Montesquieu
 

Sur une critique de l’édition des Geographica (2007)

Un texte en quête d’auteur : les « Quelques remarques sur la Chine que j’ay tirées des conversations que j’ay eües avec Mr Ouanges »

Un texte en quête d’auteur : les « Quelques remarques sur la Chine que j’ay tirées des conversations que j’ay eües avec Mr Ouanges »

Sur une cri­ti­que de l’édition des Geographica (2007)

L’édition des Œuvres com­plè­tes de Montesquieu en vingt-deux volu­mes est une entre­prise de lon­gue haleine, qui doit béné­fi­cier de tou­tes les com­pé­ten­ces et de tou­tes les énergies à tra­vers le monde. Le pre­mier tome des Extraits et notes de lec­tu­res, publié sous le titre Geographica II en 20071, ce volume a voca­tion à connaî­tre, à terme, une nou­velle publi­ca­tion, sous forme électronique2. C’est dire que nous atten­dons beau­coup de la contri­bu­tion de tous les cher­cheurs qui s’inté­res­sent aux matiè­res trai­tées par Montesquieu dans le manus­crit qu’il a inti­tulé lui-même Geographica II , et au pre­mier chef l’his­toire et la culture chi­noi­ses. Dans ce contexte, la contri­bu­tion du pro­fes­seur Xu Minglong3 sur une par­tie de cette publi­ca­tion est bien­ve­nue.

Cet éminent spé­cia­liste s’inté­resse en effet depuis long­temps à un texte qui occupe vingt feuillets sur un ensem­ble de plus de qua­tre cents ; inti­tulé « Quelques remar­ques sur la Chine que j’ay tirées des conver­sa­tions que j’ay eües avec Mr Ouanges », il est le seul élément des Geographica II inté­gra­le­ment publié peu de temps après la décou­verte de ce manus­crit, au milieu du XXe siè­cle4. Traitement de faveur dû à la pré­sence insis­tante dans le titre de la pre­mière per­sonne, qui indi­quait sem­ble-t-il sans ambi­guïté l’inter­ven­tion de Montesquieu lui-même5. Depuis 1953, l’affaire était donc enten­due, et toute étude sur la pré­sence et le rôle de la Chine dans la pen­sée de Montesquieu pas­sait par la cer­ti­tude qu’il avait lon­gue­ment conversé avec Arcade Hoangh, un Chinois né dans une famille chré­tienne qui avait suivi en 1702 Artus de Lionne, évêque de Rosalie. Ces entre­tiens auraient eu lieu avant décem­bre 1713, date à laquelle Montesquieu avait quitté Paris en rai­son de la mort de son père6, après un séjour de qua­tre années ; rien n’était donc plus plau­si­ble. Tout aussi évidente, l’idée que Montesquieu s’était ainsi ini­tié à la lan­gue, à l’his­toire et à la civi­li­sa­tion chi­noi­ses.

Pourtant, notre édition de 2007 a adopté une posi­tion radi­ca­le­ment dif­fé­rente. Reprenant l’hypo­thèse pro­po­sée en 1999 par Miguel Benítez, à qui a été confiée l’édition de ce texte, nous avons estimé qu’il fal­lait reconsi­dé­rer cette sup­po­sée évidence : le « Je » qui s’exprime par deux fois dans le titre ne nous sem­ble pas être celui de Montesquieu, mais celui de l’auteur d’un manus­crit que Montesquieu a fait reco­pier dans ce recueil d’extraits – peut-être l’érudit Nicolas Fréret, selon Miguel Benítez. Cette remise en cause s’appuie sur notre connais­sance de la pra­ti­que de Montesquieu, ainsi que sur toute une série d’obser­va­tions conver­gen­tes et d’argu­ments sur les­quels plu­sieurs spé­cia­lis­tes de Montesquieu sont tom­bés d’accord. Le pro­fes­seur Xu, dans l’arti­cle cité, n’évoque que quel­ques-uns de ces argu­ments ; les objec­tions qu’il leur oppose sont for­tes, et dans quel­ques cas nous devons reconnaî­tre, incontes­ta­ble­ment, une erreur ; nous lui som­mes reconnais­sants de nous l’avoir signa­lée, et nous la cor­ri­ge­rons. Mais en aucun cas ses cri­ti­ques ne sont de nature à contre­ba­lan­cer notre hypo­thèse : l’attri­bu­tion du texte ori­gi­nal de ces « Quelques remar­ques » à un autre que Montesquieu, peut-être Fréret.

Montesquieu et Fréret en visite chez Hoangh

La pre­mière objec­tion du pro­fes­seur Xu porte sur les rela­tions entre Hoangh et Montesquieu. Dans son arti­cle de 1999, repu­blié en 2007 à la fin de l’édition des Geographica7, Miguel Benítez affir­mait que le jour­nal de Hoangh ne por­tait pas trace de Montesquieu. C’est une erreur mani­feste, d’autant plus impar­don­na­ble en ce qui me concerne que ce détail est connu depuis long­temps : il figure dans nom­bre de bio­gra­phies, et plus récem­ment dans la Chronologie cri­ti­que de Louis Desgraves8. Je reconnais bien volon­tiers que j’aurais dû être plus vigi­lante. Le pro­fes­seur Xu a rai­son de le rap­pe­ler : le « Journal » de Hoangh pré­sent à la Bibliothèque natio­nale de France, dont il ne reste qu’une année (octo­bre 1713 – octo­bre 1714), four­nit bien le nom que por­tait alors Montesquieu, « M. de La Brède », qui appa­raît sous la forme « La B » et « La Bray ». Mais cette objec­tion est sans effet aucun.

En effet, M. Benítez n’a jamais dit que les deux hom­mes ne se connais­saient pas : il rap­pelle lui-même que dans son Spicilège, Montesquieu rap­porte des paro­les qu’il a entendu dire à Hoangh9, signe incontes­ta­ble qu’ils se connais­saient. L’absence du nom de Montesquieu dans ce « jour­nal » ne joue dans sa démons­tra­tion qu’un rôle secondaire.

Ce que conteste M. Benítez, c’est l’idée que Hoangh et « La Brède » se seraient ren­contrés régu­liè­re­ment, condi­tion néces­saire pour établir des « Remarques » aussi appro­fon­dies et détaillées. Le pro­fes­seur Xu, et c’est là son deuxième argu­ment, s’insurge contre cette affir­ma­tion : il a trouvé, dit-il, sept fois trace d’une ren­contre entre le 19 octo­bre (début du jour­nal) et le 5 décem­bre, date du départ pour Bordeaux de « M. La Bray », qu’il note soi­gneu­se­ment, après que le même « La Bray » est venu le voir la veille « avec un grand deuil de M. son père » pour lui « dire adieu » – de fait, le père de Montesquieu est mort le 15 novem­bre ; trois semai­nes, c’est le temps néces­saire pour que la nou­velle lui par­vienne à Paris et que Montesquieu règle ses affai­res, puisqu’il va désor­mais vivre en Bordelais.

