Montesquieu
 

La cécité supposée de Montesquieu

Catherine Volpilhac-Auger (mars 2017)

La cécité supposée de Montesquieu1

Si nom­bre d’études récen­tes sur Montesquieu évoquent pru­dem­ment une vue défi­ciente comme un fac­teur parmi d’autres jus­ti­fiant le recours à des secré­tai­res – usage qui, de toute manière, chez un homme du rang du baron de La Brède, n’a pas besoin de jus­ti­fi­ca­tion –, il est fré­quent de voir réap­pa­raî­tre, ne serait-ce qu’impli­ci­te­ment, l’idée que Montesquieu a été peu ou prou aveu­gle ; ou que du moins il l’était à la fin de sa vie ; et si tel était le cas le pro­ces­sus n’avait-il pas com­mencé bien avant ? À force de glis­se­ments suc­ces­sifs et d’approxi­ma­tions, Montesquieu finit par deve­nir aveu­gle dès qu’il com­mence à écrire L’Esprit des lois

Or depuis long­temps la ques­tion de la sup­po­sée cécité de Montesquieu a fait l’objet de tra­vaux sérieux, qui sem­blent igno­rés ou mépri­sés, et on peut sup­po­ser que la pré­sente note connaî­tra le même sort. La légende d’un écrivain quasi aveu­gle, entrant pro­gres­si­ve­ment mais serei­ne­ment dans la nuit, séduit plus que les rele­vés minu­tieux prou­vant le contraire : l’immen­sité de la docu­men­ta­tion que le phi­lo­so­phe met en œuvre per­met de sou­li­gner sa per­for­mance, qui serait moin­dre chez un auteur dis­po­sant de tou­tes ses facultés phy­si­ques. De sur­croît, l’homme sort grandi d’une épreuve contre laquelle il ne se rebelle pas, ne mon­trant d’amer­tume qu’à pro­pos de son ouvrage : « Mais ce qui me desole, c’est de voir les bel­les cho­ses que je pour­rois faire si j’avois des yeux », confie-t-il à Barbot le 2 février 17422, ce à quoi fait écho cette plainte deux ans plus tard : « […] je tra­vaille bau­coup et […] je n’avance pas depuis que je depens des yeux d’autruy mon esprit est cap­tif et je pers une infi­nité de temps3. » On com­prend que l’image ait séduit, et qu’on n’ait pas éprouvé le besoin d’aller plus loin et de la remet­tre en cause.

Mais elle est lourde de consé­quen­ces car, si peu contes­ta­ble que soit l’impor­tance de la « vision sur­plom­bante » et de la fonc­tion intel­lec­tuelle du regard chez Montesquieu4 , l’idée reçue d’un écrivain aveu­gle a l’avan­tage de per­met­tre des hypo­thè­ses ingé­nieu­ses sur les moda­li­tés de com­po­si­tion et plus géné­ra­le­ment d’écriture. Ainsi Marie-Louise Dufrénoy arrive à démon­trer scien­ti­fi­que­ment, équations et gra­phi­ques à l’appui, qu’au fur et à mesure que Montesquieu vieillit (des Lettres per­sa­nes à L’Esprit des lois, en pas­sant par les Romains), et qu’on avance dans L’Esprit des lois, les phra­ses se font plus cour­tes, signe indu­bi­ta­ble (pour ne pas dire évident) de l’affai­blis­se­ment pro­gres­sif du sens de la vue5. À quoi on pour­rait objec­ter plu­sieurs argu­ments :

1) les éditions moder­nes dont s’est ser­vie Marie-Louise Dufrénoy6 comme tou­tes cel­les qui déri­vent de l’édition de 1757 et aux­quel­les le lec­teur a géné­ra­le­ment accès (et dans les­quel­les il a appris à lire L’Esprit des lois) repren­nent une ponc­tua­tion, et donc une seg­men­ta­tion en phra­ses qui n’a rien à voir avec celle de Montesquieu ; entre l’édition de 1748 (dont la ponc­tua­tion est déjà rela­ti­ve­ment indé­pen­dante de celle du manus­crit que nous connais­sons) et celle de 1757, la ten­dance est à la frag­men­ta­tion crois­sante, les vir­gu­les étant sou­vent trans­for­mées en points-vir­gu­les, et même par­fois les points-vir­gu­les en points ;

