Montesquieu
 

Les Lettres persanes, éditions parascolaires, 2019

Laetitia Perret

Les Lettres persanes, éditions parascolaires, 2019

Dans le cadre de la réforme du lycée géné­ral de 2019, les Épreuves Anticipées de Français (EAF) ont été revues1. Tout d’abord, l’écriture d’inven­tion, les ques­tions de cor­pus dis­pa­rais­sent au pro­fit des seu­les dis­ser­ta­tions et com­men­tai­res sur une seule œuvre. Ensuite, une place impor­tante est désor­mais accor­dée à l’étude de la gram­maire. Enfin, les objets d’étude (appa­rus en 2001) sont désor­mais fixés au nom­bre de qua­tre, com­por­tant cha­cun trois œuvres obli­ga­toi­res. C’est dans ce cadre qu’appa­rais­sent les Lettres per­sa­nes à tra­vers l’objet d’étude « la lit­té­ra­ture d’idées du XVIe siè­cle au XVIIIe siè­cle », aux côtés de Montaigne (Essais, I, 31 ; III, 6) et La Fontaine, Fables (livres VII à XI). Les pro­gram­mes sti­pu­lent qu’il faut étudier trois extraits d’une de ces œuvres, à tra­vers un par­cours imposé (pour les Lettres per­sa­nes : «  le regard éloigné  ») com­por­tant aussi trois extraits d’autres œuvres. Enfin, les pro­gram­mes exi­gent aussi une œuvre en lec­ture cur­sive appar­te­nant à un autre siè­cle que celui de l’œuvre au pro­gramme.

Si réforme il y a, le Montesquieu de l’école demeure tou­te­fois le même : il est un auteur étudié en pre­mière2, à tra­vers la lit­té­ra­ture d’idées (genre sco­laire apparu dans les années 1980), et un thème pri­vi­lé­gié : le regard étranger3.

Nous assis­tons donc ici à un exem­ple de recy­clage. Comme l’écrit Nathalie Denizot «  le “fran­çais” est une dis­ci­pline qui, même à des époques de rup­ture et de contes­ta­tion […], pro­cède par “feuille­tage”, par “sédi­men­ta­tion”, “par addi­tion de cou­ches suc­ces­si­ves” […] par réem­ploi et recy­clage4. »

Ce recy­clage est par­ti­cu­liè­re­ment lisi­ble dans les trois ouvra­ges consa­crés aux Lettres per­sa­nes, parus en 2019, qui for­ment notre cor­pus (dans l’arti­cle, les ouvra­ges seront dési­gnés par le nom de l’éditeur) :

  • Montesquieu, Lettres persanes, éd. Fabrice Fajeau, Paris, Flammarion, coll. «  Étonnants classiques  », août 2019.
  • Montesquieu, Lettres persanes, éd. Alain Sandrier et Virginie Yvenault, Paris, Gallimard, coll. «  Folio+lycée  », août 2019.
  • Muraru, Émilie, Français Première, Montesquieu, Lettres persanes, parcours : Le regard éloigné, Paris, Ellipses, coll. «  L’œuvre et son parcours  », 2019.

Le pre­mier ouvrage ne relève même pas du recy­clage : il s’agit d’une réé­di­tion, sans aucun chan­ge­ment d’un ouvrage paru en 2006, lui-même étant une édition revue du volume de 1999. Le second est une réé­di­tion pro­fon­dé­ment rema­niée de l’édition Gallimard de 20105. Seul le troi­sième est véri­ta­ble­ment une nou­velle édition. On ne peut donc négli­ger la dimen­sion com­mer­ciale de ces ouvra­ges, dont les réé­di­tions à l’iden­ti­que, ou revues, sont liées à ce nou­veau pro­gramme d’œuvres obli­ga­toi­res.

Il s’agira ici d’étudier en quoi ces ouvra­ges sont repré­sen­ta­tifs d’une «  vul­gate sco­laire6  » mon­tes­qui­vienne, répon­dant aux atten­tes de l’ensei­gne­ment secondaire à tra­vers le public visé, le dis­cours tenu sur les Lettres per­sa­nes et les exer­ci­ces pro­po­sés.