Le pro­blème est que le pro­fes­seur Xu, qui ne pré­cise pas la date de cha­cun des sept entre­tiens anté­rieurs au 5 décem­bre, sem­ble avoir vu « La Brède » là où il n’était pas10. Si l’on admet bien volon­tiers, comme on le fait depuis que ce jour­nal est connu, que « La Bray » dési­gne « La Brède », et si l’on peut faci­le­ment concé­der qu’il en est de même pour « La B. », on ne trouve que trois ren­contres, deux fois seul (20 et 24 octo­bre), une fois avec Fréret (le 25). Pour en trou­ver sept (y com­pris la visite d’adieu du 4 décem­bre), il faut consi­dé­rer que « La Brède » est également dési­gné par les ini­tia­les « L.B. » que l’on relève les 22 et 29 octo­bre, puis le 17 novem­bre. Chaque fois que le pro­fes­seur Xu voit les ini­tia­les « L.B. », il en déduit donc qu’il s’agit de « La Brède ». Mais rien n’est moins sûr, car une fois « La Brède » parti pour le Bordelais, « L.B. » vient tou­jours chez Hoangh, et sur­tout Hoangh va chez lui, comme d’ailleurs l’épouse de Hoangh le fai­sait le 6 novem­bre, et Hoangh lui-même les 22 et 24 octo­bre et le 11 novem­bre ; « L.B. » n’a donc rien à voir avec « La Brède ».

Le pro­fes­seur Xu fait même appa­raî­tre « La Brède » quand rien ne l’indi­que : selon lui, le 26 [octo­bre], il accom­pa­gne­rait encore Fréret ; or le texte (qu’il cite lui-même)11 porte exac­te­ment : « Mr Fre[ret] et autre sont venus ». Qu’est-ce qui auto­rise à sup­po­ser Montesquieu-La Brède quand Hoangh, qui connaît bien son nom, écrit seu­le­ment « autre » ? Rien dans le texte.

Nous n’en devons pas moins accor­der au pro­fes­seur Xu que Montesquieu a connu Hoangh (ce que l’on savait déjà) et qu’ils se sont entre­te­nus ensem­ble trois fois en une semaine, à la fin d’octo­bre 1713. C’est beau­coup, sur­tout si l’on se rap­pelle qu’il va lui ren­dre une visite d’adieu lors de son départ, et que Hoangh note aussi le jour même du départ (le 5 décem­bre) ; c’est peu, si l’on consi­dère que le jour­nal cou­vre une période de six semai­nes où ils pou­vaient se ren­contrer, et sur­tout qu’une semaine de rela­tions appa­rem­ment inten­ses n’est sui­vie que par un grand vide. On ne peut en tout cas rien en déduire, ni dans un sens ni dans un autre : soit il s’agis­sait des trois seu­les ren­contres des jeu­nes gens, soit il s’agis­sait d’un épisode par­ti­cu­lier d’une série de ren­contres dont nous ne savons rien. Mais il est per­mis de s’inter­ro­ger, plus que ne le fait le pro­fes­seur Xu : si les deux hom­mes se sont ren­contrés régu­liè­re­ment au point que l’un puisse en avoir obtenu autant d’infor­ma­tions, com­ment se fait-il que Montesquieu au cours de toute sa vie ne men­tionne Hoangh qu’une fois, en tout et pour tout ? Si l’on dis­po­sait d’un fai­ble gise­ment de manus­crits, on devrait impu­ter cela aux aléas de la conser­va­tion ; mais depuis 1994, grâce à la dation de Jacqueline de Chabannes qui a jus­te­ment fait entrer dans le domaine public des mil­liers de pages de manus­crit, on connaît beau­coup plus de cho­ses ; et Hoangh n’appa­raît pas davan­tage.

Faut-il aussi conclure avec le pro­fes­seur Xu que le jour­nal révèle que « Fréret assis­tait sou­vent à la conver­sa­tion de Hoangh et Montesquieu » (« Fréret often was pre­sent at Huangh and Montesquieu’s conver­sa­tion »12) ? Répétons-le : sur les trois entre­tiens, un seul a réuni Fréret et Montesquieu, le 25 octo­bre ; durant la même période, Fréret et Hoangh se sont vus une fois « avec autre », le len­de­main. Après le départ de Montesquieu, leurs entre­tiens se mul­ti­plient : le 6 décem­bre, puis le 9 jan­vier (« Mr Fréret est venu jusqu’à huit heu­res du soir ») ; il revient les 3 et 22 mars, les 18 et 24 avril, le 2 et le 29 mai ; le 1er juin, ce que Hoangh signale, c’est que « Fréret n’est pas venu après dîner ». Le 2 juin, Hoangh va chez l’abbé Bignon par­ler de Fréret ; ils se revoient le 26 juillet et le 27 août ; le len­de­main, ils vont ensem­ble à la biblio­thè­que du Roi. Voilà en tout douze entre­tiens attes­tés, évidemment jus­ti­fiés puis­que Fréret doit tra­vailler avec lui à un dic­tion­naire de chi­nois dont Hoangh n’arrive pas à venir à bout ; mais sur­tout le 7 sep­tem­bre 1714, il pré­sente à l’Académie royale des ins­crip­tions, dont il a été nommé élève le 20 mars pré­cé­dent, un mémoire « De la poé­sie des Chinois » qui fait état de la col­la­bo­ra­tion de Hoangh. Voilà qui établit clai­re­ment les rela­tions entre les deux hom­mes, sans pour­tant qu’on puisse en déduire quoi que ce soit puis­que les exem­ples de poé­sie chi­noise four­nis par ce mémoire13 ne cor­res­pon­dent en rien à ceux des « Quelques remar­ques ». J’en conclus que si le Journal de Hoangh n’atteste en rien que Hoangh et Montesquieu se sont ren­contrés assi­du­ment, il prouve s’il en était besoin que pour Hoangh et Fréret, c’était bien le cas. Autre ensei­gne­ment livré par la confron­ta­tion du Journal et des docu­ments manus­crits de Fréret : ce der­nier signale, comme rela­ti­ve­ment peu impor­tant d’ailleurs, le rôle d’un ami de Montesquieu, l’ora­to­rien Desmolets14. Or Hoangh se rend chez lui le 1er jan­vier pour une visite de cour­toi­sie qui impli­que des rela­tions anté­rieu­res, comme il le fera encore trois fois en août et sep­tem­bre 1714. Rien ne dis­tin­gue donc « Labrède » des autres inter­lo­cu­teurs et visi­teurs de Hoangh. Les deux pre­miers argu­ments pro­duits par le pro­fes­seur Xu sont donc de fai­ble por­tée, d’autant que le second est biaisé, pour ne pas dire faux.

