Montesquieu
 

La jeunesse de Montesquieu entre la finalité de l’œuvre et la liberté

Première publication : Montesquieu, Les années de formation (1689-1720), Naples, Liguori, Cahiers Montesquieu n° 5, 1999

Pierre Rétat, sous le signe de Montesquieu

La jeunesse de Montesquieu entre la finalité de l’œuvre et la liberté

À mesure que les œuvres du jeune Montesquieu étaient révé­lées au public, quelle lumière a-t-on pensé qu’elles jetaient sur les débuts de sa vie intel­lec­tuelle ? La réu­nion de ces tex­tes dans les Œuvres ou les Œuvres com­plè­tes, et spé­cia­le­ment les Œuvres pos­thu­mes ou diver­ses (car c’est dans ces recueils ou dans cette sec­tion des Œuvres com­plè­tes qu’ils ont d’abord paru et qu’ils sont tou­jours recueillis, si l’on excepte cer­tains frag­ments des Pensées) a-t-elle sug­géré une inter­pré­ta­tion de la for­ma­tion et de l’évolution de la pen­sée de Montesquieu ? Cette dou­ble inter­ro­ga­tion répond à un dou­ble point de vue : telle œuvre peut se conce­voir comme un docu­ment sur la jeu­nesse de l’auteur, et l’ensem­ble des œuvres écrites dans cette période de sa vie1 peut s’envi­sa­ger comme un tout signi­fiant.

Mais pour­quoi ne pas sup­po­ser aussi que ces œuvres condui­sent à une hési­ta­tion ou à une incer­ti­tude de l’inter­pré­ta­tion, et, par leur diver­sité même, leur dis­pa­rate, déga­gent un non-sens qui écarterait ou ébranlerait un moment la ten­ta­tion per­ma­nente du fina­lisme, de l’illu­sion rétros­pec­tive tou­jours atta­chée à la jeu­nesse du « grand homme » ? Pourquoi l’expé­rience juvé­nile de Montesquieu ne révé­le­rait-elle pas une capa­cité insoup­çon­née d’égarement et d’erreur ? Pourquoi ne pas ima­gi­ner l’œuvre aber­rante et déran­geante ?

La réponse à ces ques­tions ren­contre plu­sieurs dif­fi­cultés. Les seu­les œuvres qui aient gêné les éditeurs appar­tien­nent à la pleine matu­rité de Montesquieu : ses poé­sies, par­fois consi­dé­rées comme indi­gnes de lui, en tout cas regrou­pées et iso­lées par mesure de salu­brité tex­tuelle2, et le Voyage à Paphos, d’attri­bu­tion d’ailleurs dou­teuse3. En outre, et sur­tout, les éditeurs n’entou­rent en géné­ral d’aucun com­men­taire les œuvres diver­ses, et l’on est contraint, sauf excep­tion (par exem­ple pour l’édition Plassan de 1796), de se conten­ter des tex­tes limi­nai­res des Œuvres com­plè­tes, qui pro­po­sent de la vie et de l’œuvre une vue géné­rale. Ils sont peu nom­breux et ne se renou­vel­lent que très peu jusqu’à Laboulaye : l’Éloge de Montesquieu par d’Alembert, qui depuis l’édition de 1758 courra encore une lon­gue car­rière au xixe siè­cle, l’« Extrait du Dictionnaire his­to­ri­que par une société de gens de let­tres »4 en tête de l’édition Gueffier-Langlois de 1796, la Vie de Montesquieu par Louis-Simon Auger, dans l’édition Lefèvre de 1816 et dans les sui­van­tes, l’Éloge par Villemain dans l’édition Lequien de 1819, reprise sou­vent par la suite, la Notice sur la vie de Montesquieu de Charles-Athanase Walckenaer en tête de l’édition Parrelle de 1835 et des années sui­van­tes, enfin l’Éloge par Maupertuis dans l’édition Laboulaye. Voilà les prin­ci­paux docu­ments qu’il s’agit d’inter­ro­ger. On leur adjoin­dra les intro­duc­tions et les com­men­tai­res d’éditions moder­nes d’Œuvres com­plè­tes (celle de Roger Caillois et celle d’André Masson), et des ouvra­ges cri­ti­ques anciens (ceux de Henri Barckhausen et de Joseph Dedieu), aux­quels on deman­dera, non sans arbi­traire, d’ajou­ter quel­que sub­stance à un exposé qui en man­que, et de confir­mer les résul­tats de cette légère enquête.

