Montesquieu
 

Catherine Volpilhac-Auger, Un auteur en quête d’éditeurs ? Histoire éditoriale de l’œuvre de Montesquieu (1748-1964)

Olga Granasztoi

Catherine Volpilhac-Auger, avec la col­la­bo­ra­tion de Gabriel Sabbagh et de Françoise Weil, Un auteur en quête d’éditeurs ? Histoire éditoriale de l’œuvre de Montesquieu (1748-1964), Lyon, ENS Éditions, 2011, 444 pages.

Lorsque l’auteur du livre, Catherine Volpilhac-Auger m’a sol­li­ci­tée pour écrire sur son ouvrage dans la rubri­que « Lectures cri­ti­ques » du site Montesquieu, j’ai été sin­cè­re­ment étonnée. Est-ce qu’un sujet aussi concret et concen­tré qu’est l’his­toire éditoriale de l’œuvre de Montesquieu né « en marge » de la publi­ca­tion des Œuvres com­plè­tes de Montesquieu dans le pro­gramme d’éditions cri­ti­ques de l’UMR CNRS 5037, n’aurait pas trouvé, me suis-je dit, ses spé­cia­lis­tes, ses vrais connais­seurs, dans l’ate­lier intel­lec­tuel fran­çais qui a pré­paré l’entre­prise ?

En tant qu’his­to­rienne du livre du XVIIIe siè­cle, inté­res­sée plus par­ti­cu­liè­re­ment par les trans­ferts cultu­rels de la fin de la période des Lumières, j’avoue avoir passé un cer­tain temps à feuille­ter l’ouvrage afin de cher­cher mes points d’atta­che. Depuis quel­ques années, je tra­vaille dans un groupe de recher­ches tex­to­lo­gi­ques chargé de publier l’édition cri­ti­que d’auteurs hon­grois au tour­nant des XVIIIe et XIXe siè­cle. Ma tâche est de ren­dre lisi­ble (sur­tout au sens d’inter­pré­ter) une dizaine de cahiers de notes manus­cri­tes actuel­le­ment iné­dite de Ferenc Kazinczy, écrivain, lin­guiste, homme public éminent du tour­nant du siè­cle. Ouvrir l’ate­lier de l’écrivain, per­met­tre aux cher­cheurs la fami­lia­rité avec l’auteur, et « pré­sen­ter sa démar­che intel­lec­tuelle en action » – selon la for­mule emprun­tée à Catherine Volpilhac-Auger –, c’est exac­te­ment ce que nous nous som­mes fixé comme objec­tif : voilà une des affi­ni­tés parmi plu­sieurs autres qui expli­quent que « cette ren­contre » devait avoir eu lieu.

D’autre part il me sem­ble que cette ouver­ture vers d’autres domai­nes scien­ti­fi­ques, d’autres ate­liers, d’autres espa­ces géo­gra­phi­ques, s’ins­crit de manière logi­que dans la démar­che intel­lec­tuelle de l’auteur et de ses col­la­bo­ra­teurs : le recul, la réflexion cons­tante sur ce que l’on fait, le rejet des cri­tè­res pris pour abso­lus, alors qu’ils ne sont jamais que rela­tifs et confor­mes à la défi­ni­tion qu’en donne une époque, un contexte his­to­ri­que.

Cette nou­velle appro­che pro­po­sée sous le titre Histoire éditoriale de l’œuvre de Montesquieu est « un point de jonc­tion entre l’his­toire des idées, l’his­toire des tex­tes et l’his­toire du livre », et l’ouvrage cher­che à don­ner des répon­ses « si l’on peut écrire une his­toire de l’édition qui soit d’abord his­toire des pra­ti­ques, et au-delà une his­toire de la concep­tion même de l’œuvre et du texte ? » (p. 20). L’accent est mis sur les œuvres éditées, sur leur récep­tion et leur inter­pré­ta­tion. C’est au bout de l’enquête rigou­reuse et minu­tieuse de l’his­toire éditoriale de L’Esprit des lois dans la pre­mière par­tie du livre, et de la recons­ti­tu­tion de l’acti­vité des éditeurs de plu­sieurs siè­cles et la manière dont ils com­pren­nent et pré­sen­tent Montesquieu dans la deuxième, que l’on per­çoit le point majeur de l’entre­prise, qui est cette réflexion cons­tante sur sa pro­pre démar­che et la volonté de défi­nir ce que c’est qu’une édition cri­ti­que aujourd’hui.