La langue chinoise

Le troi­sième argu­ment porte sur une preuve fac­tuelle à laquelle il entend reti­rer toute valeur : les 214 « clés » de la lan­gue chi­noise sont men­tion­nées dans les « Quelques remar­ques » ; or dans une publi­ca­tion de 1718, Fréret déclare les avoir décou­ver­tes ; M. Benítez en déduit qu’il a tou­tes chan­ces d’être l’auteur des « Quelques remar­ques »15. Le pro­fes­seur Xu argu­mente fine­ment, et en véri­ta­ble connais­seur de la lan­gue chi­noise (ce que ni M. Benítez ni moi-même n’avons jamais pré­tendu être), pour res­trein­dre le rôle de Fréret à celui de sim­ple trans­crip­teur des infor­ma­tions four­nies par Hoangh, dont pou­vaient béné­fi­cier tous ses autres inter­lo­cu­teurs : tous pou­vaient donc par­ler des 214 clés avant même la publi­ca­tion qu’en fait Fréret en 1718. Il serait donc erroné d’y voir la troi­sième preuve de l’attri­bu­tion à Fréret, d’autant que le témoi­gnage du même Fréret lui paraît sujet à cau­tion : l’érudit se plaint en 1713 du très mau­vais fran­çais de Hoangh16, ce qui sem­ble invrai­sem­bla­ble au pro­fes­seur Xu, puis­que Hoangh vivait en France depuis 1706, et que la qua­lité de son fran­çais est attes­tée par Joseph Nicolas Delisle. On aurait là une nou­velle preuve de la manière dont Fréret dépré­cie le jeune Chinois pour mieux met­tre en valeur son rôle de « décou­vreur ».

Réglons d’abord cette der­nière ques­tion, qui paraît si impor­tante au pro­fes­seur Xu qu’il la déve­loppe sur plus d’une page. Quiconque lit le Journal de Hoangh ne peut être que frappé par la très mau­vaise qua­lité ini­tiale du fran­çais, ainsi que par son amé­lio­ra­tion pro­gres­sive au fil de l’année 1714. En 1713, il recourt fré­quem­ment à des mots trans­crits du chi­nois – cer­tai­ne­ment par­fois pour « coder » cer­tains faits inti­mes, comme le fait un Samuel Peppys quand il use du latin, mais aussi pour évoquer de sim­ples achats faits au mar­ché ; il a alors mani­fes­te­ment une pra­ti­que iné­gale, mais sans doute suf­fi­sante, de la lan­gue du quo­ti­dien, celle qui est néces­saire pour sur­vi­vre et se pra­ti­que sur­tout ora­le­ment. Qu’il ait acquis une aisance crois­sante relève de l’évidence : sans doute est-ce sur ce sou­ve­nir qu’est resté Delisle17 ; c’est la lan­gue de la conver­sa­tion, celle qui lui per­met de par­ler à ce der­nier « des plus anciens livres et de leurs com­men­ta­teurs » (pour repren­dre la cita­tion du pro­fes­seur Xu), ou encore d’évoquer som­mai­re­ment (et de manière cri­ti­que) dans les Geographica les romans chi­nois, jugés soit « froids » soit « extra­va­gants » par l’auteur du manus­crit, ou encore de rap­por­ter telle ou telle anec­dote18. Mais le fran­çais dont a besoin Fréret, c’est celui de l’ana­lyse, qui per­met de dis­tin­guer les caté­go­ries gram­ma­ti­ca­les du chi­nois, la fonc­tion des mots, les règles de la syn­taxe, les prin­cipe de la mor­pho­lo­gie, et qui per­met d’aller au-delà d’un sim­ple récit. Avec de tel­les exi­gen­ces, est-il étonnant qu’il se soit plaint de l’inca­pa­cité lin­guis­ti­que de son inter­lo­cu­teur aux débuts de leur rela­tion, au début de l’année 171319 ?

Mais le fond de l’affaire est ailleurs : le pro­fes­seur Xu consi­dère qu’il y a quel­que impos­ture à se décla­rer auteur d’une décou­verte quand on s’est contenté d’énoncer ce qui est bien connu des locu­teurs chi­nois, d’autant que deux dic­tion­nai­res chi­nois depuis 1615 s’appuyaient sur ce modèle, uti­lisé par Hoangh dans ses manus­crits20. Mais jamais per­sonne n’a dit que Fréret avait pré­tendu appren­dre leur pro­pre lan­gue aux Chinois, d’autant qu’il n’a jamais quitté la France et que Hoangh est sem­ble-t-il le pre­mier Chinois qui ait résidé à Paris… Fréret a fait émerger du dis­cours de Hoangh une pro­po­si­tion qui était évidemment connue des let­trés chi­nois, mais abso­lu­ment igno­rée des let­trés euro­péens, et en cela « révo­lu­tion­naire » (je réaf­firme ce que j’ai écrit en 2007), puisqu’elle sim­pli­fiait une lan­gue répu­tée pres­que impos­si­ble à appren­dre pour un Européen, et très mal pré­sen­tée par les seuls inter­mé­diai­res exis­tant alors, les mis­sion­nai­res jésui­tes. Le pro­fes­seur Xu estime que Hoangh a été capa­ble de la for­mu­ler lui-même, bien que l’on sache par ailleurs que si Hoangh avait été ins­truit, c’est sur­tout dans la reli­gion chré­tienne, car il avait été placé dès l’âge de sept ans auprès d’un mis­sion­naire fran­çais par sa mère, veuve et pau­vre, et avait quitté la Chine à l’âge de vingt-trois ans ; on peut se deman­der avec M. Benítez si Fréret l’a aidé à « accou­cher » d’une idée qui figu­rait dans des ouvra­ges savants chi­nois ou s’il est arrivé à retrou­ver un prin­cipe que Hoangh évoquait plus ou moins confu­sé­ment – c’est un point auquel j’atta­che per­son­nel­le­ment peu d’impor­tance, car un tel pro­ces­sus d’émergence dépend d’une rela­tion intel­lec­tuelle que nous ne pou­vons recons­ti­tuer ; il me paraît en revan­che néces­saire de poser cette ques­tion : si la connais­sance des 214 clés avait été par­fai­te­ment maî­tri­sée par Hoangh dès 1713 et donc répan­due auprès de ses inter­lo­cu­teurs pari­siens21, com­ment Fréret aurait-il pu la reven­di­quer comme une sienne décou­verte quel­ques années plus tard ? Comment l’idée ne s’en serait-elle pas dif­fu­sée immé­dia­te­ment, puisqu’elle ouvrait des pers­pec­ti­ves nou­vel­les (y com­pris aux mis­sion­nai­res…) ? C’est avec le seul Fourmont que la que­relle se déchaîna. Comment conci­lier cela avec l’idée que tout venait de Hoangh, et que n’importe qui dans son entou­rage pou­vait en avoir entendu par­ler ?

Un autre témoi­gnage atteste du fait que Hoangh ne mani­pu­lait pas aisé­ment les 214 clés ; il est dû à Étienne Fourmont, grand ennemi de Fréret, que cite par ailleurs le pro­fes­seur Xu : Fourmont déplore à plu­sieurs repri­ses que Hoangh ait trop sou­vent tra­vaillé en trans­lit­té­rant les mots chi­nois en carac­tè­res latins ; quant aux clés, selon le même Fourmont, il n’en connais­sait que 85, et encore bien impar­fai­te­ment22. Mais, dira-t-on, Fourmont était également dési­reux de mini­mi­ser l’apport de Hoangh, puisqu’il reven­di­quait lui aussi cette décou­verte, qui est appa­rue comme abso­lu­ment capi­tale en son temps… Fourmont et Fréret sont en fait les deux seu­les per­son­nes qui aient parlé des 214 clés ; et Fourmont dénie abso­lu­ment à Hoangh la capa­cité à les ensei­gner à qui que ce soit.