Louis-Simon Auger écrit au début de sa Vie de Montesquieu : « Je ne par­le­rai ni de sa famille, dont les titres s’évanouissent devant sa gloire, ni de son enfance, qui n’offrit rien d’extra­or­di­naire5 ». Couverte ici des rayons oppor­tuns de la « gloire », cette abs­ten­tion pour­rait aisé­ment s’étendre à la jeu­nesse entière. Tout ce qu’on en sait et ce qu’on en écrit vient, par l’Éloge que D’Alembert a d’abord placé en tête du tome V de l’Encyclopédie, du Mémoire que lui envoya le fils de Montesquieu6. Et tout, ou pres­que tout, fait entrer la jeu­nesse dans l’unité et la fina­lité de l’« œuvre » : les tex­tes sus­cep­ti­bles d’en por­ter témoi­gnage par­ti­ci­pent, comme tou­tes les autres œuvres mineu­res, à une diver­sité qui ne se conçoit que par rap­port à L’Esprit des lois.

L’évidence s’est rapi­de­ment impo­sée, à la fin du xviiie siè­cle, que tout devait être recueilli d’un écrivain pour qu’on ait quel­que chance de le com­pren­dre. Le moin­dre frag­ment concourt à la tota­lité de l’« œuvre » et au sens qu’elle revêt. À par­tir du moment où les « œuvres diver­ses » font leur appa­ri­tion dans l’édition, elles sont conçues, avec d’autres œuvres rela­ti­ve­ment mineu­res, comme une par­tie cohé­rente d’une car­rière, d’un sys­tème, d’un « génie ». Elles entrent dans une inter­pré­ta­tion fina­liste, et réduc­trice de leur diver­sité, impli­ci­te­ment dépas­sée ou niée.

Villemain, dans son Éloge de Montesquieu de 1816, asso­cie en lui, comme en tout « homme supé­rieur », l’unité et la diver­sité, sous les aus­pi­ces du « génie » : « le fond de ce génie, c’est tou­jours l’ori­gi­na­lité, attri­but sim­ple et uni­que sous des for­mes quel­que­fois très variées ; mais un homme supé­rieur se livre à des impres­sions ou à des études diver­ses qui lui don­nent autant de carac­tè­res nou­veaux7. »

Le génie laisse sa trace et se per­çoit dans tout ce qu’il nous lègue. On le disait déjà avec quel­que réserve à la fin des années 1770 lorsqu’on réu­nis­sait à l’aca­dé­mie de Bordeaux les manus­crits des dis­cours de Montesquieu : « Quoique plu­sieurs de ces Pièces puis­sent ne point paroî­tre d’une cer­taine impor­tance, le nom seul de cet homme immor­tel sem­ble devoir y atta­cher une sorte de res­pect. On ne peut d’ailleurs s’empê­cher d’y reconnoî­tre assès géné­ra­le­ment cette tou­che ori­gi­nale, cette viva­cité de style, dont tous ses ouvra­ges por­tent l’empreinte8. »

Dans le tome III de l’édition Masson, Xavier Védère est beau­coup plus caté­go­ri­que : il regrette qu’on ait négligé tant d’œuvres aujourd’hui per­dues « à une époque où l’on n’était pas, comme de nos jours, avide de recueillir les moin­dres étincelles du génie, qui brillent aussi bien dans une courte phrase que dans un long ouvrage […] On trou­vera peut-être exces­sif le soin que nous avons apporté à recueillir les moin­dres par­cel­les de la pen­sée de Montesquieu […] Le monu­ment n’eût pas été com­plet si nous avions négligé les plus peti­tes pier­res qui en para­chè­vent la forme9. »

