Montesquieu
 

Les ambiguïtés de la notion de loi chez Montesquieu. Analyse du livre I de L’Esprit des lois

Première publication : De la tyrannie au totalitarisme, Lyon, L’Hermès, 1986, p. 125-135

Pierre Rétat, sous le signe de Montesquieu

Les ambiguïtés de la notion de loi chez Montesquieu

Analyse du livre I de L’Esprit des lois

Il est impos­si­ble, en un bref exposé, d’embras­ser l’œuvre entière de Montesquieu. Le pre­mier livre de L’Esprit des lois offre, à lui seul, un champ ample­ment suf­fi­sant. Montesquieu y défi­nit la notion de loi, y dis­tin­gue les diver­ses sor­tes de loi dans leur sens le plus géné­ral, annonce fina­le­ment l’inten­tion qui l’anime et le plan qu’il sui­vra. Par oppo­si­tion aux autres, ce livre est très abs­trait, et pose à la cri­ti­que des pro­blè­mes dif­fi­ci­les à résou­dre.

Les pre­miers cri­ti­ques de Montesquieu, au xviiie siè­cle, l’ont consi­déré comme un mor­ceau scan­da­leux et para­doxal : « Les lois, des rap­ports ! Cela se conçoit-il ? […] Cependant l’auteur n’a pas changé la défi­ni­tion ordi­naire des lois sans des­sein ». Et ce des­sein est d’ins­pi­ra­tion « spi­no­ziste », c’est-à-dire maté­ria­liste1 Ce qui était pierre de scan­dale est devenu, au XIXe siè­cle, avec le posi­ti­visme de Comte, mérite excep­tion­nel et vue de génie : la défi­ni­tion inau­gu­rale de la loi paraît le mani­feste de la nou­velle science posi­tive de l’homme, déter­mi­niste et expé­ri­men­tale.

Mais une dif­fi­culté sur­git immé­dia­te­ment : Montesquieu assor­tit cette défi­ni­tion de réfé­ren­ces à un Dieu créa­teur, à une loi morale abso­lue anté­rieure à toute loi posi­tive, aux notions tra­di­tion­nel­les de « lois natu­rel­les » et d’« état de nature ». On les inter­prète comme des « rési­dus méta­phy­si­ques », des pré­cau­tions des­ti­nées à « endor­mir des défian­ces irri­ta­bles », des pré­ju­gés qui accom­pa­gnent encore (mais fai­ble­ment, par bon­heur) l’intui­tion ori­gi­nale et fon­da­trice d’une nou­velle science. Althusser fait à peine allu­sion à ces sco­ries et consi­dère la men­tion des « lois d’équité » dans le texte comme l’exploi­ta­tion de « la tra­di­tion la plus fade » des­ti­née uni­que­ment à com­bat­tre Hobbes2.

Les exé­gè­tes de Montesquieu ont, depuis lors, réexa­miné la signi­fi­ca­tion du livre I, et ont tenté d’en don­ner une inter­pré­ta­tion plus conforme à la fois aux gran­des ten­dan­ces intel­lec­tuel­les et mora­les de l’époque et à la com­plexité de la pen­sée de Montesquieu, en réa­gis­sant contre des appré­cia­tions par­tiel­les et muti­lan­tes3.

Une ana­lyse pré­cise du texte, de ses arti­cu­la­tions, s’impose donc, ainsi qu’une expli­ca­tion de la méta­phy­si­que qui sous-tend la réflexion de Montesquieu, et des rela­tions qu’elle entre­tient avec la théo­rie du droit natu­rel.

Les catégories de la loi

Toutes les dif­fi­cultés pro­vien­nent de la mul­ti­pli­cité des caté­go­ries de loi que Montesquieu envi­sage, et de l’ambi­guïté de la notion de léga­lité qui en découle.

Pour la clarté de l’exposé, il convient d’adop­ter le sens inverse de celui que suit Montesquieu, c’est-à-dire de pro­gres­ser du plus concret au plus abs­trait. Pris à rebours, le texte révèle plus vive­ment ses plans, et les glis­se­ments qui se pro­dui­sent de l’un à l’autre.

Le sens juridique

L’« esprit des lois », selon Montesquieu, « consiste dans les divers rap­ports que les lois peu­vent avoir avec diver­ses cho­ses » (I, 3). Il a donc pour des­sein d’expli­quer, par des fac­teurs poli­ti­ques, sociaux, cli­ma­ti­ques, économiques, démo­gra­phi­ques, etc., com­ment telle ou telle loi appa­raît dans une nation ou une contrée don­née. Il s’agit des « lois poli­ti­ques et civi­les de cha­que nation », mais aussi de cel­les du « droit des gens » qui « regarde tou­tes les socié­tés » (voir livres X et XV).