La copie de l’académie de Bordeaux

Le pro­fes­seur Xu pense por­ter le coup de grâce en rai­son­nant sur la date pos­si­ble de rédac­tion et en évoquant une autre ver­sion du manus­crit, conser­vée également à la biblio­thè­que muni­ci­pale de Bordeaux, parmi les docu­ments pro­ve­nant de l’aca­dé­mie des scien­ces, bel­les-let­tres et arts de BordeauxMs 1696/XXXII/10 (cité ci-après comme « copie de l’Académie »). ]]. Nous aurions ignoré (ou feint d’igno­rer) la date de 1713 qui figure à la suite de la copie de l’Académie, dans un extrait des tra­vaux sur la Chine du père Couplet (fo 75) ; de plus, pour ren­for­cer notre hypo­thèse et cadrer avec l’idée que les « Quelques remar­ques » n’ont pu cir­cu­ler qu’une fois publiées les recher­ches de Fréret sur les « clés » (1718), nous aurions modi­fié la date d’un ouvrage qui men­tionne un élément figu­rant dans les « Quelques remar­ques », le sup­plice de la colonne d’airain : jus­que-là daté de 1717, l’Éloge de la sin­cé­rité se ver­rait attri­buer (pour ainsi dire sans fon­de­ment) la date de 1719 ou 172023. Il nous accuse donc expli­ci­te­ment de ne pas lire les tex­tes et de modi­fier à notre conve­nance la data­tion d’œuvres de Montesquieu.

Puisqu’en fait, le pro­fes­seur Xu sem­ble ne pas nous avoir par­fai­te­ment com­pris, il n’est pas inu­tile de repren­dre ici cha­cune de ses asser­tions et de les com­pa­rer avec ce que nous avons réel­le­ment écrit.

Remarquons d’abord qu’à la page 426 des Geographica, M. Benítez fait très pré­ci­sé­ment état de la date de 1713, telle qu’elle appa­raît dans la copie de l’Académie24. Mais il n’en fait pas le même usage que son cri­ti­que. En effet celui-ci écrit que la date de 1713 est celle du « texte de cette trans­crip­tion » (« the text of this trans­crip­tion ») de la copie de l’Académie25. Que le pro­fes­seur Xu dési­gne ainsi l’ori­gi­nal ou la copie n’est pas tout à fait clair, mais le pro­blème importe fina­le­ment peu. Éclaircissons plu­tôt le cas de la copie de l’Académie, plus exac­te­ment du « fonds Lamontaigne », du nom de cet aca­dé­mi­cien de Bordeaux qui mit de l’ordre dans les archi­ves et les docu­ments de l’Académie dans le der­nier tiers du XVIIIe siè­cle. Cette copie est sui­vie d’extraits d’autres tex­tes rela­tifs à la Chine, tirés d’ouvra­ges du père Couplet. Ceux-ci ont été dès l’ori­gine iden­ti­fiés comme étant de Fréret, comme le dit une note de François de Lamontaigne datée de 1777 : « J’ignore qui est l’auteur de ces Remarques : et si j’ai placé ce manus­crit dans la ligne de M. Fréret ce n’est pas que j’aie trouvé qu’il fût son ouvrage ; mais à cause du rap­port qu’il a avec une his­toire dont M. Fréret avait fait un objet par­ti­cu­lier de ses études et de ses tra­vaux ; et que peut-être il lui aura servi de maté­riaux, pour ce qu’il a donné au public26. » On ne sau­rait mieux dire : il y a là une proxi­mité d’inté­rêts pour le moins trou­blante, qui saute aux yeux d’un lec­teur du XVIIIe siè­cle27. Lamontaigne n’en reste pas moins pru­dent : pour lui, le nom de Fréret est le plus plau­si­ble, mais il ne lui attri­bue pas pour autant caté­go­ri­que­ment les « Remarques » – comme nous.

Signalons en pas­sant que Lamontaigne, his­to­rien de l’aca­dé­mie de Bordeaux et grand admi­ra­teur de Montesquieu, aurait sans doute été le pre­mier à iden­ti­fier ces « Remarques » comme étant de lui s’il y en avait eu la moin­dre trace dans les archi­ves ou le moin­dre sou­ve­nir chez les aca­dé­mi­ciens – parmi les­quels Jean-Baptiste de Secondat, le fils de Montesquieu, qui vécut jusqu’en 1795, au milieu des manus­crits du phi­lo­so­phe. Comment pen­ser que celui-ci n’aurait pas reven­di­qué ces « Remarques » s’il avait entendu, de la bou­che de son père, le moin­dre signe en ce sens ? En 1777, Lamontaigne se sou­vient de Fréret (mort en 1749, loin de Bordeaux) mais ne pense nul­le­ment à Montesquieu, qui est et reste le grand homme de l’aca­dé­mie de Bordeaux.

Revenons main­te­nant sur les ques­tions pure­ment maté­riel­les que posent les deux manus­crits. Selon le pro­fes­seur Xu, « Both of them were trans­cri­bed by Montesquieu’s secre­ta­ries, not the phi­lo­so­pher him­self. According to Robert Shackleton, Ac [i.e. the copy of the aca­dé­mie de Bordeaux] was pro­du­ced by a secre­tary who ser­ved from 1715 to 1724, while Geo[gra­phica] was copied by ano­ther per­son in that post bet­ween 1734 and 173928. » Pour ce qui est des Geographica, on peut repren­dre, comme je l’ai fait, la data­tion de Robert Shackleton, telle qu’il l’avait don­née en 1953, non sans la modi­fier légè­re­ment, d’après mes tra­vaux sur l’écriture et la data­tion des secré­tai­res : la copie se situe entre 1735 et l’été 1739 ; j’y ajou­te­rai un point mani­fes­te­ment négligé, mais fon­da­men­tal et qu’a bien fait appa­raî­tre l’édition de 2007 : les extraits sont copiés sur une ver­sion anté­rieure, qu’on ne sau­rait géné­ra­le­ment dater. Mais la for­mu­la­tion ellip­ti­que dont use le pro­fes­seur Xu pour­rait lais­ser croire que l’attri­bu­tion de la copie de l’Académie à un secré­taire de Montesquieu est aussi due à Robert Shackleton. Or il n’en est rien : c’est à Louis Desgraves, « décou­vreur » de ce manus­crit en 1958, qu’il emprunte cette ana­lyse29 ; c’est celui-ci qui y voit la main du secré­taire dit B30 auquel Shackleton avait assi­gné comme période d’acti­vité 1715-172431. Malheureusement, on ne peut sui­vre sur ce ter­rain Louis Desgraves, qui n’avait pas la même fami­lia­rité que Robert Shackleton avec les « mains » des secré­tai­res : il suf­fit de com­pa­rer une page de la main B dans le Spicilège et la copie de l’Académie pour conclure qu’il est rigou­reu­se­ment impos­si­ble d’y voir la moin­dre res­sem­blance32. La « main » qui a copié la ver­sion de l’Académie n’en pré­sente pas davan­tage avec aucun des secré­tai­res employés par Montesquieu, à quel­que époque que ce soit33. Une seule cer­ti­tude : l’exem­plaire de l’Académie n’a pas été trans­crit par un secré­taire de Montesquieu.