Comment s’ins­crire dans la tra­di­tion éditoriale et par­ti­ci­per à une his­toire qu’on est en train de recons­ti­tuer ? Les ques­tions posées par le livre visent ouver­te­ment la men­ta­lité depuis trop long­temps figée des scien­ti­fi­ques : une leçon à sui­vre pour tous ceux que l’ancien­neté fas­cine et rend aveu­gle : « ce sont les faux pas de la démar­che his­to­ri­que, les méca­nis­mes du confor­misme intel­lec­tuel et les œillè­res de l’esprit cri­ti­que » (p. 21) qui sont mises en lumiè­res.

Quelles sont fina­le­ment les atten­tes de l’auteur vis-à-vis de lui-même et de l’édition en cours de l’œuvre de Montesquieu ? Quelles sont les consé­quen­ces tirées d’autant d’éditions que l’on peut enfin met­tre en valeur ?

Elles sont d’une part des répon­ses don­nées dans le contexte de l’his­toire de la lec­ture : Catherine Volpilhac-Auger offre une démons­tra­tion par­faite de la façon – d’après Roger Chartier – dont les impri­més qui por­tent les tex­tes orga­ni­sent la lec­ture qui doit en être faite1. On peut sui­vre sur une lon­gue durée la manière dont le sup­port du texte qui le donne à lire, les for­mes sous les­quel­les il atteint son lec­teur, influent sur la récep­tion de l’œuvre de Montesquieu. Dans ce cas, l’accent est mis sur les dis­po­si­tifs pro­duits par la déci­sion des librai­res puis plus tard des éditeurs visant des lec­teurs ou des lec­tu­res de leur pro­pre temps, et sur des contrain­tes impo­sées pour arri­ver à une com­pré­hen­sion cor­recte des tex­tes, telle qu’il l’ima­gi­nait eux-mêmes. Ce qui est mis au cen­tre, c’est la façon dont ils « par­lent la lan­gue de Montesquieu », expres­sion de l’un des meilleurs d’entre eux, Édouard Laboulaye, éditeur de la fin du XIXe siè­cle. Catherine Volpilhac-Auger suit depuis le XVIIIe siè­cle jusqu’aux éditions les plus récen­tes leurs efforts pour com­pren­dre Montesquieu : le choix des tex­tes, leur pré­sen­ta­tion, les intro­duc­tions, jus­ti­fi­ca­tions, etc., mais sans jamais per­dre de vue qu’elle est elle aussi, de par son tra­vail d’éditeur ‘un nou­veau maillon à la chaîne des temps » : elle se sous­trait ainsi à cette vision téléo­lo­gi­que et admi­ra­tive qui mar­quait l’his­toire de l’édition de l’œuvre de Montesquieu, à savoir que l’on doit for­cé­ment faire un pas vers une édition tou­jours plus com­plète et por­ter tou­jours un peu plus haut la gloire du phi­lo­so­phe. Lorsque la tra­di­tion tient lieu d‘his­toire, il faut tout d’abord étudier et met­tre à jour la manière dont se cons­ti­tuent ces tra­di­tions : l’his­toire éditoriale de l’œuvre de Montesquieu est par­ti­cu­liè­re­ment expo­sée à ce pro­blème, consé­quence du fait que les manus­crits n’ont été véri­ta­ble­ment acces­si­bles qu’à par­tir de la fin du XIXe siè­cle, et que toute édition dite com­plète ou inté­grale s’appuyait sur une édition anté­rieure, et un texte, sup­posé pur, de telle ou telle œuvre. Cet état figé des sour­ces manus­cri­tes a contri­bué – peut-être plus que chez d’autres auteurs de l’époque – à féti­chi­ser et répé­ter ce qui a été dit aupa­ra­vant sans l’ambi­tion de véri­fier les sour­ces – excep­tion faite de quel­ques-uns des éditeurs – et sans se don­ner la peine d’inter­pré­ter plu­tôt que repro­duire.