Le cha­pi­tre 3 intro­duit direc­te­ment à l’œuvre : Montesquieu expli­que les lois posi­ti­ves, au sens juri­di­que, les met en rap­port avec tout ce qui les déter­mine, et les met en rap­port entre elles (livre XXVI). La loi est le maté­riau sur lequel il tra­vaille.

Le sens jurisnaturaliste

« Avant tou­tes ces lois… » (chap. 2) : les lois posi­ti­ves sont pré­cé­dées, dans l’ordre de l’uni­ver­sel et du fon­da­men­tal plus que dans l’ordre du temps, par d’autres lois plus géné­ra­les, qui règlent l’exis­tence même de l’homme, son être avant toute déter­mi­na­tion sociale ou locale. Montesquieu les appelle « lois de la nature ». S’il n’emploie pas ici l’expres­sion « droit natu­rel » (mais il le fait au livre XXVI, dans le même sens), sa pen­sée se coule, au moins en par­tie, dans la tra­di­tion, comme le prouve la fic­tion de l’état de nature évoquée au début du cha­pi­tre 3.

Ces « lois natu­rel­les » déri­vent de la nature phy­si­que et morale élémentaire de l’homme, dans un état quasi ins­tinc­tif pro­che de l’ani­ma­lité, avec seu­le­ment un début de connais­sance. La croyance en Dieu inter­vient comme sim­ple vir­tua­lité, les lois réel­le­ment opé­ran­tes étant la paix, la nutri­tion, une socia­bi­lité ins­tinc­tive créée par la sexua­lité, enfin un début de socia­bi­lité rai­son­née.

Montesquieu laisse enten­dre que la « conser­va­tion de son être » est la clé de tou­tes ces lois. Le cha­pi­tre entier est dominé par le voca­bu­laire de l’aper­cep­tion immé­diate, obs­cure, de sen­ti­ments élémentaires : « Un homme pareil ne sen­ti­rait d’abord que sa fai­blesse…, cha­cun se sent infé­rieur…, sen­ti­ment de ses besoins…, cher­cher à se nour­rir…, les mar­ques d’une crainte réci­pro­que les enga­ge­roient bien­tôt à s’appro­cher ». Ce monde du tâton­ne­ment et des tro­pis­mes est celui de La Dispute de Marivaux mise en scène par Chéreau. Montesquieu reprend un texte ancien, prévu pour le Traité des devoirs de 1725 (Pensées, n° 615 [n° 1266]), preuve d’une remar­qua­ble conti­nuité de sa pen­sée. On voit naî­tre dans les notes des Pensées la très curieuse expres­sion « prière natu­relle4 ».

La loi est donc ici des­crip­tive : elle défi­nit les actes uni­ver­sels qui visent à la conser­va­tion et à la repro­duc­tion, le déve­lop­pe­ment néces­saire d’une nature phy­si­que.

Le sens métaphysique

C’est pré­ci­sé­ment cette idée d’une néces­sité inhé­rente à l’être que Montesquieu déve­loppe d’abord, mais d’une façon beau­coup plus géné­rale et abs­traite, dans le cha­pi­tre ini­tial : « Les lois, dans la signi­fi­ca­tion la plus étendue, sont les rap­ports néces­sai­res qui déri­vent de la nature des cho­ses ». Ces « rap­ports néces­sai­res » ne peu­vent être de même nature que les « rap­ports » dont il est ques­tion au cha­pi­tre 3. Ces lois sont des néces­si­tés d’ordre méta­phy­si­que, puis­que la « nature des cho­ses » (ce qui fait qu’une chose est telle ou telle) englobe aussi bien Dieu que la matière, les anges, les bêtes… Elles cons­ti­tuent l’ordre ration­nel qui régit toute l’échelle cos­mi­que, la « rai­son pri­mi­tive ».

Montesquieu en dis­tin­gue les niveaux d’appli­ca­tion : d’abord les lois de la sagesse divine, l’ordre de la créa­tion et de la conser­va­tion ; les « lois inva­ria­bles » du monde, lois du mou­ve­ment qui établissent les rap­ports mathé­ma­ti­ques entre les corps ; les « rap­ports de jus­tice pos­si­bles », c’est-à­dire les lois mora­les qui pré­cè­dent les lois posi­ti­ves et les domi­nent, et régis­sent les rap­ports néces­sai­res entre les êtres intel­li­gents en tant que tels. Montesquieu évoque ensuite, à pro­pos des bêtes, la que­relle des ani­maux­­ma­chi­nes, mais la résout impli­ci­te­ment puisqu’il parle du « sen­ti­ment » des ani­maux : « Elles ont des lois natu­rel­les, parce qu’elles sont unies par le sen­ti­ment ». Ces lois sont fort sem­bla­bles à cel­les qui régis­sent la conduite de l’homme à l’état de nature : il paraît donc que le cha­pi­tre 2 n’est qu’un déve­lop­pe­ment du cha­pi­tre 1, appli­qué à l’homme. Ce der­nier est men­tionné enfin comme être phy­si­que et comme être intel­li­gent et libre.