2) Marie-Louise Dufrénoy sup­pose que Montesquieu a écrit L’Esprit des lois de manière conti­nue, sinon depuis la pre­mière jusqu’à la der­nière phrase, du moins en fonc­tion d’une chro­no­lo­gie assez gros­sière de la com­po­si­tion7 ; le manus­crit de L’Esprit des lois indi­que évidemment que rien n’est plus faux puisqu’à l’inté­rieur d’un même cha­pi­tre, voire sur une même page, on peut trou­ver des inter­ven­tions dis­tan­tes de plu­sieurs années8 ;

3) une telle étude repose fina­le­ment sur l’idée que la briè­veté des phra­ses ne peut être que l’effet d’une inca­pa­cité, et non rele­ver d’un choix sty­lis­ti­que. Il est donc patent qu’avant de décou­vrir les rai­sons et les consé­quen­ces des faits, mieux vaut s’assu­rer des faits eux-mêmes. La cécité de Montesquieu pour­rait en effet entrer dans la même caté­go­rie que cer­taine dent d’or.

Dès 1947, Alexandre-Alfred Chabé9.)]] répon­dait de manière par­fai­te­ment claire à une ques­tion posée en 1939 puis en 1944 à pro­pos de trois let­tres de Montesquieu, datées de 1746 et 1750, récem­ment décou­ver­tes et consi­dé­rées soit comme auto­gra­phes, soit comme écrites par le secré­taire Damours10. En 1746 et en 1750, Montesquieu pou­vait-il écrire lui-même ? La réponse était alors néga­tive et pou­vait sem­bler défi­ni­tive, jus­ti­fiant a priori l’hypo­thèse que ces let­tres étaient dues au secré­taire Damours (P), un des seuls qu’on connût alors. Or Chabé mon­trait, grâce à la cor­res­pon­dance de Montesquieu mais aussi à des témoi­gna­ges de ses contem­po­rains, que le juge­ment devait en fait être beau­coup plus nuancé ; on le repren­dra ici, en l’étoffant de tous les indi­ces sup­plé­men­tai­res qui ont pu appa­raî­tre depuis mais qui ne font que confir­mer le diag­nos­tic de 1947. On don­nera le détail de ces seuls nou­veaux indi­ces, ren­voyant pour l’essen­tiel à la démons­tra­tion de Chabé.

Montesquieu a tou­jours eu un œil beau­coup plus fai­ble que l’autre, il était très myope et souf­frait d’inflam­ma­tions des yeux11. En 1747 (donc au moment où L’Esprit des lois est qua­si­ment ter­miné), le méde­cin Gendron diag­nos­ti­quait une cata­racte « sur le bon œil »12. Rien qui induise donc une « cécité » à pro­pre­ment par­ler au début des années 1740, et ce mal­gré ce qu’on a déduit par­fois de la cor­res­pon­dance avec Charles Bonnet : « Je ne suis pas en état plus que vous de lire ; il y a dix ans que j’en suis privé à cause d’une cata­racte qui m’est sur­ve­nue sur un oeuil » (20 février 1754). La même let­tre lui offre un conseil : « Je suis fâché de ne pas sca­voir quelle espece de mala­die des yeux vous avés, parce que peut-être je vous aurois pro­posé une eau dont je me serts touts les jours depuis trente ans tirée des sim­ples et qui m’a empe­ché d’etre aveu­gle depuis 30 ans. » Peut-on être plus caté­go­ri­que ?

Une let­tre un peu plus tar­dive au même Charles Bonnet, qui souf­fre énormément des yeux, est par­fai­te­ment claire : par­lant de l’opé­ra­tion de la cata­racte qu’on lui conseille depuis plu­sieurs années, il déclare : « je ne [m’y] résou­drai que lors­que je n’y ver­rai plus » (6 mai 1754)13. Moins d’un an avant sa mort, Montesquieu est donc loin de vou­loir pren­dre le ris­que d’une opé­ra­tion qui pou­vait le pri­ver défi­ni­ti­ve­ment de la vue. Que faut-il rete­nir d’une let­tre à Guasco du 25 décem­bre 1754, donc quel­ques semai­nes avant sa mort, et de l’emploi du futur : « mon fils […] a bien mal aux yeux ; nous serons peut-être trois aveu­gles, vous, lui et moi » ? Qu’il est près d’être aveu­gle, ou qu’il ne l’est pas encore, comme Guasco et Jean Baptiste de Secondat ?