I. Des ouvrages destinés aux lycéens et lycéennes

A. Public et auteurs

Les logos sur la pre­mière de cou­ver­ture («  bac 2020  » pour Gallimard, «  fran­çais 1re  » pour Ellipses) mon­trent expli­ci­te­ment que ces ouvra­ges s’adres­sent aux élèves pas­sant l’EAF.

Leurs auteurs sont soit des spé­cia­lis­tes du XVIIIe siè­cle, soit des spé­cia­lis­tes de l’écriture de manuels, soit les deux. Alain Sandrier, dix-hui­tié­miste, col­la­bore ainsi avec Virginie Hyvernault, auteure d’une thèse sur Le mariage de Figaro pour lequel elle a pro­posé une édition sco­laire com­men­tée.

Les deux autres auteurs ont en outre des fonc­tions au sein des ins­tan­ces de l’Éducation natio­nale :

Émilie Muraru, pro­fes­seur de let­tres au lycée et en clas­ses pré­pa­ra­toi­res aux gran­des écoles, est auteure chez le même éditeur d’un manuel por­tant sur tou­tes les œuvres au pro­gramme. Elle a fait par­tie du groupe de tra­vail au conseil supé­rieur des pro­gram­mes chargé d’élaborer les pro­jets de pro­gramme du futur lycée.

Fabrice Fajeau est un ancien pro­fes­seur cer­ti­fié de let­tres, pré­senté comme dix-sep­tié­miste et actuel­le­ment adjoint au direc­teur de cabi­net de la rec­trice de l’aca­dé­mie de Versailles. Il a pro­duit d’autres ouvra­ges du même type, sur d’autres siè­cles, chez le même éditeur (Contes de Perrault, Quatre-vingt-treize). Nous ver­rons que son ouvrage s’adresse sans doute plu­tôt au public des col­lè­ges.

B. Lecture cursive ou lecture d’extraits  ?

Les trois ouvra­ges pré­sup­po­sent une lec­ture cur­sive des Lettres per­sa­nes. Gallimard en pro­pose d’ailleurs le texte inté­gral, Flammarion sélec­tion­nant soixante-neuf let­tres, aux­quel­les le manuel appli­que sa pro­pre numé­ro­ta­tion (Ellipses ne pro­pose que les extraits des pas­sa­ges expli­qués). Or les Lettres per­sa­nes sont en géné­ral étudiées uni­que­ment sous forme d’extraits. Dans les pra­ti­ques de classe, la lit­té­ra­ture phi­lo­so­phi­que des Lumières est bien plus, mis à part les Contes vol­tai­riens, une lec­ture d’extraits qu’une lec­ture cur­sive. Dès le début des années 1990, les études de Bernard Veck7 mon­traient que le XVIIIe siè­cle était étudié pres­que exclu­si­ve­ment à tra­vers des extraits d’œuvres des phi­lo­so­phes, sous forme de grou­pe­ments de tex­tes sur le com­bat phi­lo­so­phi­que, à tra­vers un cor­pus res­treint d’œuvres.

Les pro­gram­mes actuels ne renou­vel­lent pas cette moda­lité de lec­ture, puisqu’ils sti­pu­lent que pour l’objet d’études « la lit­té­ra­ture d’idées du XVIe siè­cle au XVIIIe siè­cle », la lec­ture cur­sive d’une autre œuvre peut être rem­pla­cée par une antho­lo­gie de tex­tes rele­vant de la lit­té­ra­ture d’idées. Cela expli­que pro­ba­ble­ment qu’une seule de ces éditions soit véri­ta­ble­ment nou­velle, les éditeurs ayant sans doute quel­ques dou­tes légi­ti­mes sur le suc­cès com­mer­cial d’une édition paras­co­laire des Lettres per­sa­nes.

II. Des ouvrages respectant la vulgate scolaire

A. Savoir savant, savoir scolaire

On peut en réa­lité clas­ser ces ouvra­ges en deux caté­go­ries : d’une part Flammarion (18 pages d’accom­pa­gne­ment), repré­sen­ta­tif des manuels qui dif­fu­sent une vul­gate sco­laire som­maire, et d’autre part Ellipses (118 pages) et Gallimard (55 pages) qui déve­lop­pent cette vul­gate. Développer la vul­gate ne sup­pose pas de faire réfé­rence au savoir savant : le savoir, ici, demeure sco­laire. Si Gallimard 2010 com­por­tait des biblio­gra­phies uni­ver­si­tai­res, elles ont dis­paru dans l’édition de 2019. Ellipses, sans en dire plus, fait réfé­rence à de «  nom­breu­ses études uni­ver­si­tai­res récen­tes  » (p. 19) qui sou­li­gnent que dans les Lettres per­sa­nes «  l’ana­lyse poli­ti­que occupe une place tout aussi impor­tante que l’ana­lyse socia­le  » (ibid.).