L’ana­lyse du texte per­met donc de dis­si­per les malen­ten­dus en mani­fes­tant l’équivoque des ter­mes. Car le mot loi et le mot rap­port qui y est asso­cié n’ont pas le même sens selon les niveaux aux­quels se situe Montesquieu.

Au sens « le plus étendu » de la loi, le « rap­port » dési­gne ce qui, dans la sagesse et la puis­sance de Dieu, a ins­piré la créa­tion. Par une sub­somp­tion signi­fi­ca­tive sous le même concept, il dési­gne du même coup les rela­tions entre les corps en mou­ve­ment et les rela­tions de jus­tice entre les êtres intel­li­gents. Montesquieu rai­sonne sur la pos­si­bi­lité avant d’envi­sa­ger l’exis­tence. Le « rap­port » s’ins­crit dans un ordre onto­lo­gi­que. La com­pa­rai­son avec le cer­cle est révé­la­trice de cette vision essen­tia­liste : rayon et cer­cle sont liés entre eux par leur défi­ni­tion même, ils s’impli­quent.

Or, dans le cha­pi­tre 3, le mot rap­port ne porte plus sur des essen­ces, mais sur des exis­ten­ces contin­gen­tes, objets d’expé­rience (gou­ver­ne­ments, cli­mats, ter­rain…). Le trans­fert du mot, avec tou­tes ses har­mo­ni­ques qui mar­quent la liai­son et la néces­sité5, est donc à la fois signi­fi­ca­tif et dan­ge­reux. Montesquieu, par sa défi­ni­tion de l’« esprit des lois », établit les lois des lois, la léga­lité de la légis­la­tion posi­tive, il dégage un déter­mi­nisme fondé sur l’exa­men de « cha­que peu­ple » (« j’exa­mi­ne­rai »…, chap. 3). La défi­ni­tion inau­gu­rale ne peut dès lors s’appli­quer dans le même sens à cette léga­lité et aux lois onto­lo­gi­ques. Cette méthode dérou­tante a pro­vo­qué des contre­sens mani­fes­tes : lors­que Comte, Durkheim, et d’autres après eux, citent la pre­mière phrase de L’Esprit des lois comme un mani­feste du déter­mi­nisme socio­lo­gi­que, ce ne peut être que par un malen­tendu6

L’expres­sion « nature des cho­ses », qui revêt dans cette phrase inau­gu­rale une signi­fi­ca­tion essen­tia­liste, est lourde de la même ambi­guïté. Elle réap­pa­raît, dans L’Esprit des lois, comme expres­sion d’un cons­tat empi­ri­que, en rap­port avec des ins­ti­tu­tions humai­nes7. Il s’agit bien d’une néces­sité imma­nente aux phé­no­mè­nes poli­ti­ques et sociaux, mais ce n’est plus une néces­sité méta­phy­si­que.

Ce qui com­pli­que encore la notion de loi, c’est la nou­velle défi­ni­tion qu’en donne Montesquieu au cha­pi­tre 3 : « La loi, en géné­ral, est la rai­son humaine, en tant qu’elle gou­verne tous les peu­ples de la terre ; et les lois poli­ti­ques et civi­les de cha­que nation ne doi­vent être que les cas par­ti­cu­liers où s’appli­que cette rai­son humaine ». Dans cette for­mu­la­tion énigmatique, la loi sem­ble dési­gner la caté­go­rie géné­rale de la loi posi­tive, puis­que la rai­son humaine ne s’exerce que lorsqu’appa­rais­sent les socié­tés : il s’agi­rait de la capa­cité d’orga­ni­ser la vie col­lec­tive. Elle est conçue comme uni­ver­selle, mais son carac­tère nor­ma­tif (« doi­vent ») reste ambigu : la ratio­na­lité qu’elle exprime est-elle supé­rieure aux faits sociaux (et la figure du « légis­la­teur » prend ici tout son sens), ou auto­ma­ti­que, sim­ple déter­mi­nisme auquel la légis­la­tion est sou­mise ? Auquel cas « rai­son humaine » serait ina­dé­quat.

Montesquieu sem­ble donc jouer sur le trans­fert et l’ambi­guïté, pas­ser subrep­ti­ce­ment d’un type de déter­mi­nisme a priori à un déter­mi­nisme a pos­te­riori. De là l’extrême embar­ras des com­men­ta­teurs, et les ten­ta­ti­ves de réduc­tion aux­quel­les le texte, dans une cer­taine mesure, les invite. Rien n’est plus aisé que de sau­ter du début du cha­pi­tre 1 au cha­pi­tre 3, en omet­tant comme résidu le déve­lop­pe­ment inter­mé­diaire. De là aussi l’accu­sa­tion contem­po­raine de « spi­no­zisme », la recher­che des « rap­ports » à laquelle se livre Montesquieu appa­rais­sant comme la révé­la­tion d’un déter­mi­nisme imma­nen­tiste qui gou­verne la nature entière.