En tout état de cause, comme le fai­sait remar­quer Chabé, aucun témoi­gnage, à sa mort, n’évoque une éventuelle cécité, ou une vue si mau­vaise qu’elle aurait cons­ti­tué une quasi-cécité. S’il avait recours à des secré­tai­res pour la plu­part de ses tâches intel­lec­tuel­les, cela n’avait pas frappé ses contem­po­rains comme un usage extra­or­di­naire ni même digne de remar­que. L’ins­pec­teur de la Librairie d’Hémery en donne un signa­le­ment qui peut pas­ser pour objec­tif : il est « très incom­modé de la vue14 ». Mais on pour­rait objec­ter le témoi­gnage de deux per­son­nes dignes de foi : D’Alembert et Buffon. Dans l’éloge de Montesquieu placé en tête du tome V de l’Encyclopédie, D’Alembert l’évoque en ces ter­mes : « l’usage rai­sonné que l’auteur a fait de cette mul­ti­tude pro­di­gieuse de maté­riaux, paraî­tra encore plus sur­pre­nant, quand on saura qu’il était pres­que entiè­re­ment privé de la vue15 » ; mais en fait cet éloge est une ampli­fi­ca­tion du « Mémoire pour ser­vir à l’his­toire de la vie de M. de Secondat »16, lequel n’en souf­fle mot, alors qu’il est dû au fils de Montesquieu ; et il ne sem­ble pas que D’Alembert ait été très pro­che de Montesquieu. Ainsi la légende paraît déjà en ges­ta­tion. Quant à Buffon, qui cher­che à dépré­cier Montesquieu autant que D’Alembert à le magni­fier, il sem­ble aussi peu cré­di­ble quand il parle à Hérault de Séchelles de son style, « qui n’est pas tou­jours par­fait, qui est trop écourté, qui man­que de déve­lop­pe­ment. “Je l’ai beau­coup connu, me disait-il, et ce défaut tenait à son phy­si­que. Le pré­si­dent était presqu’aveu­gle, et il était si vif que la plu­part du temps il oubliait ce qu’il vou­lait dic­ter, ensorte qu’il était obligé de se res­ser­rer dans le moin­dre espace pos­si­ble17. » « Vif » pour ne pas dire dis­trait et inca­pa­ble d’une atten­tion pro­lon­gée… Ce n’est plus un por­trait, c’est une cari­ca­ture, et de sur­croît le témoi­gnage (indi­rect) est tar­dif, puisqu’il est rap­porté par Hérault de Séchelles, soit pres­que trente ans après la mort de Montesquieu.

On peut aller plus loin, en exa­mi­nant les docu­ments eux-mêmes. Si Montesquieu a réel­le­ment eu des dif­fi­cultés à lire, sem­ble-t-il assez tôt, il est clair qu’il a pu par­fai­te­ment écrire jusqu’aux der­niers jours de sa vie, comme le prou­vent les cahiers de cor­rec­tions des Lettres per­sa­nes18 et divers docu­ments pos­té­rieurs à L’Esprit des lois19. Parfois son écriture est grosse et trem­blée, comme sur cer­tains titres des dis­ser­ta­tions du fonds de La Brède (ms 250620) – mais ne s’agit-il pas d’une écriture « arti­fi­cielle » du fait du gros­sis­se­ment ? Un cas peut-être plus pro­bant : sur la minute nota­riale du 19 jan­vier 1753 repro­duite par Eylaud21, entre les trois mots de la signa­ture, « Secondat de Montesquieu », la plume ne quitte pas le papier, ce qui pour­rait signa­ler une hési­ta­tion – on y verra un moment de crise, et non une dégra­da­tion irré­ver­si­ble. Peut-être pourra-t-on un jour uti­li­ser de tels indi­ces, qui cons­ti­tue­raient des repè­res chro­no­lo­gi­ques, mais on en est loin actuel­le­ment.