La dif­fu­sion des tra­vaux uni­ver­si­tai­res dans l’édition sco­laire dépend en effet de ce que l’ensei­gne­ment peut en reti­rer. Ainsi, la ques­tion de la pseudo-édition de 1754 n’est évoquée par aucun ouvrage. Si l’édition Gallimard signa­lait en 2010 qu’«  on ne peut guère établir  l’exis­tence qu’à par­tir de 1758  » de l’édition de 1754, cette remar­que a dis­paru de l’édition 2019. Ellipses expli­que bien que l’édition fait réfé­rence à celle de 1758 mais elle men­tionne que onze let­tres ont été ajou­tées en 1754. Flammarion se contente de noter que l’édition de réfé­rence est celle de 1758. On peut le regret­ter, puis­que les onze let­tres enri­chis­sent l’intri­gue du sérail et que les nom­breu­ses imi­ta­tions des Lettres per­sa­nes ont modi­fié l’esprit des lec­teurs, qui, en 1721, n’abor­daient pas les Lettres per­sa­nes comme un roman8. Mais ces éditions ont sur­tout pour objec­tif de relayer ou d’appro­fon­dir la vul­gate sco­laire, non de la modi­fier, et l’his­toire éditoriale n’est pas un objet sco­laire. Si la géné­ti­que a été un objet d’études en 2010 (« Les réé­cri­tu­res, du XVIIe siè­cle jusqu’à nos jours »), elle a sur­tout été l’occa­sion d’étudier la réé­cri­ture de mythes, d’apo­lo­gues.

B. Une vulgate montesquivienne bien établie

Les lec­tu­res sco­lai­res de la IIIe répu­bli­que jusqu’aux années 1980 fai­saient de Montesquieu un modéré et des Lettres per­sa­nes un ouvrage de mora­liste (oubliant l’intri­gue du sérail, les per­son­na­ges)9. Les lec­tu­res depuis la fin du XXe siè­cle met­tent en avant l’intri­gue roma­nes­que et font de Montesquieu un ini­tia­teur du com­bat phi­lo­so­phi­que. Les trois ouvra­ges se plient donc à ces pas­sa­ges obli­gés.

La bio­gra­phie, qui reste dans la lignée de cel­les parues dans les années 2000, rap­pro­che Montesquieu du mili­tan­tisme des lumiè­res là où les bio­gra­phies pré­cé­den­tes en fai­saient un pro­vin­cial modéré. Ce type de bio­gra­phie sub­siste tou­te­fois chez Flammarion, pour lequel Montesquieu est un «  grand pro­prié­taire ter­rien, vigne­ron, le tout par héri­tage, [qui] s’ennuie en pro­vince et regarde Paris comme un lieu extra­or­di­naire où vivent des gens étranges, atti­rants, intel­li­gents et sur­pre­nants, ces Parisiens qu’il fera décou­vrir aux deux per­son­na­ges de son roman à venir  » (p. 7).

Les manuels s’inté­res­sent désor­mais aux per­son­na­ges. Les trois éditions évoquent ou appro­fon­dis­sent l’ambi­guïté d’Usbek, homme éclairé et des­pote du sérail, le désar­roi des eunu­ques, la révolte de Roxane dont la let­tre 161 [150 dans l’édition de 1721, et dans l’édition en ligne] figure dans les manuels depuis les années 1980-1990. C’est l’édition Ellipses qui s’inté­resse le plus aux per­son­na­ges, affir­mant qu’ils ne sont pas «  de sim­ples porte-plu­mes  » (p. 23). En effet, une des carac­té­ris­ti­ques de cette édition comme celle de Gallimard est d’appro­fon­dir la vul­gate sco­laire à par­tir d’axes pri­vi­lé­giés.