Le contexte métaphysique

Il faut, pour pré­ci­ser la pen­sée de Montesquieu, en ren­dre plus clairs les fon­de­ments méta­phy­si­ques. L’idée qui domine le cha­pi­tre 1 est celle d’un monde ration­nel dirigé par l’intel­li­gence et la puis­sance d’un Dieu créa­teur. Les Pensées prou­vent que Montesquieu croit inti­me­ment à la créa­tion divine du monde et que sa pen­sée se situe, à cet égard, aux anti­po­des du maté­ria­lisme8. On com­met­trait donc un contre­sens en consi­dé­rant le début de L’Esprit des lois comme une sim­ple pru­dence ou comme le rap­pel sans consé­quence d’une tra­di­tion. Montesquieu refuse à la fois la créa­tion des véri­tés éternelles (l’allu­sion ren­voie-t-elle pré­ci­sé­ment à Descartes ?) et l’idée d’une néces­sité aveu­gle, d’une « fata­lité » où il faut voir le pseudo-spi­no­zisme tel qu’on l’a com­pris et réfuté au XVIIIe siè­cle9.

Le pos­tu­lat d’une léga­lité ration­nelle com­mande la repré­sen­ta­tion du monde phy­si­que comme du monde moral. La for­mu­la­tion que donne Montesquieu de la loi scien­ti­fi­que est très pro­che de cel­les de Descartes et de Malebranche. On lit déjà dans les Lettres per­sa­nes que « Dieu ne peut pas chan­ger l’essence des cho­ses » et que les lois du mou­ve­ment sont immua­bles et éternelles10. De même que les lois mathé­ma­ti­ques expri­ment la struc­ture de l’uni­vers maté­riel, des rela­tions inva­ria­bles entre les êtres intel­li­gents expri­ment celle du monde moral. Après Spinoza, Montesquieu réfute Hobbes. Dans les Lettres per­sa­nes, il avait défini la jus­tice « un rap­port de conve­nance, qui se trouve réel­le­ment entre deux cho­ses11 ». La jus­tice abso­lue n’est donc qu’un aspect de la ratio­na­lité uni­ver­selle. La loi est à la fois des­crip­tive et nor­ma­tive, elle sup­pose une « conve­nance », une fina­lité fon­dée dans la sagesse de Dieu. Montesquieu suit le grand mou­ve­ment de la méta­phy­si­que et de la morale de la fin du XVIIe siè­cle et du début du XVIIIe ; comme chez Malebranche12, la loi est un rap­port, et s’appli­que aussi bien à Dieu qu’à l’homme. Même si les théo­ri­ciens du droit natu­rel la défi­nis­sent d’abord comme le com­man­de­ment d’un supé­rieur, ils la rap­por­tent fina­le­ment aux « prin­ci­pes de la droite rai­son », qui expri­ment la nature des cho­ses, et seraient vrais même si Dieu n’exis­tait pas13.

Ainsi l’ordre du monde, phy­si­que et moral, est à la fois imma­nent et trans­cen­dant, déter­miné et fina­lisé. Les rap­ports ren­voient à une per­fec­tion. La léga­lité natu­relle va de pair avec une théo­lo­gie. Montesquieu pro­je­tait d’ouvrir son livre sur l’épigraphe sui­vante : Lex est ratio summi Jovis.

Cependant ce ratio­na­lisme se heurte, en ce qui concerne la nature humaine, au pro­blème du mal et de la trans­gres­sion de la loi. Le monde humain n’obéit pas aux lois inva­ria­bles qui devraient le régir. Cet obs­ta­cle capi­tal, que Hobbes avait écarté par une option radi­cale sur la nature humaine et sur la loi, Montesquieu le contourne par des répon­ses pui­sées dans la phi­lo­so­phie la plus tra­di­tion­nelle. Elles allè­guent les limi­tes de la nature et la « liberté », l’« igno­rance », l’« erreur », les « pas­sions », l’« oubli » de soi, des autres et de Dieu14. Dès lors les lois posi­ti­ves de la morale, de la poli­ti­que, de la reli­gion sont conçues comme les rap­pels d’une nature per­due, ou qui court le ris­que de se per­dre, comme une réaf­fir­ma­tion nor­ma­tive de ce qui devrait être spon­tané et décou­ler d’une essence. L’homme est cet être capa­ble de per­dre de vue son essence, de s’en écarter. La loi ne devient com­man­de­ment que par la fai­blesse de l’homme : elle devrait être nature. Ce qu’on a appelé l’idéa­lisme de Montesquieu n’est que ce rap­pel de l’essence, de la condi­tion nor­male de l’homme. On ne peut le com­pren­dre que si l’on prend garde à cette ins­crip­tion de l’absolu moral dans la défi­ni­tion de la créa­ture intel­li­gente.