Que faire dès lors des cas où Montesquieu lui-même se déclare aveu­gle ? Laissons de côté les galan­te­ries, bana­les de sur­croît22. Il n’en écrit pas moins à Mme Du Deffand : « […] vous dites que vous etes aveu­gle ne voyés vous pas que nous etions autre­fois vous et moi de petits esprits rebel­les qui furent condam­nés aux tene­bres. Ce qui doit nous conso­ler c’est que ceux qui voyent clair ne sont pas pour cela lumi­neux » (13 sep­tem­bre 1754). On ne sau­rait mieux éviter de dire à celle qui est défi­ni­ti­ve­ment et com­plè­te­ment aveu­gle qu’on ne l’est pas encore soi-même. On sait par ailleurs l’impor­tance que les rela­tions ita­lien­nes de Montesquieu ont prise dans l’his­toire du grand homme, à par­tir de la publi­ca­tion en 1767 des Lettres fami­liè­res du pré­si­dent de Montesquieu à divers amis d’Italie. Deux de ses plus grands amis, Cerati et Guasco, souf­fraient des yeux, et dans les let­tres qu’ils échangent avec Montesquieu, n’est-il pas natu­rel qu’ils évoquent leur mal com­mun, et leur même angoisse ? On ima­gine mal Montesquieu s’applau­dis­sant de son état alors que des êtres chers lui disent être plus mal en point que lui.

Mais n’a-t-il pas joué sciem­ment de cette fai­blesse ? En 1747, quel­ques mois après le diag­nos­tic de sa cata­racte, il passe à Lunéville quel­ques semai­nes consa­crées aux plai­sirs et aux loi­sirs, refu­sant toute conver­sa­tion sérieuse, et de ce fait pas­sant aux yeux de cer­tains pour une bête23. Durant ce séjour, il refuse l’invi­ta­tion que lui a trans­mise Maupertuis : com­ment pour­rait-il venir à Berlin ? « […] que feriez-vous d’un pau­vre homme qui tombe et se heurte par-tout qui ne reconnoît per­sonne et qui ne scait jamais à qui il parle ? […] Tout le monde jusqu’au roy de Pologne et il approuve fort que je le prenne pour un autre s’est accou­tumé à mes qui-pro-quo24 » Quelques lignes plus haut le « pau­vre homme » deman­dait à Maupertuis s’il exis­tait en Allemagne quel­que habile chi­rur­gien pour opé­rer sa cata­racte… Voilà une myo­pie bien oppor­tune et une cécité qui pour­rait être diplo­ma­ti­que, quand il s’agit d’éviter d’aller à la cour de Frédéric II, qui a mis l’Europe à feu et à sang en 1740 et qui mani­fes­te­ment cher­che des cau­tions phi­lo­so­phi­ques.

Dès lors, une phrase bien connue des Pensées rend un autre son : « Quand je devins aveu­gle, je com­pris d’abord que je sçau­rois etre aveu­gle. » Retour sur soi, ou fic­tion de l’intime ? Le traité de morale « sur le bon­heur » que Montesquieu n’écrit pas, mais qu’il recueille sous forme de pen­sées déta­chées d’où cette phrase est extraite, ne passe pas for­cé­ment par la maxime et l’imper­son­nel25. L’usage du je est fami­lier à Montesquieu, qui en sait les effets : « l’on rend compte soi-même de sa situa­tion actuelle », dit-il du roman épistolaire qu’il dit avoir inventé en 172126 ; et dans les fic­tions his­to­ri­ques que sont le Dialogue de Sylla et d’Eucrate, le Dialogue de Xantippe et de Xénocrate et Lysimaque, c’est encore le je qui s’exprime, sous forme de dia­lo­gue ou de récit, quand un homme à la fin de sa vie en dresse le bilan, ou plu­tôt tire les conclu­sions que lui ins­pire l’huma­nité. Mais le je des Pensées est sou­vent devenu (du moins pour les lec­teurs) pure­ment et sim­ple­ment celui de l’auto­bio­gra­phie.

C’est celui qu’on trouve encore dans une pré­face, ou sup­po­sée telle, de L’Esprit des lois recueillie dans les Pensées : « J’avois concu le des­sein de don­ner plus d’eten­due et plus de pro­fon­deur a quel­ques endroits de cet ouvrage, j’en suis devenu inca­pa­ble, mes lec­tu­res ont affoi­bli mes yeux, et il me sem­ble que ce qui me reste encore de lumiere n’est que l’aurore du jour où ils se fer­me­ront pour jamais27. » Émouvante confi­dence, qui se pro­longe par une non moins émouvante prière, à la fois lyri­que et solen­nelle28 : « Mon ame, agran­dis­sez vous pre­ci­pi­tez vous dans l’immen­sité ren­trez dans le grand etre » (1805b) ; ou encore « Dieu immor­tel, le genre humain est votre plus digne ouvrage, l’aimer, c’est vous aimer, et en finis­sant ma vie je vous consa­cre cet amour » (1805d).