Ainsi, Ellipses insiste sur la cohé­rence de l’œuvre. Les Lettres per­sa­nes devien­nent une «  œu­vre poly­pho­ni­que  » (p. 27), où le per­son­nage de Roxane joue un rôle essen­tiel de «  fil nar­ra­tif com­plet  » (p. 26). La géo­gra­phie, l’orga­ni­sa­tion tem­po­relle font l’objet d’un cha­pi­tre, où il est affirmé qu’elles contri­buent à une œuvre dont la cohé­rence der­nière est une réflexion sur l’exer­cice du pou­voir, «  la valeur tra­gi­que de la dis­tance tem­po­relle [redou­blant] la dis­tance géo­gra­phi­que  » (p. 40). L’ouvrage appro­fon­dit aussi, plus que ne font habi­tuel­le­ment les éditions sco­lai­res, la ques­tion de la liberté, de la ser­vi­tude, de la phi­lo­so­phie face à la foi.

L’ana­lyse de l’Orient est un autre élément incontour­na­ble du dis­cours sco­laire, au point que chez Gallimard, il devient une matrice de l’expli­ca­tion de l’œuvre, l’édition ana­ly­sant, en dix pages, ce qu’il repré­sente au XVIIIe siè­cle du point de vue géo­gra­phi­que, diplo­ma­ti­que, poli­ti­que, reli­gieux, lit­té­raire (avec la vogue des contes orien­taux et le style orien­tal). Ellipses et Flammarion évoquent aussi la ques­tion, beau­coup plus rapi­de­ment, et repro­dui­sent la vul­gate sco­laire sur un Orient pré­texte pour déjouer la cen­sure et adop­ter un regard étranger ques­tion­nant l’exer­cice du pou­voir (le roi de France, le pape, mais aussi le harem chez Ellipses).

L’ana­lyse du genre est un autre élément de la vul­gate sco­laire. Les manuels, de la IIIe République aux années 1980, igno­raient la dimen­sion épistolaire ou affir­maient que Montesquieu l’avait adop­tée pour éviter d’avoir à faire des tran­si­tions10. Les sui­vants étiquettent désor­mais les Lettres per­sa­nes comme rele­vant du genre roma­nes­que et de l’épistolaire. Si Flammarion adopte une entrée typo­lo­gi­que et dis­cur­sive, carac­té­ris­ti­que des années 1980, les deux autres éditions sou­li­gnent que d’autres gen­res sont abor­dés (la fable, l’écriture mora­liste, le lien avec l’écriture jour­na­lis­ti­que chez Gallimard, l’écriture mora­liste et la haran­gue chez Ellipses)

Autre élément de la vul­gate sco­laire, l’esprit Régence fait l’objet d’un long para­gra­phe chez Flammarion et d’une page chez Gallimard. Il est pré­senté comme une libé­ra­tion après les années de des­po­tisme louis-qua­tor­zien et expli­que le ton allè­gre de cer­tai­nes let­tres et l’évocation d’événement du temps.

Enfin, la ques­tion du style, absente chez Flammarion et dans bon nom­bre d’éditions sco­lai­res, fait l’objet d’une ana­lyse chez Gallimard qui conserve, en la sim­pli­fiant, l’ana­lyse du style orien­tal de l’édition pré­cé­dente et chez Ellipses qui sou­li­gne le pit­to­res­que des orien­ta­lis­mes, le voca­bu­laire galant, voire le lyrisme tra­gi­que. Cela confirme le désir d’appro­fon­dir la vul­gate sco­laire de ces deux éditions, Ellipses ajou­tant un cha­pi­tre inti­tulé «  les Lettres per­sa­nes, une œuvre ancrée dans la mémoire com­mu­ne  » qui affirme l’actua­lité de l’œuvre notam­ment à tra­vers la publi­ca­tion d’un maga­zine fondé par Jérôme Ruskin et appelé Usbek et Rica.

Pour équilibrer cet appro­fon­dis­se­ment de la vul­gate, les deux éditions pro­po­sent une rubri­que syn­thé­ti­sant leur pro­pos (ce qui est révé­la­teur de la néces­sité sco­laire de sur­vo­ler les œuvres plus que de les appro­fon­dir, sur­tout lors­que le pro­gramme est alourdi comme en 2019). Intitulée chez Ellipses «  ce qu’il faut rete­nir pour l’exa­men  », elle donne des conseils comme appren­dre des cita­tions et rete­nir les éléments de la vul­gate. Chez Gallimard une rubri­que «  les mots impor­tants  » pro­pose les mêmes entrées, à tra­vers trois cou­ples : Orient/occi­dent, Barbarie/huma­nité, Despotisme/liberté.