Tout publier de ce qu’a laissé le génie, et en par­ti­cu­lier les pre­miers essais de la jeu­nesse, c’est faire mieux com­pren­dre la lente élaboration qui lui a per­mis de s’épanouir. Les « œuvres diver­ses » ne per­met­tent pas seu­le­ment de sai­sir le génie dans le geste spon­tané du négligé, du frag­ment, de l’ébauche, elles en font sui­vre la mar­che d’abord indé­cise. Car il ne s’accom­plit pas d’un coup. Il est déjà là, mais se pré­pare et se mûrit. Les « œuvres diver­ses » pren­nent alors la place éminente mais secondaire qui leur revient : elles annon­cent l’œuvre majeure, elles la font atten­dre. L’édition Plassan vante l’inté­rêt des dis­cours aca­dé­mi­ques, et en par­ti­cu­lier de la Dissertation sur la poli­ti­que des Romains dans la reli­gion et du Projet d’une his­toire phy­si­que de la Terre : « Ce sont des maté­riaux des­ti­nés à l’immor­ta­lité, quoiqu’impar­faits. Sur ces pier­res d’attente nous avons cru voir gra­vés ces mots : Nous appar­te­nons à la pos­té­rité. Nous les lui devions […] On aime à voir Montesquieu, dés l’âge de vingt-cinq ans, à la hau­teur des lumiè­res de son siè­cle, for­mer le plan d’un ouvrage immense […] C’est un spec­ta­cle bien inté­res­sant que le tableau des pro­grès de l’esprit d’un grand homme10. »

Les pre­miè­res œuvres offrent à l’œil le spec­ta­cle exem­plaire d’une mon­tée har­mo­nieuse vers un point de per­fec­tion ou d’équilibre. Léon Thiessé, dans l’Avertissement de l’édition Pourrat des Œuvres en 1834, refuse de les ouvrir par L’Esprit des lois, pour éviter de « rom­pre l’enchaî­ne­ment des tra­vaux de l’écrivain, d’inter­ver­tir la pro­gres­sion de ses idées, et les diver­ses pério­des de son talent » :

C’est un spec­ta­cle plein d’inté­rêt et d’ins­truc­tion, de voir un homme de génie se mani­fes­ter, essayer ses for­ces, croî­tre et s’agran­dir ; d’étudier la mar­che de son esprit, de sur­pren­dre les diver­ses trans­for­ma­tions et modi­fi­ca­tions que ses opi­nions et ses pen­sées subis­sent en mûris­sant. Ainsi on aime à voir la jeu­nesse pleine d’audace de Montesquieu se répan­dre et débor­der dans les Lettres per­sa­nes, et, déjà plus modé­rée dans la Grandeur des Romains, se régler enfin dans l’Esprit des lois. C’est tou­jours la même élévation de génie ; mais, en avan­çant dans la vie, l’écrivain a changé de point de vue11.

Il est tout à fait agréa­ble, en ce début de la Monarchie de Juillet, de voir la jeu­nesse céder petit à petit aux char­mes de l’ordre et de la modé­ra­tion.

Ce qui se lit dans les pre­miè­res œuvres, c’est un tra­jet, dont la des­ti­na­tion et le terme sont L’Esprit des lois ; le chef-d’œuvre est la fin et la mesure de tout ce qui le pré­cède. D’Alembert, dans l’Éloge de Montesquieu paru d’abord en tête du tome V de l’Encyclopédie, voyait déjà cette fina­lité pro­vi­den­tielle à l’œuvre dans la jeu­nesse du grand homme : « Les suc­cès de l’enfance, pré­sage quel­que­fois si trom­peur, ne le furent point dans Charles de Secondat : il annonça de bonne heure ce qu’il devoit être ; et son père donna tous ses soins à culti­ver ce génie nais­sant […] Dès l’âge de vingt ans, le jeune Montesquieu pré­pa­roit déjà les maté­riaux de l’Esprit des Lois […] : ainsi autre­fois Newton avoit jetté dès sa pre­mière jeu­nesse les fon­de­mens des ouvra­ges qui l’ont rendu immor­tel12. »

D’Alembert fixe ainsi un lieu com­mun que l’on retrouve, avec des suren­chè­res suc­ces­si­ves, dans les autres tex­tes limi­nai­res des œuvres : la sévé­rité, la masse impo­sante des com­pi­la­tions juri­di­ques ména­gent un heu­reux contraste avec la fraî­cheur et l’insou­ciance atta­chées à l’image de l’enfance. « Montesquieu, mal­gré la viva­cité de son âge et de son carac­tère, s’enfonça dans l’étude aride et fas­ti­dieuse de la juris­pru­dence : il amas­sait, pro­ba­ble­ment sans y son­ger, des maté­riaux pour son grand monu­ment de l’Esprit des lois, en fai­sant l’extrait rai­sonné des énormes et nom­breux volu­mes qui com­po­sent le Corps du droit civil13. »