Image 1. Spicilège, p. 87, main « B » :

Image 2. « Quelques remar­ques », copie de l’Académie, biblio­thè­que muni­ci­pale de Bordeaux, Ms 1696/XXXII/10, fo 2ro :

Cette ques­tion réglée, reve­nons à la rela­tion qui unit les deux copies. Celle des Geographica, la plus tar­dive (1735-1739), ne peut s’appuyer elle-même que sur une copie anté­rieure, l’auteur du manus­crit ori­gi­nal ayant sans aucun doute récu­péré son ouvrage après cette dou­ble copie. La com­pa­rai­son des deux fait appa­raî­tre, sans aucun doute pos­si­ble, que les deux copies déri­vent d’un ori­gi­nal com­mun34. L’ori­gi­nal « A » est donc suivi de deux copies, « B1 » et « B2 », la pre­mière conser­vée dans les archi­ves de l’Académie, la seconde par Montesquieu, qui la détruit après l’avoir fait copier dans les Geographica, où se trouve donc la copie « C ». Par rap­port à « B1 » (Académie), « C » (Geographica) com­porte moins d’erreurs ; la copie « B2 » sur laquelle elle s’appuie était donc plus soi­gnée que « B1 ». Autre dif­fé­rence : « C » (Geographica) évite cer­tai­nes for­mu­la­tions polé­mi­ques à l’égard des jésui­tes ainsi que des rap­pro­che­ments avec la reli­gion chré­tienne qui se trou­vent dans « B1 » (Académie)35 ; mais on ne peut savoir si ces retran­che­ments datent de la copie « B2 » ou de la phase ultime, la copie « C » des Geographica. Je réaf­firme donc que l’ori­gi­nal, et lui seul, est cer­tai­ne­ment de 1713, du moins pour la par­tie his­to­ri­que qui contient cette phrase ; mais les copies n’ont aucune rai­son d’être datées de la même année. Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’elles sont réa­li­sées à par­tir de 1713 – ce qui ne nous apprend stric­te­ment rien sur la data­tion. Il appa­raît en tout cas que les ques­tions maté­riel­les sont essen­tiel­les pour la com­pré­hen­sion du texte et qu’elles ne pou­vaient être éludées36.

La datation de l’Éloge de la sincérité

Passons pour finir à la ques­tion de la data­tion sup­po­sée hasar­deuse (pour ne pas dire mani­pu­lée) de l’Éloge de la sin­cé­rité37. Il est regret­ta­ble que le pro­fes­seur Xu n’ait pas lu la plus récente édition de ce texte, publié par Sheila Mason en 2003, sous la direc­tion de Pierre Rétat, dans les Œuvres com­plè­tes de Montesquieu38 ; il s’est contenté d’une édition ancienne, « L’inté­grale » (Le Seuil, 1964), qui se carac­té­rise par la pau­vreté de l’appa­reil cri­ti­que, inté­gra­le­ment emprunté aux éditions de la fin du XIXe siè­cle39. Il aurait ainsi pu voir quels dou­tes s’atta­chent à un ouvrage dont la data­tion anté­rieure remon­tait à 1892 et était mani­fes­te­ment erro­née, car elle repo­sait sur une confu­sion avec un mémoire por­tant ce titre, mais dû à un cer­tain Roborel de Climens, qui n’a évidemment aucun rap­port avec Montesquieu. Il n’a pu béné­fi­cier de tous les tra­vaux réa­li­sés depuis 2000 sur les manus­crits de Montesquieu40, notam­ment les ana­ly­ses des écritures des secré­tai­res, consi­dé­ra­ble­ment affi­nées depuis cel­les de Shackleton, qu’il a même sou­vent fallu contre­dire41. En l’occur­rence, seule la data­tion par l’écriture (celle du secré­taire Duval, auquel était faus­se­ment attri­buée par le pro­fes­seur Xu la copie de l’Académie) apporte quel­que lumière au manus­crit de l’Éloge de la sin­cé­rité, en l’occur­rence une four­chette chro­no­lo­gi­que allant de 1715 à 1732, voire 173342.

Est-il dès lors inter­dit de pro­po­ser une hypo­thèse autre ? Car c’est bien sous forme d’hypo­thèse que la data­tion est pro­po­sée, tout comme l’attri­bu­tion à Fréret43. C’est ainsi que la recher­che avance, en pre­nant en compte l’ensem­ble du cor­pus manus­crit et de ce que l’on sait de la vie et de l’œuvre de Montesquieu, et en n’hési­tant pas à remet­tre en cause les sup­po­sées évidences44.

Conclusion

Je réaf­firme donc, avec la plus grande séré­nité et la plus grande fer­meté, que mon expé­rience des manus­crits de Montesquieu, de sa pra­ti­que de tra­vail, ce que je sais ou crois savoir de son œuvre et de sa pen­sée, m’ont inci­tée à remet­tre en doute une tra­di­tion de plus d’un demi-siè­cle : les « Quelques remar­ques » ne peu­vent être de Montesquieu. Je réi­tère ici les argu­ments fon­da­men­taux que j’avais pré­sen­tés en 2007 dans l’intro­duc­tion des « Quelques remar­ques » et dans l’intro­duc­tion géné­rale du volume, et que le pro­fes­seur Xu est bien loin d’énoncer dans leur inté­gra­lité.

Rappelons d’abord un point fon­da­men­tal qui se dégage à la lec­ture de l’ensem­ble du cor­pus manus­crit : lors­que Montesquieu rap­porte des témoi­gna­ges issus d’un contact direct, comme avec le che­va­lier Jacob, il confie ses remar­ques au Spicilège45 ; quand il élabore des réflexions plus per­son­nel­les, il les place dans les Pensées. Si Montesquieu avait tiré pro­fit de ses conver­sa­tions avec Hoangh comme il l’a fait de ses entre­tiens avec Jacob, il en aurait fait figu­rer le résul­tat dans le Spicilège ; s’il avait consi­déré que ses réflexions per­son­nel­les pré­do­mi­naient, il l’aurait fait entrer dans les Pensées. Pourquoi aurait-il relé­gué dans les Geographica ces seu­les « Remarques », les met­tant sur le même pied que de sim­ples extraits de lec­tu­res ? L’expé­rience intel­lec­tuelle majeure que cons­ti­tue­raient des entre­tiens aussi appro­fon­dis avec le seul Chinois alors connu en France aurait mérité une tout autre place, si cette expé­rience avait été la sienne.

Mentionnons aussi quel­ques aspects maté­riels qui expli­quent sans dif­fi­culté aucune les par­ti­cu­la­ri­tés de ce manus­crit, à com­men­cer par l’emploi de la pre­mière per­sonne dans le titre :

-  quand les secré­tai­res de Montesquieu reco­pient un texte, ils en reco­pient le titre sans ajou­ter ou modi­fier quoi que ce soit ;

-  les addi­tions ou sup­pres­sions, sauf erreur maté­rielle, sont vou­lues par Montesquieu, qui revoit le texte donné à copier46.