Ces juge­ments sévè­res ont pour fon­de­ment la mise en pra­ti­que d’une méthode que l’auteur exploite dans le but d’arri­ver à la publi­ca­tion opti­male pour les lec­teurs d’aujourd’hui des œuvres de Montesquieu : une édition cri­ti­que qui inter­prète, c’est la recons­ti­tu­tion d’un pro­ces­sus dont il est néces­saire d’expli­quer tous les détails, et d’en jus­ti­fier tou­tes les par­ti­cu­la­ri­tés. Et com­ment défi­nir l’éditeur moderne et pro­fes­sion­nel qui satis­fait ces atten­tes ? L’auteur ne man­que pas d’en don­ner une des­crip­tion exacte : il est chargé d’assu­rer la cohé­rence de l’ensem­ble, de pré­voir et contrô­ler la qua­lité des piè­ces com­plé­men­tai­res, de veiller à la cor­rec­tion maté­rielle de l’ouvrage et d’en par­faire la pré­sen­ta­tion pour la met­tre en valeur. La pre­mière réfé­rence est le tra­vail d’Édouard Laboulaye dont l’édition, publiée de 1875 à 1879, « cons­truit une vision cohé­rente de Montesquieu et pro­pose en plu­sieurs occa­sions des hypo­thè­ses dignes d’inté­rêt. » (p. 260).

Réflexions sur le rôle de l’éditeur

La struc­ture de l’ouvrage pré­sente deux temps de l’his­toire éditoriale de l’œuvre de Montesquieu : le pre­mier porte sur quel­ques années de son vivant et il est mar­qué par des librai­res, tan­dis que les siè­cles sui­vants les sont par des éditeurs. L’accent est mis plus que d’habi­tude sur les per­son­nes ayant œuvré à la publi­ca­tion des écrits du phi­lo­so­phe. Cette appro­che nova­trice attire notre atten­tion sur le fac­teur humain dans l’his­toire de l’édition, rare­ment mis aussi en avant.

Selon Catherine Volpilhac-Auger, un éditeur (scien­ti­fi­que) n’est pas un copiste, mais un inter­prète qui doit tou­jours iden­ti­fier l’inten­tion de l’auteur. Il ne doit pas être « né phi­lo­lo­gue » (p. 379) : la com­pé­tence phi­lo­lo­gi­que est néces­saire, mais il a tout autant besoin d’une culture his­to­ri­que et d’une com­pré­hen­sion des tex­tes, en dis­po­sant du plus grand nom­bre pos­si­ble de docu­ments. Il s’agit donc d’un tra­vail d’inter­pré­ta­tion scien­ti­fi­que et non tech­ni­que, qui conduit à la publi­ca­tion d’un texte devenu ins­tru­ment de tra­vail. Un éditeur scien­ti­fi­que – au meilleur sens du terme – a une inten­tion par­ti­cu­lière, une nou­velle ambi­tion pour le texte, afin d’en offrir une inter­pré­ta­tion cohé­rente.

Catherine Volpilhac-Auger, qui passe en revue toute l’his­toire éditoriale de l’œuvre de Montesquieu, s’arrête et pousse l’ana­lyse sur des moments, des acteurs de l’édition où une inten­tion par­ti­cu­lière s’affirme, mais en même temps elle fait le compte rendu de toute la masse de publi­ca­tion afin d’obser­ver, de repé­rer les habi­tu­des des éditeurs et les atten­tes sup­po­sées du public.