Dans son Éloge, Maupertuis n’envi­sage l’œuvre de Montesquieu que dans une rétros­pec­tive à par­tir du som­met où il place L’Esprit des lois, et jus­ti­fie ainsi sa démar­che : « J’ai remis jusqu’ici à par­ler des ouvra­ges de M. de Montesquieu, parce que les autres n’ont été, pour ainsi dire, que le com­men­ce­ment de celui-ci. C’étoient comme les degrés de ce magni­fi­que tem­ple qu’il élevoit à la féli­cité du genre humain14. »

Villemain anime ce par­cours ascen­dant et nous convie à une pro­me­nade que l’Antiquité orne de ses ima­ges : « En sui­vant le cours et la variété de ses ouvra­ges, il sem­ble que nous arri­vons au der­nier monu­ment de son génie par les mêmes détours qui condui­sent len­te­ment aux tem­ples des dieux. Nous avons d’abord tra­versé ces riants et heu­reux boca­ges, qui jadis cachoient la demeure sacrée15… »

Autres temps, autres méta­pho­res. Roger Caillois emprunte au règne végé­tal celle du « grand arbre », avec son tronc, ses bran­ches maî­tres­ses, ses ramil­les. Pour ins­crire dans son édition cette unité radi­cale, il « mêle » donc tout, « œuvres célè­bres et œuvres inconnues, œuvres lon­gue­ment mûries, œuvres de cir­cons­tance, tra­vaux annexes, ébauches et sim­ples maté­riaux » : avec la dis­pa­ri­tion des « œuvres diver­ses » se recons­ti­tue le « contexte inin­ter­rompu » de l’œuvre, le « tissu orga­ni­que » qui la cons­ti­tue dans son exis­tence sin­gu­lière et totale. On lit donc sans étonnement que « l’œuvre entière annonce, com­mente, reprend et com­plète l’Esprit des lois16 ». André Masson pré­fère l’image miné­rale, lorsqu’il dit vou­loir cher­cher, en publiant des tex­tes de Montesquieu jus­que là négli­gés, « l’époque où se sont dépo­sés dans son esprit les sédi­ments sur les­quels il a cons­truit son œuvre17. »

Tout pré­pare Montesquieu à deve­nir ce qu’il sera. Quelques œuvres cri­ti­ques de la fin du xixe siè­cle et du début du xxe confir­ment non seu­le­ment cette ten­ta­tion per­ma­nente de nier le divers, mais en sys­té­ma­ti­sent la visée. Le pos­tu­lat déter­mi­niste et fina­liste qui les domine y opère en effet une régres­sion qui, au-delà de l’indi­vidu et de son œuvre, enra­cine la cau­sa­lité et la conti­nuité dans un large socle phy­si­que et social.

Henri Barckhausen remonte de l’enfance du grand homme à ce qui la pré­cède et la condi­tionne, le pays natal, ce Bordelais qui ins­pire « des sen­ti­ments modé­rés », le cli­mat « tem­péré », l’atmo­sphère « légè­re­ment humide », le sol même qui « s’étend en plaine ondu­lée », dont les moin­dres élévations « per­met­tent d’aper­ce­voir des hori­zons cir­cu­lai­res » : « habi­tué dès son plus jeune âge à contem­pler libre­ment ce dôme immense d’air et de lumière », Montesquieu est dis­posé natu­rel­le­ment à voir « les pro­por­tions véri­ta­bles des cho­ses18 ». De la terre à L’Esprit des lois, la consé­quence est bonne, même si elle ne se déduit pas aisé­ment. L’ori­gine, tout aussi radi­cale, s’anime et se diver­si­fie, dans le Montesquieu de J. Dedieu, par le jeu des « contras­tes » et des oppo­si­tions : on per­çoit en Montesquieu, « fils de sa terre », les « ten­dan­ces dis­pa­ra­tes d’un même esprit, sou­mis à la loi d’une héré­dité com­plexe ». Mais la dis­pa­rate se com­prend et se fond dans « l’har­mo­nie des ori­gi­nes », le divers s’expli­que et s’unit dans une tota­lité pri­mor­diale. Dedieu lui aussi voit poin­dre L’Esprit des lois dans les extraits du Code, et il n’hésite pas à écrire, à pro­pos des Lettres per­sa­nes : « Montesquieu sem­blait pré­des­tiné à cette œuvre19. »