Il faut pren­dre au sérieux les idées méta­phy­si­ques et mora­les de Montesquieu, et ne pas être dupe de cer­tai­nes des Pensées qui dénon­cent l’inu­ti­lité de la méta­phy­si­que15. Montesquieu croit à un cer­tain nom­bre de dog­mes fon­da­men­taux, sorte de méta­phy­si­que minima qui n’est même pas sen­tie comme telle, mais comme une cer­ti­tude immé­diate de la rai­son : cer­ti­tude que bien d’autres, en ce siè­cle dit incroyant, et Voltaire d’abord, ont par­ta­gée.

« Lois de la nature » et « état de nature »

La notion de loi pose un autre pro­blème, auquel les com­men­ta­teurs ont apporté des répon­ses diver­ses : celui des rap­ports entre la pen­sée de Montesquieu et la théo­rie du « droit natu­rel », avec les idées connexes d’« état de nature » et de contrat.

Au XVIIIe siè­cle, les cri­ti­ques tra­di­tio­na­lis­tes repro­chent à Montesquieu d’avoir ignoré le droit natu­rel. Crevier, en 1764, dans ses Observations sur le livre De l’esprit des lois, déplore qu’il y soit « réduit pres­que à rien ». L’uni­ver­sa­lisme ration­nel des phi­lo­so­phes ins­pire des réac­tions sem­bla­bles, par exem­ple dans les notes de Condorcet sur le livre XXIX, parues dans le Commentaire de Destutt de Tracy en 1819. On sait que Rousseau repro­chait à Montesquieu de n’avoir pas traité des prin­ci­pes du droit poli­ti­que16.

Inversement la cri­ti­que de ten­dance socio­lo­gi­que, depuis Auguste Comte, le loue d’avoir aban­donné la vieille ornière du droit a priori, et de ne s’être inté­ressé qu’aux rap­ports réels. On a tenu pour cer­tain qu’il mépri­sait les spé­cu­la­tions sur l’état de nature et igno­rait le contrat (Althusser).

La dif­fi­culté que pré­sente à cet égard le second cha­pi­tre du livre I tient à la signi­fi­ca­tion que Montesquieu y donne aux « lois natu­rel­les ». Elles sont for­mées, nous l’avons vu, des ins­tincts pri­mi­tifs de l’homme comme ani­mal, à peine doué de connais­sance. Robert Shackleton a ana­lysé le contenu de ce que Montesquieu dési­gne dans L’Esprit des lois par « loi natu­relle » et « droit natu­rel » : outre les sen­ti­ments évoqués dans ce cha­pi­tre 2, ce sont la repro­duc­tion et la matu­rité intel­lec­tuelle à un cer­tain âge, l’égalité, la « défense natu­relle », la « pudeur natu­relle », le devoir pour les parents d’élever et nour­rir leurs enfants, le res­pect du fils pour sa mère, de la femme pour son mari17 …. La plu­part de ces lois n’ont rien de nor­ma­tif. Montesquieu sem­ble donc met­tre la conduite humaine en rap­port avec la seule nature posi­tive, phy­si­que, de son être, en quoi il revient, selon Robert Shackleton, à la tra­di­tion anti­que des Institutes d’Ulpien : Jus natu­rale est, quod natura omnia ani­ma­lia docuit18.

Tout se passe en réa­lité comme si Montesquieu situait le contenu du droit natu­rel nor­ma­tif et moral à un niveau supé­rieur, celui des lois géné­ra­les des « êtres intel­li­gents », qui sont des « rap­ports de jus­tice pos­si­bles » (I, 1). Il écrivait dans ses Pensées : « Les actions humai­nes sont le sujet des devoirs. C’est la rai­son qui en est le prin­cipe, et qui nous rend pro­pres à nous en acquit­ter. Ce serait abais­ser cette rai­son que de dire qu’elle ne nous a été don­née que pour la conser­va­tion de notre être : car les bêtes conser­vent le leur, tout comme nous19 ». Il ne nie donc abso­lu­ment pas le « droit natu­rel » clas­si­que, mais le fait inter­ve­nir sur un plan supé­rieur à celui de l’« état de nature », où l’intel­li­gence de l’homme n’est pas encore déve­lop­pée. Le droit natu­rel sup­pose des connais­san­ces qui ne sont pas acqui­ses dans l’état pri­mi­tif tel qu’il le sup­pose.