C. Le cas Gallimard

L’édition 2019 de Gallimard est inté­res­sante à la fois pour ce qu’elle révèle de la vul­gate sco­laire et de la dimen­sion com­mer­ciale de ces ouvra­ges. Elle est bien moins érudite et plus courte que celle de 2010 (55 pages contre 90). Si l’édition pré­cé­dente pro­po­sait des mises en pers­pec­tive inté­res­san­tes, elles étaient par­fois éloignées de l’étude du texte en lui-même et cor­res­pon­daient dif­fi­ci­le­ment aux atten­tes de l’ensei­gne­ment secondaire. C’est sans doute pour cela que le dos­sier accom­pa­gnant l’œuvre est rac­courci et com­porte une mise en page très dif­fé­rente, hié­rar­chi­sant l’infor­ma­tion : carac­tè­res gras, puces, brefs pas­sa­ges enca­drés. Le dos­sier s’orga­nise en huit rubri­ques, là où l’édition pré­cé­dente en com­por­tait six. Si le pro­pos de l’édition pré­cé­dente est conservé, l’ouvrage favo­rise le for­mat de la fiche dans une pers­pec­tive de mémo­ri­sa­tion en vue de l’exa­men, et cer­tai­nes rubri­ques qui ne figu­rent plus au pro­gramme ont dis­paru. C’est le cas de la rubri­que « l’écrivain à sa table de tra­vail » (lié à l’étude géné­ti­que, au pro­gramme en 2010). Seule est reprise l’his­toire éditoriale des Lettres per­sa­nes du vivant de Montesquieu, dans un enca­dré sur sa bio­gra­phie (elle aussi rac­cour­cie). La rubri­que « genre et regis­tre » qui repre­nait la ter­mi­no­lo­gie des pro­gram­mes de 2010 est refon­due dans une nou­velle inti­tu­lée « Présentation des Lettres per­sa­nes » qui en conserve l’essen­tiel, et pres­que le même nom­bre de pages (douze) autour des gen­res lit­té­rai­res figu­rant dans l’œuvre. Enfin, la rubri­que inti­tu­lée « Histoire lit­té­raire : un peu d’Orient dans nos Lumières » com­porte dix pages contre vingt-qua­tre dans l’édition pré­cé­dente. Le nou­veau texte sup­prime notam­ment les cinq pages consa­crées à la figure de Mahomet, sujet pro­ba­ble­ment polé­mi­que dans une école qui ne cesse de redes­si­ner les contours de la laï­cité autour de la ques­tion du voile musul­man.

III. Des ouvrages préparant à l’épreuve du baccalauréat

A. Quels exercices sur les Lettres persanes  ?

Ces ouvra­ges étant avant tout sco­lai­res, ils pro­po­sent des exer­ci­ces. Sur les 18 pages de Flammarion 8 leur sont consa­crées. La nou­velle édition Gallimard pro­pose 15 pages d’exer­ci­ces, soit près d’un tiers du volume. C’est Ellipses qui leur accorde le moins de place (13 pages sur 118). Il s’agit en effet non pas de for­mer des mon­tes­qui­viens et des mon­tes­qui­vien­nes mais d’ame­ner les élèves à mai­tri­ser non seu­le­ment la vul­gate sco­laire sur un auteur, mais aussi – et même sur­tout – les codes de l’exa­men. En effet, les exer­ci­ces de la dis­ser­ta­tion et de l’expli­ca­tion de texte sont méta­tex­tuels et néces­si­tent d’en connaî­tre la méthode, les tech­ni­ques11. Ellipses pro­pose ainsi au fil de ses ana­ly­ses des micro-expli­ca­tions de tex­tes : cha­que cha­pi­tre illus­tre son pro­pos à par­tir de cita­tions de let­tres, ana­ly­sées avec pré­ci­sion.

Flammarion se dis­tin­gue en pro­po­sant des ques­tions plu­tôt des­ti­nées au col­lège, sous forme de tableaux, mots croi­sés, défi­ni­tions à com­plé­ter, essen­tiel­le­ment sur le lexi­que (aussi bien des Lettres per­sa­nes que de L’Esprit des lois, dont est pro­posé un extrait, XIX, 5).