Pourquoi lire et pour­quoi éditer Montesquieu ? Donner une image du phi­lo­so­phe mais quelle image ? Mettre l’accent sur sa per­sonne et/ou sur son œuvre ? Ce sont les ques­tions qui se cachent der­rière ce renou­veau de publi­ca­tion des œuvres de Montesquieu de la deuxième moi­tié du XVIIIe siè­cle jusqu’à nos jours et aux­quel­les les éditeurs ont four­nis des répon­ses dif­fé­ren­tes ainsi détec­tées. L’auteur observe le contexte his­to­ri­que de ces inter­ro­ga­tions à par­tir de la Révolution jusqu’à la Guerre froide, et consi­dère la réus­site de telle ou telle édition selon qu’elle offre ou non de nou­vel­les rai­sons de s’inté­res­ser à Montesquieu.

Archéologie de la publication de L’Esprit des lois (1748-1758)

La pre­mière par­tie du livre rédi­gée par trois auteurs (Catherine Volpilhac-Auger, Gabriel Sabbagh et Françoise Weil) repose sur des recher­ches effec­tuées pour la pré­pa­ra­tion de l’édition cri­ti­que de L’Esprit des lois, dont l’his­toire éditoriale était excep­tion­nelle, et qui s’appuyait – selon l’expres­sion des auteurs – sur une docu­men­ta­tion tout aussi hors du com­mun. L’expli­ca­tion en est que du vivant de Montesquieu, son ouvrage n’a pas fait l’objet de publi­ca­tions soi­gneu­ses. Contrairement à ses contem­po­rains, il n’a pas suivi de près le tra­vail des impri­meurs-librai­res, il n’a jamais relu les épreuves de ses ouvra­ges, ce qui a contri­bué lar­ge­ment à ce que les pre­miè­res éditions de L’Esprit des Lois soient rem­plies de fau­tes. Un net­toyage du texte a com­mencé dès après la pre­mière édition sous forme d’errata en grand nom­bre, qui appa­rais­sent plus révé­la­teurs du point de vue de la chro­no­lo­gie com­plète et pré­cise des pre­miè­res éditions qu’on ne le pen­sait jusqu’ici. Afin d’arri­ver à cette base sûre biblio­gra­phi­que après un siè­cle d’approxi­ma­tions indé­fi­ni­ment répé­tées, les auteurs ont pour­suivi une méthode on ne peut plus sys­té­ma­ti­que : outre la col­lecte de docu­ments divers, ils ont exa­miné et confronté un nom­bre élevé d’exem­plai­res de tou­tes les pre­miè­res éditions et de leur errata. Le résul­tat en est plus que convain­cant. Mais bien que le côté le plus tech­ni­que et le plus spé­ci­fi­que de ce tra­vail phi­lo­lo­gi­que soit déve­loppé en annexe, la pré­sen­ta­tion de ces quel­ques années de l’his­toire éditoriale de L’Esprit des lois reste d’une lec­ture dif­fi­cile. Cette étude à l’échelle quasi micro­sco­pi­que ris­que de per­dre le lec­teur dans le laby­rin­the du monde de l’édition de l’époque, pré­senté en paral­lèle avec les modi­fi­ca­tions du texte. Cette pre­mière par­tie du livre est sur­char­gée d’infor­ma­tions, ce qui aurait pu être allégé par plus de résu­més, de conclu­sions inté­rieu­res. Le déve­lop­pe­ment du sujet me sem­ble par­fois trop com­pli­qué, à moins qu’il ne reflète les dif­fi­cultés excep­tion­nel­les aux­quel­les il faut faire face si l’on tra­vaille avec les dif­fé­ren­tes éditions de cet ouvrage qui – tout au plus – est res­tée ina­che­vée : même l’édition pari­sienne de Huart et Moreau de 1750, consi­dé­rée par Montesquieu comme « la plus exacte », ne l’est que de manière rela­tive, et l’édition la plus satis­fai­sante publiée en 1757-1758 a légué elle aussi à la pos­té­rité un cer­tain nom­bre d’erreurs.