C’est pour­quoi, au début du cha­pi­tre 3 du livre X, il dis­tin­gue la « loi de la nature » (la conser­va­tion des espè­ces) et la « loi de la lumière natu­relle » (ne pas faire à autrui ce qu’on ne vou­drait pas qu’il nous fasse). Il dis­so­cie les « lois de la nature » et les « rap­ports de jus­tice », objet du droit natu­rel clas­si­que. Ainsi s’expli­quent les per­plexi­tés des inter­prè­tes, et l’idée pro­ba­ble­ment fausse d’une sorte d’empi­risme scien­ti­fi­que qui serait en rup­ture avec la tra­di­tion. Montesquieu opère un sim­ple dépla­ce­ment.

Même s’il l’évoque très rapi­de­ment, il conserve également l’idée d’un « état de nature », fon­de­ment de son enquête sur les lois natu­rel­les. On connaît le rôle impor­tant que joue cette hypo­thèse dans la réflexion morale et poli­ti­que des XVIIe et XVIIIe siè­cles, de Hobbes et Grotius à Rousseau. Elle consiste en une expé­rience ima­gi­naire (ce que signa­lent ici les condi­tion­nels, au début de I, 2) sur ce que serait ou aurait été l’état de l’homme, si l’on fait abs­trac­tion des acqui­si­tions de la civi­li­sa­tion et de l’état civil et poli­ti­que où entrent les hom­mes dès qu’ils s’assem­blent. Ce concept expli­ca­tif et cri­ti­que per­met de mieux juger de l’état pré­sent, et de le juger.

La réflexion de Montesquieu, qui simule ici cette régres­sion, s’ins­crit donc dans une tra­di­tion bien établie d’anthro­po­lo­gie fic­tive et ration­nelle. Une telle démar­che cou­vre tou­jours une idéo­lo­gie20. Le des­sein de Montesquieu dans ce cha­pi­tre 2, est mani­fes­te­ment de com­bat­tre l’anthro­po­lo­gie pes­si­miste de Hobbes. Il ima­gine une huma­nité natu­rel­le­ment paci­fi­que et crain­tive, que l’union des sexes, l’ins­tinct et les pre­miè­res lueurs de la rai­son ren­draient socia­ble. La nature phy­si­que de l’homme le des­tine à vivre avec ses sem­bla­bles. La fable des « bons tro­glo­dy­tes » dans les Lettres per­sa­nes, et plu­sieurs des Pensées ren­voient cette image d’une har­mo­nie sociale spon­ta­née avant l’ins­ti­tu­tion des lois21.

Du pro­jet du Traité des devoirs à L’Esprit des lois Montesquieu n’a pas varié : sa concep­tion de l’état de nature révèle une option opti­miste sur la nature humaine, qui fonde la pos­si­bi­lité ulté­rieure d’une har­mo­nie légale, d’une « modé­ra­tion » du gou­ver­ne­ment, d’un droit pri­mi­tif de la nature humaine contre le des­po­tisme et contre tou­tes les attein­tes por­tées à la per­sonne par des lois vio­len­tes (escla­vage, conquête, lois contre la « pudeur » et la « défense natu­relle »… ).

Le « contrat » est un autre concept ana­ly­ti­que, en rela­tion étroite avec celui d’état de nature, qui per­met de fon­der et de juger les prin­ci­pes de l’asso­cia­tion poli­ti­que. Sa fonc­tion idéo­lo­gi­que est iden­ti­que. On a pré­tendu que Montesquieu n’avait que mépris à son égard, et on croit le prou­ver en citant la Lettre 94 [91] des Lettres per­sa­nes : « Je n’ai jamais ouï par­ler de droit public, qu’on n’ait com­mencé par recher­cher soi­gneu­se­ment quelle est l’ori­gine des socié­tés ; ce qui me paraît ridi­cule. Si les hom­mes n’en for­maient point, s’ils se quit­taient et se fuyaient les uns les autres, il fau­drait en deman­der la rai­son […] ; mais ils nais­sent tous liés les uns aux autres ; un fils est né auprès de son père, et il s’y tient : voilà la société, et la cause de la société ». Montesquieu ne dis­tin­gue pas, dans ce texte, la société ins­tinc­tive, pré-contrac­tuelle, et la société civile cons­ti­tuée. Cette conti­nuité va de pair chez lui avec l’idée de socia­bi­lité natu­relle. Mais, en dehors d’autres tex­tes où l’idée de contrat se pré­sente comme une évidence22, elle domine impli­ci­te­ment le début du cha­pi­tre 3 du livre I, sous des for­mu­la­tions tel­les que « établissement » des lois, « réu­nion de tou­tes les for­ces » et « réu­nion des volon­tés ». Le texte sug­gère que la loi posi­tive, liée à l’état social, n’appa­raît qu’avec la rai­son humaine : l’ins­tau­ra­tion de la société est l’œuvre de la rai­son, il existe un « droit poli­ti­que géné­ral, qui a pour objet cette sagesse humaine qui a fondé tou­tes les socié­tés », comme l’écrit Montesquieu au livre XXVI, cha­pi­tre 1. Cette matrice géné­rale et uni­ver­selle de la loi orga­nise la vie des hom­mes en société. Montesquieu affirme ainsi la vali­dité hypo­thé­ti­que de prin­ci­pes abso­lus ins­pi­rés par la « lumière natu­relle », qui com­plète la « loi natu­relle » ins­tinc­tive23.