C’est Gallimard qui sou­li­gne le plus expli­ci­te­ment sa confor­mité aux nou­veaux pro­gram­mes. Tout d’abord, l’édition pro­pose une rubri­que « Grammaire » qui tente d’appro­fon­dir la sim­ple iden­ti­fi­ca­tion : l’étude des subor­don­nées, de la néga­tion, de l’inter­ro­ga­tion sont mises en lien avec les effets du texte. Ensuite, elle pro­pose aussi des sujets d’écrits d’appro­pria­tion, nou­veaux exer­ci­ces que les pro­gram­mes 2019 défi­nis­sent comme per­met­tant « l’appro­pria­tion per­son­nelle des œuvres » (ce qui est un moyen de recy­cler l’écriture d’inven­tion). Ces exer­ci­ces demeu­rent dans la tra­di­tion des exer­ci­ces du lycée : ques­tions sur l’argu­men­ta­tion, les per­son­na­ges, et qua­tre écritures d’inven­tion pro­po­sant par exem­ple de trans­po­ser à notre époque la let­tre 24, ou d’ima­gi­ner le retour d’Usbek au sérail. On y retrouve, très rac­cour­cie, l’ana­lyse du tableau « Louis XIV rece­vant l’ambas­sa­deur de Perse » qui fai­sait l’objet d’un dos­sier en 2010.

Ellipses et Gallimard pro­po­sent des métho­des pour la dis­ser­ta­tion, voire une dis­ser­ta­tion rédi­gée (Ellipses). Les sujets res­pec­tent la vul­gate : Ellipses donne des sujets sur l’épistolaire, la cri­ti­que sociale, poli­ti­que, reli­gieuse ; Gallimard, une cita­tion de Todorov sur la luci­dité du regard des Persans.

Ces deux éditions com­por­tent aussi une rubri­que autour de l’épreuve orale dont les expli­ca­tions sont repré­sen­ta­ti­ves des contrain­tes de l’exer­cice : la réflexion est avant tout métho­do­lo­gi­que, et repose beau­coup sur des rele­vés de figu­res ou des pro­cé­dés argu­men­ta­tifs. Les let­tres expli­quées appar­tien­nent au pal­ma­rès sco­laire des extraits de Montesquieu, cer­tai­nes depuis fort long­temps : la let­tre 11 (Gallimard) est étudiée depuis l’ensei­gne­ment rhé­to­ri­que, les let­tres 30 [28] (Ellipses) et 37 [35] (Gallimard) depuis la fin de la IIIe République, et la 161 [150] (Gallimard) depuis les années 1980-1990. Là encore, on voit que ces ouvra­ges n’ont pas pour objec­tif de renou­ve­ler ni le cor­pus sco­laire ni ses exer­ci­ces.

B. Quels auteurs pour accompagner les Lettres persanes  ?

Pour finir, il est inté­res­sant d’inter­ro­ger ce que N. Denizot nomme l’amphi­tex­tua­lité12, c’est-à-dire la rela­tion « qui relie un texte à un ou plu­sieurs tex­tes à côté des­quels il est posé […] [et] qui peut modi­fier le point de vue que l’on a sur eux. » En effet, Montesquieu entre dans un réseau com­posé d’extraits d’autres auteurs, ce qui donne des indi­ca­tions sur sa lec­ture sco­laire.

Les trois éditions pro­po­sent ainsi des grou­pe­ments, essen­tiel­le­ment sur le regard étranger, pour répon­dre à l’exi­gence des pro­gram­mes. Sans sur­prise, nom­bre d’extraits aux­quels les Lettres per­sa­nes sont asso­ciées émanent des phi­lo­so­phes des Lumières, pour illus­trer le com­bat phi­lo­so­phi­que (notam­ment les Contes vol­tai­riens). On trouve aussi, plus rare­ment Les Caractères, œuvre à laquelle les Lettres per­sa­nes sont com­pa­rées depuis l’ensei­gne­ment rhé­to­ri­que (bel exem­ple de recy­clage). La demande ins­ti­tu­tion­nelle d’étudier des auteurs d’autres siè­cles expli­que la pré­sence de deux autres auteurs étudiés depuis les années 1980 à tra­vers la lit­té­ra­ture d’idées : Montaigne (sur le regard étranger) et La Fontaine (sur l’apo­lo­gue). C’est d’ailleurs ce trio qui forme les trois œuvres obli­ga­toi­res au pro­gramme. Signe que ces réseaux sont for­te­ment sco­la­ri­sés, Montaigne et Diderot, Supplément au voyage de Bougainville figu­rent aussi aux côtés des Lettres per­sa­nes dans la « biblio­gra­phie indi­ca­tive » du minis­tère de l’éducation natio­nale pour le nou­veau choix de spé­cia­li­tés « Humanités, lit­té­ra­ture et phi­lo­so­phie13 », autour du thème « Les repré­sen­ta­tions du monde. Découverte du monde et plu­ra­lité des cultu­res14 ».