Lorsqu’il s’agit d’une his­toire, que ce soit l’his­toire éditoriale d’un texte, ou de toute une œuvre, il y a for­cé­ment à part les tex­tes des per­son­na­ges qui y sont impli­qués : dans cette pre­mière par­tie les trois pro­ta­go­nis­tes sont François Gébelin, qui en 1924 a pro­posé une his­toire de l’édition de L’Esprit des lois tota­le­ment fausse, mais très influente, Mme de Tencin, que la cri­ti­que, grâce à la tra­di­tion fon­dée par Gébelin, a cré­di­tée de la gloire de deux éditions et en a fait l’égérie de L’Esprit des lois, puis Jacob Vernet, consi­déré par la tra­di­tion biblio­gra­phi­que comme col­la­bo­ra­teur de Montesquieu, ou au pire coau­teur de L’Esprit des lois, dont le rôle d’après l’enquête minu­tieuse du livre était au contraire abso­lu­ment néga­tif, même désas­treux par rap­port à l’édition de Genève de 1748 à laquelle il a contri­bué.

Suite de l’histoire éditoriale

Le fil conduc­teur, qui suit le rôle de ceux qui ont le plus mar­qué cette his­toire telle qu’elle a été consi­dé­rée jusqu’ici, court tout au long de l’ouvrage et faci­lite lar­ge­ment sa diges­tion. La deuxième par­tie qui traite d’une lon­gue période (1750-1879) et les éditions de toute l’œuvre (pos­thume) de Montesquieu s’orga­nise autour des per­son­na­ges dont la per­son­na­lité – selon la for­mule de l’auteur – comp­tait davan­tage pour leur édition que les lis­tes de cor­rec­tions et la volonté de Montesquieu.

Premièrement c’est le rôle du fils de Montesquieu qui est à réin­ter­pré­ter : d’une part en tant qu’éditeur de l’ombre qui a contri­bué à l’établissement du texte de L’Esprit des lois de 1758. C’est lui, en tant qu’héri­tier des manus­crits, qui était le mieux placé et qui avait qua­lité pour pré­pa­rer la ver­sion finale de l’ouvrage, et non François Richer. D’autre part il est devenu une figure néga­tive aux yeux du public, en rai­son du fait qu’il n’a donné à per­sonne la per­mis­sion de tra­vailler sur les manus­crits de son père. Ce silence a été tou­te­fois rompu par la publi­ca­tion ano­nyme des Lettres fami­liè­res en 1767 dont l’écho au sein du public attire l’atten­tion sur deux phé­no­mè­nes inté­res­sants : pre­miè­re­ment, elle mon­tre à quel point le public était curieux du phi­lo­so­phe et de l’œuvre iné­dite, et elle révèle ce besoin de renou­ve­ler tou­jours l’offre éditoriale ; désor­mais les let­tres feront par­tie inté­grante de la plu­part des éditions des Œuvres. Deuxièmement, la réac­tion du public au rôle de Jean-Baptiste de Secondat, mis en accu­sa­tion à cause de l’héri­tage tenu sous séques­tre, a contri­bué à faire de l’œuvre de Montesquieu le patri­moine des Français.

Le bilan des éditions nou­vel­les du vivant de Jean-Baptiste de Secondat (mort en 1795) est mai­gre, et long­temps encore la situa­tion ne change pas, au sens où peu d’éditions nota­bles voient le jour. Á par­tir de la Révolution l’influence de Montesquieu recule, les éditeurs sont pous­sés à renou­velé son image et aller au-delà des mêmes tex­tes et thè­mes répé­tés indé­fi­ni­ment, mal­gré les dif­fi­cultés que pose la situa­tion des manus­crits qui res­tent encore long­temps inac­ces­si­bles. Catherine Volpilhac-Auger démon­tre à tra­vers l’exem­ple des éditions des Œuvres par Plassan (1796-1798) par quel­les voies les éditeurs jusqu’à la fin du XIXe siè­cle cher­chent à recons­truire l’image de Montesquieu, sans se préoc­cu­per de la qua­lité des tex­tes édités. Après Plassan, une lon­gue période est mar­quée par la mul­ti­pli­ca­tion d’éditions à des fins com­mer­cia­les qui s’appuient sur des éditions anté­rieu­res et font peu de cas de la ver­sion ori­gi­nelle de telle ou telle œuvre. D’autre part, aucune œuvre nou­velle ne revient à la lumière, ce qui expli­que cette nou­velle pra­ti­que qui voit le jour au début du XIXe siè­cle pour ampli­fier Montesquieu : l’inclu­sion de tex­tes d’autres auteurs dans les Œuvres com­plè­tes de Montesquieu, deve­nant ainsi pen­dant un cer­tain temps des tex­tes d’accom­pa­gne­ment cano­ni­ques. Ils ont comme rôle de faci­li­ter l’accès à une œuvre consi­dé­rée comme trop com­plexe pour les lec­teurs, mais aussi d’atti­rer leur atten­tion en accu­mu­lant de noms illus­tres, comme si le texte de Montesquieu ne pou­vait se suf­fire à lui-même.