Introduisons tou­te­fois un léger doute, car deux para­gra­phes peu­vent intri­guer : « Pourquoi m’occu­pe­rois-je encore de quel­ques ecrits fri­vo­les ? […] » (1805b), suivi de : « *Dans l’etat deplo­ra­ble ou je me trouve il ne m’a pas eté pos­si­ble de met­tre a cet ouvrage la der­niere main […] » (1805c). À notre connais­sance, Montesquieu n’a pas laissé L’Esprit des lois ina­chevé ; si cette pré­face était des­ti­née à L’Esprit des lois, elle ne pour­rait donc être qu’anté­rieure à 1747. Certes on peut ima­gi­ner que Montesquieu est alors sous le coup de la décou­verte de cette cata­racte, en mars 1747. Aurait-il alors ima­giné, lors d’un moment de déses­poir, de renon­cer (« je l’aurois brulé mille fois… » conti­nue-t-il, no 1805c), de met­tre pré­ma­tu­ré­ment un terme à ce qui l’occupe exclu­si­ve­ment depuis plu­sieurs années et qu’il était si près de finir ? Ce serait alors moins un témoi­gnage objec­tif que l’expres­sion d’une crainte pour l’ave­nir, qui nous ins­trui­rait plus sur une sen­si­bi­lité à vif que sur l’état réel de sa santé – car rien dans sa cor­res­pon­dance ne laisse envi­sa­ger pareille éventualité. Faut-il au contraire reje­ter ce pas­sage plus tard, et en faire une confes­sion ultime, comme le veut la let­tre même du texte : « Je tou­che pres­que au moment où je dois com­men­cer et finir, au moment qui voile et derobe tout […] en finis­sant ma vie, je vous consa­cre mon amour » ? Comme tous les ultima uerba, ceux-ci seraient mar­qués du sceau de la sin­cé­rité, car le pêcheur est prêt à paraî­tre devant Dieu. Mais rien n’indi­que qu’on ait affaire à un mémo­rial comme celui de Pascal, d’autant que ces pages des Pensées recueillent les « chu­tes » qui peu­vent ser­vir en une autre occa­sion ; et la place de ce pas­sage, au début du tome III et de la main du secré­taire P, qui dis­pa­raît après juillet 1750, n’incite nul­le­ment à pen­ser que Montesquieu se voit réel­le­ment vieilli et au bord du tom­beau, alors même qu’il vient de don­ner la viru­lente Défense de L’Esprit des lois. Resterait d’ailleurs à expli­quer par quel raf­fi­ne­ment de modes­tie, ou plu­tôt par quelle aber­ra­tion il en vien­drait à qua­li­fier L’Esprit des lois d’écrit fri­vole…

Sans doute fau­dra-t-il sys­té­ma­ti­que­ment reve­nir sur tous les aspects de sa bio­gra­phie qui se fon­dent sur de tels pas­sa­ges des Pensées ; il nous sem­ble en tout cas que ceux que nous avons cités en bros­sent un por­trait (ou en dres­sent une sta­tue) qui conve­nait au public ; le stoï­cisme devant l’épreuve, magni­fié par un chris­tia­nisme épuré, et la répu­ta­tion du phi­lo­so­phe aveu­gle ne pou­vaient dès lors que se ren­for­cer mutuel­le­ment – alors même que la phi­lo­so­phie, en 1754, pou­vait pas­ser par d’autres voies :

On a pro­posé au Président Montesquieu, déjà bor­gne et menacé de deve­nir aveu­gle, de se faire lever les cata­rac­tes, il a répondu froi­de­ment, que la vue est une affaire de cent pis­to­les, puis­que pour cet argent on peut avoir un Lecteur. C’est un phi­lo­so­phe, ce me sem­ble, beau­coup trop phi­lo­so­phe29.