Toutefois, d’une façon qui paraît rela­ti­ve­ment ori­gi­nale, il voit aussi une mar­que pro­pre à la jeu­nesse dans le goût de Montesquieu pour la « sub­ti­lité des hypo­thè­ses et l’imprévu des sys­tè­mes » : « reste d’une habi­tude de jeu­nesse qui n’ayant jamais été sou­mise aux règles d’une cri­ti­que sévère, l’entraî­nera aux excès de la logi­que, aux arti­fi­ces du rai­son­ne­ment, aux jeux d’une dia­lec­ti­que plus brillante que solide20. » La jeu­nesse pré­pare encore l’âge mûr, l’œuvre de la matu­rité, mais par la per­ma­nence d’un dérè­gle­ment. Voilà enfin un trait qui sem­ble signer la jeu­nesse même, dans sa liberté et sa pos­si­ble folie, qui se pro­longe en habi­tude condam­na­ble, et pimente de quel­que néga­ti­vité les har­mo­nies fina­lis­tes.

Une autre dis­so­nance fait le prix, qui reste médio­cre, d’une remar­que de L.-S. Auger dans sa Vie de Montesquieu. Le jeune Montesquieu, d’après plu­sieurs témoi­gna­ges, vou­lut prou­ver que l’ido­lâ­trie ne mérite pas la dam­na­tion éternelle, et com­posa un ouvrage sur cette inté­res­sante ques­tion :

Cette thèse est bien plus à la por­tée d’un très jeune homme qu’une pein­ture fidèle et cri­ti­que des mœurs. À tout âge, on peut trou­ver dans son âme, dans sa rai­son et dans les livres, de quoi sou­te­nir l’une avec suc­cès ; pour réus­sir dans l’autre, il faut néces­sai­re­ment avoir vécu et observé. Quoi qu’il en soit, Montesquieu ne fit point paraî­tre cet ouvrage théo­lo­gico-phi­lo­so­phi­que : à vingt ans, c’était peut-être un plus grand mérite que de l’avoir com­posé21.

On peut faire sa crise de folie juvé­nile en écrivant une tra­gé­die (mais Britomare n’était pas connu alors), une épopée, un roman d’aven­tu­res et d’amour, un opéra… Montesquieu a cédé un moment à la manie théo­lo­gi­que : du moins a-t-il eu la sagesse de s’en repen­tir tout aus­si­tôt.

La jeu­nesse peut donc être le temps des égarements, même s’ils res­tent sans consé­quence et si l’on quitte sans tar­der les rou­tes où l’on s’est four­voyé. Depuis l’Éloge par d’Alembert, il était convenu que Montesquieu avait sauvé l’aca­dé­mie de Bordeaux de son insi­gni­fiance et de sa futi­lité pri­mi­ti­ves, en l’orien­tant vers l’étude de la phy­si­que : « Et Bordeaux eut une aca­dé­mie des scien­ces ». L.-S. Auger ajoute à cette inter­ven­tion déci­sive du grand homme l’éclat de sa contri­bu­tion per­son­nelle aux tra­vaux col­lec­tifs : « Il par­vint à conver­tir une cote­rie de bel esprit en une société savante, et lui-même donna l’exem­ple des tra­vaux uti­les, en com­po­sant pour l’aca­dé­mie plu­sieurs mémoi­res sur des points inté­res­sants de phy­si­que22. »

Walckenaer a le cou­rage de trou­bler ce concert d’admi­ra­tion non seu­le­ment en met­tant en doute les capa­ci­tés de Montesquieu en phy­si­que, mais en regret­tant cet écart mal­heu­reux dans sa car­rière : il fit « peu de pro­grès » dans l’his­toire natu­relle, « et peut-être eût-il mieux valu qu’il n’eût pas tenté de la connaî­tre ; car il en a fait une fois, dans son immor­tel ouvrage, une appli­ca­tion fausse et pres­que pué­rile23. »

Et c’est Walckenaer encore qui reconnaît que « ces divers essais de Montesquieu, his­to­ri­ques, moraux ou scien­ti­fi­ques, n’annon­çaient nul­le­ment l’ouvrage par lequel, à l’âge de trente-deux ans, il signala son entrée dans la car­rière lit­té­raire ». Montesquieu quitte la jeu­nesse par une rup­ture inat­ten­due, une vraie sur­prise. Il n’est pas exclu que le temps soit inven­tif.