Cette deuxième période de l’his­toire éditoriale de l’œuvre de Montesquieu se ter­mine par l’édition d’Édouard Laboulaye (1875-1879) consi­dé­rée par Catherine Volpilhac-Auger comme celle qui mérite d’être étudiée pour elle-même.

La troi­sième période pré­sen­tée dans la troi­sième par­tie du livre se dis­tin­gue par l’événement attendu depuis plus d’un siè­cle : l’ouver­ture des pré­cieu­ses archi­ves en 1889, pour le bicen­te­naire de la nais­sance de Montesquieu, qui fonde une ère nou­velle pour les éditions ulté­rieu­res et l’inté­rêt porté à Montesquieu.

Dans cette nou­velle série d’éditions, trois publi­ca­tions sont mises en exa­men. En 1889, la Société des biblio­phi­les de Guyenne est char­gée de la publi­ca­tion des manus­crits. L’auteur ana­lyse de volume en volume cette édition impres­sion­nante qui voit le jour entre 1891 et 1914. La col­lec­tion publiée à Bordeaux a mar­qué la récep­tion de Montesquieu jusqu’aux années 1950. Outre les qua­li­tés de cer­tains volu­mes qui mon­trent un aspect jus­que-là iné­dit de la pen­sée de Montesquieu comme celui des Voyages ou des Mélanges, et une tra­vail d’édition de très bon niveau, exact et rigou­reux, l’auteur ne man­que pas de met­tre à sa juste place la res­pon­sa­bi­lité de cha­cun des col­la­bo­ra­teurs, comme celui de Raymond Céleste, de Barckhausen ou de Gébelin, et de reconsi­dé­rer les for­ces et les fai­bles­ses de leur tra­vail.

Plus on s’appro­che au temps pré­sent, plus la ques­tion de l’inté­rêt d’une nou­velle édition dite com­plète de Montesquieu se pose : avant la Seconde guerre mon­diale, lors­que Gallimard dans sa col­lec­tion de pres­tige, la Bibliothèque de la Pléiade, décide de publier Montesquieu sous la rédac­tion de Roger Caillois, il s’agit, selon Catherine Volpilhac-Auger, d’une volonté de tirer le meilleur parti d’une conjonc­ture inté­res­sante : l’édition des Bibliophiles de Guyenne n’a pas eu de tel reten­tis­se­ment qu’on ne puisse pen­ser à faire décou­vrir ou redé­cou­vrir au public Montesquieu, sur­tout en met­tant l’accent sur sa per­sonne plus que sur sa pen­sée. La méthode de Caillois convient cepen­dant plus à une édition com­mer­ciale que scien­ti­fi­que au sens où il fait une « col­lec­tion de texte ras­sem­blés ici pour la pre­mière fois » ce qui veut dire qu’il a fait la reprise pure et sim­ple, en 1949 et 1951, des tex­tes publiés entre 1890 et 1901 par les Bibliophiles de Guyenne.