Montesquieu croit donc à l’exis­tence d’un « droit poli­ti­que géné­ral » ; mais l’expé­rience ne pré­sente que le « droit poli­ti­que par­ti­cu­lier » de cha­que nation (XXVI, 1). La rai­son a une voca­tion uni­ver­selle ; mais elle est aussi aux pri­ses avec les faits, sou­mise à la néces­sité d’une adap­ta­tion au donné natu­rel. Cette dou­ble fonc­tion de la rai­son, et la stra­ti­fi­ca­tion appa­rem­ment claire des lois (lois méta­phy­si­ques, lois de la nature ins­tinc­tive, lois posi­ti­ves) sont gros­ses de ten­sions dif­fi­ci­les à sur­mon­ter. Un conflit iné­vi­ta­ble sur­git entre la néces­sité des rap­ports essen­tiels et la néces­sité imma­nente aux faits sociaux étudiés dans leur envi­ron­ne­ment empi­ri­que. De là l’union intime, dans L’Esprit des lois, et la contra­dic­tion entre l’idéa­lisme ration­nel et moral et l’empi­risme d’où Montesquieu dégage une autre forme de ratio­na­lité et un autre type de rap­ports.

Cette union et cette contra­dic­tion appa­rais­sent clai­re­ment dans le pre­mier livre. Le texte révèle une conti­nuité lexi­cale entre la « néces­sité » des lois géné­ra­les et celle des lois empi­ri­ques. Montesquieu pose impli­ci­te­ment les prin­ci­pes d’une néces­sité posi­tive des faits humains, mais le modèle ini­tial reste de nature essen­tia­liste et ration­nelle. Il y a à la fois conti­nuité et rup­ture entre le ratio­na­lisme méta­phy­si­que et le ratio­na­lisme expé­ri­men­tal. Le pré­sup­posé d’une struc­ture du monde, d’une lisi­bi­lité des rap­ports reste le même : issu de la phi­lo­so­phie du XVIIe siè­cle, de Malebranche, de Clarke, il est trans­posé dans l’ordre de l’expé­rience.

En ce qui concerne la rela­tion entre Montesquieu et la tra­di­tion du droit natu­rel, on cons­tate la même conti­nuité et la même rup­ture. La morale ration­nelle du juris­na­tu­ra­lisme inter­vient au début de L’Esprit des lois, et dans le cours de l’ouvrage, comme une ins­tance fon­da­men­tale de la défi­ni­tion de l’homme et du juge­ment sur les ins­ti­tu­tions ; c’est par un sim­ple dépla­ce­ment, nous l’avons vu, qu’elle n’appa­raît pas dans la des­crip­tion des « lois » de la nature ins­tinc­tive. Selon cer­tains com­men­ta­teurs, qui insis­tent plus encore sur la conti­nuité, Montesquieu aurait seu­le­ment déve­loppé sys­té­ma­ti­que­ment l’étude des rap­ports des lois à leurs condi­tions, que les théo­ri­ciens du droit natu­rel avaient indi­quée comme une pos­si­bi­lité24. En réa­lité, cette étude atteint chez Montesquieu un tel point de cons­cience et de matu­rité, qu’on est contraint de cons­ta­ter une rup­ture, comme l’ont sou­li­gné les his­to­riens de la socio­lo­gie. Il faut donc pen­ser, à cet égard aussi, la dis­conti­nuité dans la conti­nuité, et c’est ce qui rend si dif­fi­cile de mar­quer la posi­tion de Montesquieu dans l’évolution de la science poli­ti­que et sociale.

Peut-être faut-il remet­tre en cause, pour en com­pren­dre les ambi­guï­tés, l’oppo­si­tion entre l’empi­risme et le ratio­na­lisme, issue d’une phi­lo­so­phie pos­té­rieure et lourde d’ana­chro­nis­mes25 ; mais on ne peut dou­ter non plus que leur conjonc­tion ne par­vienne chez Montesquieu à un état de crise et de dis­so­lu­tion.

