10. Nous trou­vons là un des aspects de l’esthé­ti­que de la « sur­prise », qui domine l’Essai sur le goût. Il s’agit de faire voir beau­coup, ou de lais­ser sup­po­ser qu’on fait voir beau­coup, de créer un choc par la conden­sa­tion, et par­fois par l’évidence obs­cure de l’énoncé. Un des traits de l’art de Montesquieu consiste dans l’hyper­bole sèche et brève, et qui par là tient de la litote, qu’on appel­le­rait, si l’on ne crai­gnait de suc­com­ber à la faci­lité des for­mu­les, l’hyper­bole-litote.

On sai­sit par­fois Montesquieu dans le mou­ve­ment de limi­ta­tion ou de cor­rec­tion de son pro­pre excès. « Les peu­ples du Nord sont donc dans un état forcé, s’ils ne sont libres ou bar­ba­res ; pres­que tous les peu­ples du Midi sont, en quel­que façon, dans un état vio­lent, s’ils ne sont escla­ves » (XXI, 3) : l’atté­nua­tion, qui n’est ici nul­le­ment une litote, sert à modé­rer légè­re­ment l’oppo­si­tion tran­chante de cette « espèce de balan­ce­ment entre les nations du midi et cel­les du nord » que Montesquieu annonce au début du cha­pi­tre, à tem­pé­rer l’ivresse sys­té­ma­ti­que. Ailleurs, l’« uni­vers » dont s’enchante l’ima­gi­na­tion de l’auteur des Considérations avoue sa pro­pre exa­gé­ra­tion : « Quelles cau­ses de pros­pé­rité pour la Grèce, que des jeux qu’elle don­nait, pour ainsi dire, à l’uni­vers » (XXI, 7).

Il y a enfin des cas où hyper­bole et litote jouent l’une avec l’autre, où la pre­mière sert à lan­cer la seconde. Dans le cha­pi­tre « De la sévé­rité des pei­nes », déjà cité, la fin en demi-teinte (« une espèce de dou­leur ») est pré­pa­rée par le savant contraste des signes de la déme­sure des­po­ti­que, et par l’audace d’un adverbe tout à fait extra­or­di­naire : « un homme exor­bi­tam­ment favo­risé de la for­tune » (VI, 9)11. À la fin de la pré­face de L’Esprit des lois, la conjonc­tion de deux énoncés que j’ai ana­ly­sés, non sans arbi­traire, sépa­ré­ment, pro­duit un effet plus sub­til : « Si cet ouvrage a du suc­cès, je le devrai beau­coup à la majesté de mon sujet : cepen­dant, je ne crois pas avoir tota­le­ment man­qué de génie. » Le jeu de la majo­ra­tion et de la mino­ra­tion (en interne à cha­que par­tie de l’énoncé, jeu rela­tif entre ces par­ties) est ici des plus com­plexes : ce que j’ai appelé la litote inten­sive fait fonc­tion de (fausse) hyper­bole par rap­port à la litote qui suit, et qui réa­lise la figure dans sa sim­ple per­fec­tion.

Voir Essai sur le goût et, pour la « suite d’idées », Pensées, n° 349 et 1675. La numérotation des Pensées est celle de l’édition Masson [qui suit l’ordre du manuscrit], et nous citons l’édition Brèthe de La Gressaye de L’Esprit des lois, Les Belles Lettres, 1950-1961.

Éd. de Paris, 1730, p. 118-119.

Voir L’Esprit des lois, XXIV, 24 (Montésuma « ne disoit pas une absurdité […] ») et Pensées, n° 1620 : « Ce qui fait que je ne puis pas dire avoir passé une vie malheureuse […] ».

n peut hésiter parfois entre le sens premier de assez, suffisamment, et le sens atténuatif. On trouve par exemple le premier dans L’Esprit des lois, XXIII, 9 (« les filles sont […] assez portées au mariage ») mais l’autre est évident dans XXIII, 22 (« Les premiers Romains eurent une assez bonne police sur l’exposition des enfans », éd. de 1757, où assez remplace le très du manuscrit, qui avait été simplement supprimé dans l’édition de 1748).

On trouve un effet semblable d’imprécision suggestive dans XVI, 10 (« de certaines garnitures ») et XXIII, 13 (« de certaines règles monastiques »).

D’autres adverbes ont la même fonction : « L’ambiguïté convient à la religion, parce que souvent nous croyons plus les choses à mesure qu’elles sont plus reculées » (XXVI, 2) ; « On est ordinairement le maître de donner à ses enfans ses connaissances, on l’est encore plus de leur donner ses passions » (IV, 5).

Les Figures du discours, Flammarion, 1977, p. 133.

Voir Dumarsais, ouvr. cité ci-dessus note 2, p. 119 : « Ceux qui nous entendent rabattent de notre expression ce qu’il faut rabattre, et il se forme dans leur esprit une idée plus conforme à celle que nous voulons y exciter, que si nous nous étions servis de mots propres ».

Des usages remarquables de cet adverbe dans XIV, 2 ; XV, 1 ; XIX, 27 (t. III, p. 32).

On interprétera la définition du préjugé en la rapprochant de l’« oubli » de soi dans I, 1 et XII, 4, la « prière naturelle » par les Pensées, n° 209 et 1266.

Cet adverbe se trouve dans le Dictionnaire universel de Furetière, mais non dans l’Encyclopédie. Le Littré cite un exemple du XVIe siècle, et ce texte de Montesquieu. Selon l’Encyclopédie, exorbitant « n’est guère relatif qu’à la quantité numérique » (une somme exorbitante). L’adverbe est en tout cas excessivement rare. Le vocabulaire de Montesquieu réserve aussi des surprises.