Ce sont ces auteurs et ces extraits que l’on retrouve chez Ellipses. Ils figu­rent dans trois rubri­ques. La pre­mière pré­sente La Fontaine, Voltaire, Fontenelle, Diderot comme « incontour­na­bles » (p. 89) car auteurs d’apo­lo­gues, sans don­ner les titres des œuvres, tant auteur et extrait sont asso­ciés dans la culture sco­laire. L’ouvrage consi­dère que les Lettres per­sa­nes relè­vent de ce genre très étudié depuis les années 2000 dans le cadre de l’argu­men­ta­tion et le défi­nit comme « un récit plai­sant […] appor­tant une réflexion sérieuse » (p.35). La seconde rubri­que pro­pose des lec­tu­res cur­si­ves et ajoute à ces auteurs : Cyrano de Bergerac L’Autre Monde ou les États et empi­res de la lune (pour le regard étranger) et La Boétie (pour la ser­vi­tude). Ce der­nier figu­rait au pro­gramme des clas­ses pré­pa­ra­toi­res scien­ti­fi­ques en 2016-2018 aux côtés des Lettres per­sa­nes, autre exem­ple de recy­clage. La troi­sième rubri­que pro­pose deux par­cours, l’un consa­cré à l’orien­ta­lisme (Le Bourgeois homme, Bajazet, Zadig) l’autre à l’inver­sion du regard (Les Caractères, Micromégas, Supplément au voyage de Bougainville).

Flammarion, confir­mant en cela qu’il s’adresse plu­tôt à un public de col­lé­giens, ne donne qu’un extrait d’une œuvre rare­ment sco­la­ri­sée : les Carnets du major Thomson de Pierre Daninos.

Chez Gallimard, si l’édition 2010 pro­po­sait un grou­pe­ment sur le sérail assez ori­gi­nal au regard des atten­tes sco­lai­res (Bajazet, Nouvelle rela­tion de l’inté­rieur du sérail du Grand Seigneur de Tavernier, Aline et Valcour, ou le Roman phi­lo­so­phi­que de Sade), la nou­velle édition res­pecte la demande ins­ti­tu­tion­nelle et pro­pose un grou­pe­ment sur le regard éloigné : Télémaque, Lettres d’une Péruvienne15, Traité sur la tolé­rance, L’Ingénu. Seule ori­gi­na­lité : Le Vide et le Plein de Nicolas Bouvier.

Pour conclure, on pour­rait regret­ter ce dis­cours sim­pli­fi­ca­teur sur un auteur majeur. Mais c’est bien grâce à cette vul­gate sco­laire que Montesquieu a pu deve­nir clas­si­que, puis sur­vi­vre aux chan­ge­ments de pro­gram­mes. Les manuels per­met­tent ainsi aux auteurs d’entrer et de se main­te­nir dans la culture sco­laire (c’est-à-dire l’ensem­ble des conte­nus, des pra­ti­ques et des valeurs (re)cons­truits et (re)confi­gu­rés par l’école pour ses pro­pres fina­li­tés16) par des exer­ci­ces qui leur préexis­tent, par des extraits sélec­tion­nés en vue de les inté­grer, voire de les adap­ter aux dis­cours déjà pré­sents (sur l’his­toire lit­té­raire par exem­ple). Un auteur ne sur­vit sco­lai­re­ment que s’il est adap­ta­ble aux fina­li­tés de la dis­ci­pline, et à ses évolutions his­to­ri­ques. Montesquieu sur­vit donc plus qu’il ne vit, là où la vita­lité de Voltaire est incontes­ta­ble, ses Contes entrant par­fai­te­ment dans la culture sco­laire contem­po­raine ; mais du moins n’est-il pas mort, contrai­re­ment à Buffon, auteur sco­laire majeur jusqu’à la IIIe République mais qui régresse ensuite dans les manuels jusqu’à en dis­pa­raî­tre dans les années 198017.