Mais n’oublions pas les aspects qui tou­chent au fond et à ce que l’on sait désor­mais de la culture de Montesquieu, notam­ment grâce aux Geographica II dont une grande par­tie est consa­crée à la Chine. Ce qui inté­resse Montesquieu tout au long de ce recueil, c’est la dénon­cia­tion du com­por­te­ment des Jésuites en Chine, et la manière dont ils assi­mi­lent la pen­sée chi­noise au chris­tia­nisme. Est-ce une rai­son pour lui attri­buer les « Quelques remar­ques » ? En 2007, j’énonçais ainsi le pro­blème : « […] l’auteur des Quelques remar­ques sem­ble avoir eu à cœur de dénon­cer le “mythe chi­nois” que les Jésuites com­men­çaient à pro­pa­ger. Mais Montesquieu n’a pas été influencé par cette lec­ture au point de sui­vre les yeux fer­més pareil réqui­si­toire : “Les céré­mo­nies des Chinois sem­blent avoir été inven­tées pour faire rire les étrangers”, y est-il dit47, alors que [dans L’Esprit des lois] Montesquieu fera des maniè­res et de la civi­lité chi­noi­ses la clé de voûte de leur empire […] »48. Le point de vue adopté à pro­pos des « céré­mo­nies » chi­noi­ses, empreint de condes­cen­dance pour ne pas dire de mépris, serait-il celui de Montesquieu en 1713 ? Rien ne le confirme par ailleurs. Il don­ne­rait en tout cas une curieuse image de celui qui pré­tend regar­der les usa­ges et les ins­ti­tu­tions de tous les peu­ples du monde sans pré­jugé et pour s’ins­truire ; Montesquieu aurait donc fait une excep­tion durant cette seule année 1713, et dans ce seul texte ?

Ajoutons quel­ques argu­ments de bon sens : si Montesquieu avait été aussi avancé dans la lan­gue chi­noise (inconnue en France à l’époque, rap­pe­lons-le) que le mon­trent les « Quelques remar­ques », n’en aurait-il pas fait usage, ou du moins n’y aurait-il pas fait allu­sion au fil des cen­tai­nes de pages qu’il consa­cre à la Chine ? Celles-ci nous appren­nent au contraire qu’il évite soi­gneu­se­ment de repren­dre les terme chi­nois quand ils sont don­nés, au point que nous signa­lons les très rares cas où ils appa­rais­sent49.

En apprend-on davan­tage grâce à l’œuvre de Montesquieu et au cor­pus entier de ses manus­crits ? Comme on l’a déjà dit, celui-ci s’est consi­dé­ra­ble­ment étendu depuis la dation de Jacqueline de Chabannes, en 1994, et le trans­fert à la biblio­thè­que de Bordeaux des manus­crits conser­vés au châ­teau de La Brède et des livres de Montesquieu. On ne peut qu’être frappé par l’uti­li­sa­tion très limi­tée que fait Montesquieu des « Quelques remar­ques » ; cela ne concerne que des détails ponc­tuels : le sup­plice de la colonne d’airain dans l’Éloge de la sin­cé­rité déjà évoqué ; l’usage que la bru aille saluer le matin sa belle-mère, qui figure dans L’Esprit des lois (XIX, 19) ; la mise à mort de tous les parents en cas de lèse-majesté ou de vol à l’encontre de l’empe­reur, dans des « Notes sur Cicéron » que j’ai décou­ver­tes dans le fonds dit « de La Brède »50. On peut appli­quer à la docu­men­ta­tion sur la Chine ce que j’ai dit plus haut de la per­sonne de Hoangh, men­tionné une seule fois par le Spicilège : si Montesquieu avait passé tant d’heu­res à tra­vailler avec lui sur la « matière chi­noise », n’en aurait-il pas retiré davan­tage dans ses réflexions ou tra­vaux ulté­rieurs ? Tout ce que nous savons de sa manière de tra­vailler nous le mon­tre atten­tif à réu­ti­li­ser les notes ou juge­ments qu’il for­mule au fil de ses lec­tu­res, à tirer parti, par­fois quel­ques dizai­nes d’années plus tard, de la moin­dre bribe des pas­sa­ges qu’il a rédi­gés. Il sem­ble plu­tôt dans le cas des « Quelques remar­ques » appli­quer la méthode très per­son­nelle qu’il met en usage avec ses autres notes et extraits de lec­tu­res : fil­trer soi­gneu­se­ment l’infor­ma­tion et la sou­met­tre à un regard cri­ti­que.

Voici les véri­ta­bles rai­sons, maté­riel­les et intel­lec­tuel­les, pour les­quel­les nous avons dénié à Montesquieu la pater­nité de ce texte et pro­posé d’autres hypo­thè­ses. Chacun a ainsi les moyens d’en juger ; mais il impor­tait, pour l’hon­neur de l’entre­prise des Œuvres com­plè­tes et leur cré­di­bi­lité scien­ti­fi­que, que la vérité fût établie et rap­pe­lée. Cependant je ne vou­drais pas conclure sans signa­ler un arti­cle qui redonne à Hoangh toute son impor­tance dans l’œuvre de Montesquieu : Daniel Fabre a consa­cré un long déve­lop­pe­ment à ce per­son­nage, qu’il appelle « l’indi­vidu-monde », « défait et recons­truit dans une his­toire chao­ti­que dont témoi­gne sa vie », et en même temps « miroir étonné d’un Occident qui lui paraît d’autant plus absurde qu’il l’atten­dait tout autre »51. Reprenant une sug­ges­tion d’André Masson52., il voit dans le Chinois dépouillant ses « trois robes à la man­da­rine » et sa « veste bro­dée d’or » le modèle du Persan tombé dans l’ano­ny­mat dès lors qu’il aban­donne son habit per­san53.

Comme le rap­porte le Spicilège, le regard d’un étranger est le meilleur moyen de faire éclater les idées faus­ses : « J’ai ouï dire au sieur Hoang qu’étant arrivé nou­vel­le­ment de la Chine, il avait laissé son cha­peau dans l’église parce qu’on lui avait dit à la Chine que les mœurs étaient si pures en Europe et qu’il y avait une si grande cha­rité qu’on n’y enten­dait jamais par­ler de vols ni d’exé­cu­tions de jus­tice, et qu’il fut fort étonné d’enten­dre qu’on allait pen­dre un assas­sin54. » En l’occur­rence, ce que Montesquieu visait ici, ce sont les idées inculquées à l’étranger trop naïf, qui a cru sur parole les mis­sion­nai­res jésui­tes : ceux-là même que Montesquieu refu­sera de croire, comme en témoi­gnent si sou­vent les Geographica.

Hoangh devenu Persan, défi­guré, ou plu­tôt immor­ta­lisé en per­dant son iden­tité : c’est peut-être ce que « La Brède » a appris du jeune Chinois déra­ciné, témoin irrem­pla­ça­ble dans un Paris qu’il tra­duit selon ses pro­pres modes de repré­sen­ta­tion, un Chinois qui serait devenu pur regard, conver­tis­sant ainsi sans le savoir ni le vou­loir un jeune juriste en phi­lo­so­phe, et La Brède en Montesquieu – mais c’est par le détour d’une fic­tion, celle des Lettres per­sa­nes.

Catherine Volpilhac-Auger

2016 (ver­sion révi­sée : août 2019)

UMR 5317, ENS de Lyon

Université de Lyon

Cet arti­cle est paru ini­tia­le­ment en anglais sous le titre « A text in search of an author : “Quelques remar­ques sur la Chine que j’ay tirées des conver­sa­tions que j’ay eües avec Mr Ouanges” » [A res­ponse to Professor Xu Minglong], World History Studies, Pékin, n° 3, 2016/1, p. 17-32 (trad. de Philip Stewart). Il a été suivi d’une inter­ven­tion du pro­fes­seur Xu Minglong : « In Response to Professor Volpilhac-Auger », ibid., p. 33-39. Ayant déjà consa­cré suf­fi­sam­ment de temps à ce débat, je ne juge pas utile de répon­dre à la réponse à la réponse.