Nouvelles ecclésiastiques, octobre 1749, citées dans la Défense de L’Esprit des lois ; Montesquieu, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, t. II, p. 1122 [OC, t. 7, p. 24]. Toutes nos citations renvoient à cette édition [entre crochets, renvois à la numérotation des Pensées suivant l’ordre du manuscrit].

Émile Durkheim, La Contribution de Montesquieu à la constitution de la science sociale, thèse latine de 1892, dans Montesquieu et Rousseau précurseurs de la sociologie, éd. Georges Davy, Paris, 1953, p. 54 et passim. Chaque chapitre de cette thèse se termine par des regrets sur l’inachèvement de la pensée sociologique de Montesquieu. Louis Althusser, Montesquieu, la politique et l’histoire, Paris, 1969, p. 39-41.

Voir en particulier Robert Shackleton, Montesquieu, a critical biography, Oxford, 1961, chapitre XI ; Jean Ehrard, L’Idée de nature en France dans la première moitié du XVIIIe siècle, Chambéry, 1963 ; Mark H. Waddicor, Montesquieu and the Philosophy of Natural Law, La Haye, 1970 ; Simone Goyard-Fabre, La Philosophie du droit de Montesquieu, Paris, 1973.

Pensées, n° 615 [n° 1266], Pléiade, t. I, p. 1140 ; note des Pensées, n° 489 [n° 209], t. I, p. 1035.

Voir les reprises du mot « rapports » au début de I, 1 et à la fin de I, 3 ; « dérivent », I, 2, début et « coulent », I, 3, fin.

Voir encore le Dictionnaire critique de la sociologie de Raymond Boudon et François Bourricaud, Paris, 1982, art. « Montesquieu », p. 371.

Voir L’Esprit des lois, III, 3 ; XV, 6 et 7 ; XXVI, 20. Montesquieu emploie souvent l’expression « nature de la chose ».

Pensées, n° 615 [n° 1266], t. I, p. 1137 ; n° 673 [n° 1246], p. 1176-1177 ; n° 2069 [n° 2095], p. 1540, etc.

Pensées, n° 615 [n° 1266], p. 1138.

Lettres persanes, Lettre 69 [éd. de 1721 : Lettre 67], éd. Vernière (Classiques Garnier), p. 150 ; Lettre 97 [Lettre 94], p. 200.

Lettre 83 [Lettre 81], p. 174.

Malebranche, Méditations chrétiennes, IV, 8 : « Les rapports de perfection sont des vérités en même temps que des lois immuables et nécessaires (…). Ces vérités font l’ordre, que Dieu même consulte dans toutes ses opérations » (cité par Waddicor, ouvr. cité ci-dessus note 3, p. 188, qui se réfère aussi à Clarke).

Voir Waddicor, p. 190-191, et Lettres persanes, Lettre 83 [Lettre 81].

Sur la liberté, voir Lettres persanes, Lettres 69, 83 [Lettres 67, 81], L’Esprit des lois, XII, 2, Spicilège, n° 336 (Bibliothèque de la Pléiade, t. II, p. 1310) : « La liberté est en nous une imperfection ; nous sommes libres et incertains, parce que nous ne savons pas certainement ce qui nous est le plus convenable ». La préface de L’Esprit des lois renvoie un écho très net de ce qu’il appelle ici l’« oubli » : l’homme « est également capable de connaître sa propre nature lorsqu’on la lui montre, et d’en perdre jusqu’au sentiment lorsqu’on la lui dérobe ».

Pensées, n° 106 [n° 939], t. I, p. 1101, et n° 2060 [n° 202], p. 1536.

Émile, livre V, Rousseau, Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, t. IV, p. 836.

Montesquieu, a critical biography (ouvr. cité ci-dessus note 3), p. 250.

Ibid., p. 251-260. Waddicor, au début de son livre, critique cette interprétation.

Pensées, n° 597 [n° 220], t. I, p. 1126.

Voir par exemple la belle analyse de la conception lockienne de la propriété dans Crawford B. Macpherson, La Théorie politique de l’individualisme possessif. De Hobbes à Locke, Paris, 1971.

Pensées, n° 615 [n° 1266] , 616 [n° 1267], t. I, p. 1139-1140 ; 589 [n° 1607], p. 1081.

Waddicor (ouvr. cité ci-dessus note 3), p. 92-99, réunit et étudie les textes des Pensées et de L’Esprit des lois où est évoqué le contrat. Voir aussi les extraits présentés par Jean Ehrard, De l’esprit des lois, Classiques du peuple, 1969, p. 31.

Voir L’Esprit des lois, X, 3. Ces « principes », Montesquieu en pose dans I, 3 l’existence à propos du droit des gens, dont il se fait une conception largement normative et idéaliste : c’est le « droit civil de l’univers » (XXVI, 1).

Surtout Waddicor, ouvrage cité.

Voir J. Ehrard, L’idée de nature […], passim.