Rappelons qu’un homme est jeune « jusqu’à 25 ou 30 ans » (Dictionnaire universel dit de Trévoux, 1734, art. « Jeune »), ou trente-trois ans (art. « Jeunesse »).

Voir les éditions Caillois et Masson d’Œuvres complètes. Les premières poésies de Montesquieu datent de 1723 environ.

Publié d’abord dans le Mercure de France en 1727, il entre pour la première fois dans des Œuvres complètes avec l’édition Laboulaye.

Il s’agit du Nouveau dictionnaire historique de Chaudon, qui a eu de nombreuses rééditions augmentées depuis 1766.

Œuvres complètes, éd. Lefèvre, 1818, t. I, p. 3.

Publié dans l’Histoire de Montesquieu de Louis Vian, Paris, 1878, p. 396-407.

Œuvres complètes de Montesquieu, éd. Lequien, 1819, t. VIII, p. 19.

Bordeaux, Bibliothèque municipale, Ms 828/3, page de titre manuscrite portant « Mr de Montesquieu » et « notice des pièces cy enfermées ». Nous présumons qu’elle date des travaux de la « commission académique » (1778-1785).

Tome III, p. 5-6, 12.

Tome IV, p. 5.

Œuvres, Paris, P. Pourrat Frères, Lettres persanes, éd. 1838, p. 2-3. Curieusement, en prétendant être « fidèle à l’ordre chronologique », l’éditeur rejette les Œuvres diverses à la fin, dans le sixième volume.

Encyclopédie, t. V, 1755, p. III. Voir aussi la Vie de Montesquieu par L.-S. Auger en tête de l’édition Lefèvre : en s’enfonçant dans « l’étude aride et fastidieuse de la jurisprudence », Montesquieu jeune « amassait, probablement sans y songer, des matériaux pour son grand monument de l’Esprit des lois » (éd. 1818, t. I, p. III).

L.-S. Auger, ouvr. cité, p. III-IV. « Dès sa plus tendre jeunesse, Montesquieu employa l’activité de son esprit à étudier l’immense recueil des différents codes […] son goût pour l’étude était insatiable » (Walckenaer, « Notice », Œuvres complètes, Paris, 1838, p. IX). « Il fut philosophe au sortir de l’enfance. Dès l’âge de vingt ans, Montesquieu préparait les matériaux de l’Esprit des lois, par un extrait raisonné des immenses volumes qui composent le corps du droit civil (« Extrait du Dictionnaire historique […] », Œuvres, éd. Gueffier-Langlois, 1796, t. I, non paginé).

Œuvres complètes, éd. Laboulaye, t. I, 1875, p. 6.

Éd. citée, p. 37.

Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, t. I, p. IX, XIII.

Tome I, Introduction, p. C.

Montesquieu, ses idées et ses œuvres, d’après les papiers de La Brède, Paris, 1907, p. 9-10.

Montesquieu, Paris, 1913, p. 1-2, 11.

Ibid., p. 3.

Œuvres complètes, éd. Lefèvre, 1818, t. I, p. IV-V. D’après le Mémoire du fils de Montesquieu (éd. citée, p. 397), ce traité date de 1711 ; voir Pensées, n° 1946 et R. Shackleton, Montesquieu. A critical biography, Oxford, 1961, p. 20. Walckenaer écrit à ce propos : « Montesquieu ne fit point paraître cet écrit. Déjà le jugement dominait en lui le talent, et lui apprenait que ce qu’il produisait alors n’était pas digne de se placer à côté de ce qu’il pourrait produire un jour » (Notice, Œuvres complètes de Montesquieu, Firmin-Didot, 1838, p. IX). Selon Maupertuis Montesquieu, « auteur, avant le temps, d’un ouvrage rempli d’esprit, eut encore, avant le temps, la prudence de ne point le laisser paroître » (Éloge, ouvr. cité, t. I, p. 3) : l’épisode illustre donc la précocité du génie de Montesquieu.

Ouvr. cité, p. V-VI. Selon Barckhausen, l’Académie a donné d’« excellentes habitudes » à Montesquieu, et l’a « préparé excellemment aux plus hautes études morales et politiques » (ouvr. cité, p. 13).

Il est vrai qu’il ajoute : « Cependant son génie lui faisait pressentir les rapports de cette science avec la richesse des nations, les révolutions des empires, les besoins et les jouissances de l’homme en société », à propos du Projet d’une histoire physique de la Terre.