Oxford, Voltaire Foundation, t. XVI des Œuvres complètes. Pour l’état d’avancement de l’édition, voir ici.

Sur le site « Montesquieu, Bibliothèque & éditions » (MBE), ENS de Lyon, UMR 5317 (http://montesquieu.huma-num.fr/accueil ).

Publié initialement en chinois, cet article a été republié, en anglais, dans World History Studies, vol. 2, n° 1, June 2015, p. 22-33. Je remercie les éditeurs, en particulier le professeur Zhang, directeur de l’Institute of World History, ainsi que Zhang Jin, de m’avoir fait connaître cet article et de m’avoir permis d’y répondre.

Au tome II de l’édition des Œuvres complètes de Montesquieu dirigées par André Masson Paris, Nagel, 1953. Ce manuscrit, conservé jusqu’en 1994 au château de La Brède, l’est désormais à la bibliothèque municipale de Bordeaux (Ms 2507) ; il est désormais accessible en ligne ici.

Du reste des Geographica II, excellemment introduits par Françoise Weil, n’étaient présentés que des extraits : ceux qui étaient introduits par un astérisque, témoignage incontestable de l’intervention de Montesquieu lui-même, qui commente les textes dont il tire des extraits.

Arcadio ou Arcade Hoangh, ce Chinois élevé dans le christianisme qui avait suivi Mgr de Rosalie à Paris, où il s’était installé en 1706, est mort en 1716, avant le retour de Montesquieu à Paris.

« Montesquieu, Fréret et les remarques tirées des entretiens avec Hoangh », Geographica, p. 419-434, ci-après « Montesquieu, Fréret et les remarques » (1re publication : colloque de 1998, L’Esprit des lois, Académie des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux, 1999, p. 111-126).

Chronologie critique de la vie et des œuvres de Montesquieu, Paris, Champion, 1998, n° 126.

Spicilège, Œuvres complètes de Montesquieu t. XIII, éd. Rolando Minuti et Salvatore Rotta, Oxford, Voltaire Foundation, 2002, n° 368 (voir à la fin du présent article). M. Benítez affirme aussi que le journal « attribué » à Hoangh (cote BNF : NAF 10005) n’est pas de lui, puisque il est question de Hoangh à la troisième personne ; M. Xu a très justement rectifié cette erreur, qui provient d’une lecture trop rapide de ce document où Hoangh montre à la fois sa capacité à l’autodérision et l’usage qu’il fait de pratiques spécifiquement chinoises.

Dans l’article cité, p. 31, il argue de plusieurs rencontres, les 25, 26 et 29 décembre, ce qui est impossible puisque Montesquieu est parti le 5 décembre. Mais il s’agit là d’un simple lapsus calami : M. Xu veut en fait parler des 25, 26 et 29 octobre.

« le 26 [octobre], msr fre et autre sont venus » (« October 26th, Mr. Fre and another one came »), ibid. J’ai vérifié la citation sur le manuscrit, au cas où M. Xu aurait oublié un mot qui servirait sa cause ; mais elle est parfaitement exacte.

Ibid.

Histoire de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres, t. III, 1723, p. 289-291.

Cité par M. Benítez, « Montesquieu, Fréret et les remarques », p. 421.

M. Benítez, « Montesquieu, Fréret et les remarques », p. 431.

Ibid., p. 421 (et non p. 112, comme l’indique un lapsus calami du professeur Xu).

La citation de Delisle est datée de 1737-1738, mais l’époque de leur rencontre n’est pas datée par le professeur Xu, alors que la citation y fait référence (« je fis dans ce temps-là la connaissance avec le nommé Hoangh […] ») et que l’information est importante.

Geographica, p. 121 et suivantes.

Voir la phrase de Fréret citée par M. Benítez, p. 422 : « Hors les phrases de l’usage ordinaire le Sr. Hoangh parloit un espece de jargon qui n’avoit surtout dans ses commencemens ni regime ni construction. » (souligné par moi).

Article cité, p. 26.

Ils ne furent certainement pas en nombre aussi réduit que le prétend Fourmont (voir l’article de M. Benítez, p. 422), comme en témoigne à lui seul le Journal.

Bibliothèque nationale de France, Manuscrits, NAF 8974, p. 197 ; Fourmont précise même : « De ces 85 clefs il n’y en a pas 10 dont il ait expliqué la nature ou la signification » (ibid.). Il le justifie ainsi : « il était assez versé dans les livres chinois ordinaires, mais comme il était né de parens chrétiens il ne paraît pas qu’il eût pris à la Chine aucuns degrés » (p. 191).

Article cité, p. 28.

Cf. article cité, p. 28 : « […] neither Benítez nor Volpilhac-Auger mentioned such a powerful piece of evidence incompatible with their arguments ». On verra ci-après que cette date est en fait mal interprétée par le professeur Xu.

Article cité, p. 28, §2 : « It unambiguously manifests that the text of this transcription was written in 1713. »

Ms 1696/XXXII/10, fo 1. La version originale (raturée) de ces notes de lecture, conservées à l’Observatoire à Paris, avait été publiée par Virgile Pinot, Documents inédits relatifs à la connaissance de la Chine en France de 1685 à 1740, Paris, Geuthner, 1932, p. 115-126 (M. Benítez a fourni les cotes des documents publiés par V. Pinot : Geographica, p. 425) ; selon V. Pinot, dont l’argumentation est convaincante, ces notes de lecture sont postérieures à 1735 ; mais on peut se demander comment elles sont arrivées à l’académie de Bordeaux, alors que Fréret ne semble plus avoir de relations avec elle (il est notamment brouillé avec Montesquieu, et son nom n’apparaît jamais à propos de cette académie).

Il est dommage que le professeur Xu n’ait pas fait état d’un élément qui va à l’encontre de son hypothèse.

Article cité, p. 23.

L. Desgraves, « Notes de Montesquieu sur la Chine », Revue historique de Bordeaux n° 7, 1958, p. 199-219 (repris dans Louis Desgraves, Montesquieu. L’œuvre et la vie, Bordeaux, L’esprit du temps, 1995, p. 157-183.

Les secrétaires de Montesquieu n’ayant été qu’exceptionnellement identifiés, ils sont généralement désignés par une lettre de l’alphabet. Je ne reviens pas ici sur le fait que selon moi, les mains B et D ne font qu’une, et que le service de ce secrétaire, connu sous le nom de Nicolas Bottereau-Duval, ou l’abbé Duval, dure de 1716 à 1732. Voir Bibliothèque virtuelle Montesquieu, http://montesquieu.huma-num.fr/bibl… : « L’activité de l’abbé Duval : mise au point sur la chronologie ».

Voir cependant ci-après.

Voir images 1 et 2.

Ce n’est d’ailleurs pas la même personne qui a copié les autres notes de lecture sur la Chine ; on peut aussi se demander si Lamontaigne n’a pas eu recours en 1777 à différents secrétaires.