Selon l’auteur les atouts de cette édition ne sont ni d’ordre phi­lo­lo­gi­que ni cri­ti­que mais sur­tout com­mer­cial : la puis­sance de l’appa­reil de dif­fu­sion de la puis­sante mai­son d’édition et la répu­ta­tion de la col­lec­tion ont fait que Montesquieu figure tou­jours au cata­lo­gue des éditions Gallimard.

Comment se dif­fé­ren­cier de cette édition de réfé­rence, c’est la ques­tion depuis la Pléiade, dont la pre­mière réponse a été don­née par André Masson aux éditions Nagel (1950-1955) : reven­di­quer la nou­veauté en se défi­nis­sant comme la pre­mière édition inté­grale pré­sen­tant les garan­ties de l’érudition, contrai­re­ment à la Pléiade plu­tôt vul­ga­ri­sa­trice de Montesquieu. Cette ambi­tion de com­plé­tude, ce défi du sérieux de la science sont plus cri­ti­qués par l’auteur que tout autre : ce n’est pas le nom­bre de manus­crits qui défi­nit la com­plé­tude depuis qu’ils sont acces­si­bles. Ce qui importe c’est la cohé­rence de la démar­che de l’éditeur, qui doit pou­voir domi­ner le cor­pus, c’est-à-dire iden­ti­fier et défi­nir le sta­tut des tex­tes publiés.

Selon l’auteur, l’édition de Masson chez Nagel ne répond pas aux pro­mes­ses, sur­tout du point de vue phi­lo­lo­gi­que. L’édition réduite à trois tomes est inca­pa­ble de pré­sen­ter les varian­tes, l’his­toire des tex­tes, etc. Sa concep­tion du res­pect absolu du texte de Montesquieu cor­res­pond à un idéal de conser­va­tion, qui ne pro­cède nul­le­ment d’une théo­rie du texte ou de l’œuvre. La vraie nou­veauté réside dans la publi­ca­tion ampli­fiée de la cor­res­pon­dance, la manière dont les Pensées et le Spicilège sont pré­sen­tés (le texte rendu par­fai­te­ment lisi­ble reflé­tant tou­te­fois son carac­tère dis­continu), et les Geographica II, seul recueil com­plet d’extraits.

La der­nière édition pré­sen­tée, celle du Seuil publiée en 1964, reçoit le même genre de cri­ti­ques que les autres, à savoir qu’elle a man­qué tous ses objec­tifs : publier l’inté­gra­lité de l’œuvre en un seul tome, afin de met­tre à la dis­po­si­tion d’un public sco­laire et étudiant une œuvre qui ne doit plus être enfer­mée dans les biblio­thè­ques ou réser­vée aux érudits, relève d’une vul­ga­ri­sa­tion intel­li­gente qui béné­fi­cie des ulti­mes pro­grès de la phi­lo­lo­gie et de l’his­toire lit­té­raire. Or selon l’auteur il ne s’agit que de la repro­duc­tion sans ver­go­gne du tra­vail d’autrui, tout en intro­dui­sant des erreurs là où il suf­fi­sait de reco­pier. Approximations, inexac­ti­tu­des voire erreurs gros­siè­res, telle est la cri­ti­que la plus sévère qui tou­che aussi bien l’éditeur que le pré­fa­cier, Georges Vedel.

L’ouvrage de Catherine Volpilhac-Auger donne une leçon excep­tion­nelle de la manière dont le retour aux sour­ces et l’ana­lyse appro­fon­die des tra­di­tions éditoriales de l’œuvre d’un auteur estimé parmi les plus impor­tants des Lumières fran­çai­ses peu­vent conduire à réins­tal­ler des bases sûres pour le tra­vail scien­ti­fi­que tout en inci­tant à ne jamais oublier l’auto­ré­flexion méta­phi­lo­lo­gi­que.

Olga Granasztoi

Budapest

Roger Chartier, « Textes, imprimés, lectures », dans Pour une sociologie de la lecture. Lectures et lecteurs dans la France contemporaine, Martine Poulain et Joelle Bahloul dir., Paris, Éditions du Cercle de la Librairie, 1998, p. 12.