Laetitia Perret

Université de Poitiers-Inspé

Forellis -EA 3816

BO spécial n° 1 du 22 janvier 2019, Annexe : Programme de français de seconde générale et technologique.

En seconde l’objet d’étude correspondant est   »La littérature d’idées et la presse du XIXe siècle au XXIe siècle ».

Les trois autres objets ne renouvellent pas non plus l’approche des années 1980 : « La poésie du XIXe siècle au XXIe siècle », « Le roman et le récit du Moyen Âge au XXIe siècle », « Le théâtre du XVIIe siècle au XXIe siècle ».

N. Denizot, « Genres littéraires dans l’enseignement secondaire et représentations scolaires de la littérature (1860-1940) », dans L’idée de littérature dans l’enseignement (1860-1940), L. Perret., M. Jey dir., Classiques Garnier, coll. « Études de littérature des XXe et XXIe siècles », 2018, p. 157-170. Les expressions entre guillemets appartiennent successivement à B. Veck, Trois Savoirs pour une discipline, Paris, INRP, 1990, B. Schneuwly, «  Le “français” : une discipline scolaire autonome, ouverte et articulée  », dans La Didactique du français. Les voies actuelles de la recherche, É. Falardeau, C. Fisher, C. Simard et N. Sorin dir., Laval, Presses de l’Université Laval, 2007, p. 9-26 et A. Chervel, «  L’histoire des disciplines scolaires. Réflexions sur un domaine de recherche  », Histoire de l’éducation 38, Paris, INRP, 1988, p. 59-119.

Ces deux ouvrages ont déjà été analysés dans L. Perret, « Les Lettres persanes, éditions scolaires et parascolaires, 2000-2010 », paru le 3 mars 2011 sur le site Montesquieu, onglet « Lectures critiques ».

Cette formule provient de P. Kuentz, «  L’envers du texte  », Littérature 7, 1972, p. 3-26.

Français au baccalauréat, observatoire des listes d’oral, quatre années d’analyse, B. Veck, C. Robert-Lazes, M. Robert dir., INRP, 1997.

Voir l’introduction de l’édition en ligne des Lettres persanes sur le site Montesquieu. Bibliothèque & éditions.

L. Perret, «  Lectures scolaires des Lettres persanes à travers les manuels et les programmes de 1803 à 2000  », dans Les Lettres persanes en leur temps, P. Stewart dir., Classiques Garnier, p. 207-222.

Ibid.

L. Perret, «  L’explication de texte et ses avatars : des exercices en tension dans les programmes  », Repères, Recherches en didactique du français langue maternelle, à paraître.

N. Denizot, «  Genres littéraires et genres textuels dans la discipline français  », Pratiques, 2010, p. 145-146. URL : http://journals.openedition.org/pra… ; DOI : https://doi.org/10.4000/pratiques.1562.

BO spécial n° 1 du 22 janvier 2019 : Annexe, Programme d’humanités, littérature et philosophie de première générale https://cache.media.education.gouv…..

La liste, HLP oblige, comporte aussi les classiques du programme de philosophie : Descartes, Le Monde, Kant, Histoire générale de la nature et théorie du ciel.

Sur Mme de Graffigny dans les manuels, voir L. Perret, «  La correspondance comme genre scolaire : le cas de Voltaire et des épistolières du XVIIIe siècle  », dans La lettre à l’école : perspectives historiques et européennes, N. Denizot et C. Ronveaux dir., Grenoble, UGA éditions, 2018.

Voir N. Denizot, «  La culture scolaire : un concept didactique  ?  », dans Didactique du français et construction d’une discipline scientifique, S. Aeby-Daghé et alii dir., 2019, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, p. 53-65.

L. Perret, « Buffon dans l’enseignement des lettres du second degré », dans L’Héritage de Buffon, dans M.-O. Bernez dir., Éditions universitaires de Dijon, Université de Bourgogne, coll. « Histoire et philosophie des sciences », 2009, p. 385-402.