Le professeur Xu commet manifestement une erreur de lecture quand il nous fait dire que la version de l’Académie est l’original (p. 30). Il m’est difficile de reprendre toutes les critiques qu’il formule aux pages 30-31, tant elles paraissent fondées sur des interprétations tout simplement erronées de l’introduction (qui m’est due, contrairement à ce qu’il écrit p. 30 et note 33) ou de l’article de M. Benítez. J’en signale quelques-unes en notes.

Benítez, p. 424. J’ajouterai pour ma part que plusieurs rapprochements avec les institutions européennes sont évités dans les Geographica ; il faut attribuer un tel choix non pas au copiste, mais à celui qui fait faire la copie, en l’occurrence Montesquieu.

Un point mérite d’être signalé : la manière dont le professeur Xu traite (par le mépris, si ce n’est la dérision) notre étude des caractéristiques des manuscrits de Montesquieu que sont les astérisques, et la question de ses interventions personnelles (article cité, p. 29-30). Il semble penser que nous décidons comme bon nous semble, pour conforter notre hypothèse, de ce qui doit lui être attribué et de ce qui est dû à l’inadvertance du secrétaire. Il est sans doute inutile, car je ne pourrai le convaincre, de rappeler que nous traitons avec la plus grande attention et depuis longtemps, des aspects matériels des manuscrits : le professeur Benítez est un spécialiste incontesté des manuscrits clandestins, et une grande partie de son activité académique a été consacrée depuis trente ans à la circulation des idées hétérodoxes, ce qui implique de prendre en compte de la manière la plus soigneuse et la plus circonspecte les aspects matériels attachés à ce mode très particulier de production des textes. Je me suis moi-même consacrée depuis vingt-cinq ans (et à l’époque des Geographica j’y avais déjà passé plus de dix ans) au corpus manuscrit de Montesquieu, avec plusieurs milliers de pages d’édition critique à mon actif, dont l’édition du manuscrit de travail de L’Esprit des lois (2008), qui était alors presque achevée. Le professeur Xu a un avis très arrêté et très personnel sur les manuscrits de Montesquieu et sur notre capacité à en traiter. Je n’en discuterai pas ici.

Dans ce cas aussi M. Xu déforme ce que nous avons écrit, ou plutôt méconnaît la différence entre « connaître par Hoang » (donc directement de sa bouche) et « connaître par la lecture des “Quelques remarques” » : si Montesquieu a entendu parler du supplice de la colonne d’airain, c’est, avons-nous dit, par les « Quelques remarques », et non par Hoang directement (voir Geographica, note 2 p. 114 ; article cité, p. 28, §3 : « Undoubtedly, Montesquieu learned this from Huangh, which was agreed by both professors. »)

Oxford, Voltaire Foundation, 2003, t. VIII, p. 133-145.

Voir C. Volpilhac-Auger, Un auteur en quête d’éditeurs ? Histoire éditoriale de l’œuvre de Montesquieu (1748-1964), Lyon, ENS Éditions, 2011, chap. XV, « Rouge. Montesquieu au risque de l’Intégrale », p. 361-381.

Ainsi la consultation du Spicilège, publié au tome XIII des Œuvres complètes en 2002 par les professeurs Rolando Minuti et Salvatore Rotta, aurait évité à M. Xu d’affirmer que c’est Montesquieu qui a « écrit » le Spicilège (« Spicilège was indubitably written by Montesquieu », p. 32) ; le passage qu’il cite est justement de la main d’un secrétaire… On retrouve ainsi chez lui la confusion entre « rédaction » et « copie » que j’ai déjà relevée plus haut. Une certaine familiarité avec les manuscrits de Montesquieu lui aurait aussi évité de s’appuyer sur un argument aussi peu convaincant que celui de l’orthographe, qui est particulièrement flottante chez Montesquieu, ne serait-ce qu’en raison du recours à de très nombreux secrétaires tout au long de sa vie, mais aussi dans sa propre pratique.

Voir C. Volpilhac-Auger, « Une nouvelle “chaîne secrète” deL’Esprit des lois : l’histoire du texte », dans Montesquieu en 2005, Oxford, Voltaire Foundation, SVEC, 2005, p. 83-216.

Voir ci-dessus, note 31.

Voir mon introduction, p. xxxvi : « Si elles sont bien dues à l’érudit Nicolas Fréret, elles relèvent de la démarche qui était la sienne […] ; si elles ne lui sont pas dues, les « Quelques remarques sur la Chine » (1719-1720 ?) n’en mettent pas moins parfaitement en œuvre cet idéal […] » ; dans la note 69 appelée après « 1719-1720 ? », j’avais soin de préciser : « Telle est l’hypothèse de datation que nous proposons pour ce texte ». Fréret m’intéresse particulièrement, et depuis longtemps : j’ai codirigé et dirigé en 1994 et 1995 deux publications collectives, les seules qui aient jamais consacrées à Fréret.

Je ne me prononce évidemment pas sur les développements que M. Xu consacre à la fin de son article, en connaisseur, au nom chinois de Hoangh (p. 32-33) : cela n’est pas de mon ressort et n’a aucun rapport avec le sujet traité.

Voir Spicilège, n° 461.

Ainsi se comprend un phénomène auquel j’ai déjà fait allusion et que le professeur Xu n’arrive pas à expliquer : l’absence dans les Geographica de remarques insidieuses contre la religion chrétienne, explicitées dans la copie de l’Académie. Selon lui, considérer que cela n’intéresse pas Montesquieu est le « diminuer » (to belittle, art. cité, p. 30). Mais il ne donne pas la raison de cette disparition, alors que celle-ci est manifestement cohérente, étant donné la convergence des sujets omis.

Fo 96vo du manuscrit, p. 128 de l’édition de 2007.

Page XLIII.

Par exemple p. 248, dans l’extrait de la Description de la Chine de Du Halde ; voir aussi p. 251, note 200.

Éditées par Pierre Rétat dans les Extraits et notes de lecture II, sous la direction de Rolando Minuti, ENS Éditions et Classiques Garnier, 2017.

« Chinoiseries des Lumières. Variations sur l’individu-monde », L’Homme, 2008/1, n° 185-186, p. 269-299, ici p. 287 et 294.

Œuvres complètes, André Masson dir., Paris, Nagel, t. II, 1953, p. XXVII. La correspondance avec la chronologie supposée des Lettres persanes est moins convaincante (quel intérêt aurait une fiction à renvoyer de manière aussi précise à un référent non seulement resté anonyme, mais littéralement transformé ?), ainsi que l’évocation du « roman » perdu de Montesquieu intitulé Lettres de Kanti – rien n’indique qu’il s’agit d’un roman, encore moins « de la première ébauche » des Lettres persanes ou qu’il « avait pour héros un voyageur chinois »

Hypothèse reprise dans la nouvelle édition des Lettres persanes, en ligne, MBE, 2019 : L’écriture : de la rédaction à l’édition http://montesquieu.huma-num.fr/edit…

Spicilège, n° 368. On peut aussi rapprocher de cette anecdote les remarques de Fourmont (voir ci-dessus note 22) : « « […] ce qui le rendait pensif, c’était de voir en ce pays un million de choses qu’il jugeait bizarres et très extraordinaires, il nous entretenait souvent de ses surprises […] » (p. 191).