Chaque let­tre est écrite pour un des­ti­na­taire, et cha­que phrase s’insère dans une œuvre, même si celle-ci est ina­che­vée… C’est en l’oubliant que l’on a fait endos­ser à Montesquieu la défro­que d’un Homère phi­lo­so­phe, dont il n’avait pas besoin.

Nouvelle publication, revue et corrigée, de l’annexe A.3 du tome III des Œuvres complètes

OC, t. 19, lettre 517.

Au père Gaspare Cerati, 24 mai 1744 (ibid., lettre 563).

Pour la fécondité de cette dernière idée, voir Denis de Casabianca, De l’étude des sciences à l’esprit des lois, Paris, Champion, 2008.

M.-L. Dufrénoy, « Évolution d’un phénomène pathologique et évolution du style chez Montesquieu », Revue de pathologie comparée, mai 1966, p. 305-310.

Elle ne se réfère qu’à celle de Brèthe de La Gressaye.

Les livres I à IX sont « présumés rédigés de 1734 à 1738, les livres X, XII et XIV, “datés’” des années 1738 à 1740, le livre XI, rédigé au retour d’Angleterre […] » (article cité, p. 308).

Voir OC, t. 3-4.

« La cécité de Montesquieu d’après sa correspondance », Bulletin de la Société des bibliophiles de Guyenne, 1947, p. 65-78 (repris dans Mémoires de la Société française d’histoire de la médecine, 3, 1947, p. 3-12 [[http://www.biusante.parisdescartes….

Sur cette question et notamment sur l’article de 1944, voir OC, t. 4, « De la main à la plume » le passage relatif au secrétaire P.

Un portrait à la sanguine de 1744 montrerait une exophtalmie typique des myopes. Mais il n’est pas certain que ce document, dont on a perdu la trace ; soit bien un portrait de Montesquieu.

À Cerati, 31 mars 1747 (lettre 618).

La situation était a fortiori la même en 1749, quand Montesquieu renonçait à suivre le conseil de ses amis de Laistre et Mme de Tencin et à consulter un certain d’Immer, « experimenté pour abbatre les cataractes » : « Il ne faut point risquer une operation qui n’est point absolument necessaire » (lettres du 6 et du 7 juin 1749). Montesquieu déclare lui-même à Domville qu’alors sa cataracte n’est pas « mûre », selon l’expression consacrée (le 21 juillet 1749).

BNF, n.a. fr. 10782, f. 169-170, cité par L. Desgraves, Chronologie critique de la vie et des œuvres de Montesquieu, Paris, Champion, 1998, à la date du 1er avril 1749 (cette date ne nous paraît pas absolument sûre, notamment en raison des allusions que contient ce rapport à des événements plus tardifs ; selon Françoise Weil, que nous remercions de ses observations, elle semble d’une seule venue, signe sans doute d’un recopiage tardif.)

C. Volpilhac-Auger, Montesquieu, Paris, Presses universitaires de Paris-Sorbonne, « Mémoire de la critique », p. 271.

Voir Laetitia Perret « Éloges de Montesquieu par Jean-Baptiste de Secondat et D’Alembert », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie 42 (avril 2007), p. 95-106.

Hérault de Séchelles, Voyage à Montbard, Paris, an IX, p. 54-56 (première édition 1785).

Voir notamment notre introduction aux Lettres persanes, OC, t. 1, p. 31-43, et la publication des cahiers de corrections, Revue Montesquieu 6 (2002), p. 167.

Voir OC, t. 4, Annexe 4, « Tableau partiel de la correspondance de Montesquieu ». En 1947, les témoignages étaient moins nombreux, notamment en raison de la difficulté à dater certains documents.

Par exemple 2506/4, f. 4v ; 2506/12, f. 1r (l’écriture est même ici difficile à reconnaître).

Jean-Max Eylaud, Les Secondat de Montesquieu. Iconographie seigneuriale, Bordeaux, Féret et fils, 1976, p. 157.

« Dites je vous prie à Madame la duchesse de Richemond qu’elle a beaucoup de part dans la peine que me fait la creinte de devenir aveugle je n’ay jamais eu plus d’envie de voir les belles persones que depuis que je creins de ne les plus voir », 1er octobre 1743, au duc de Richmond (lettre 548).

Selon le témoignage complaisant de Mme de La Ferté-Imbault, fille de Mme Geoffrin (Pierre de Ségur, Le Royaume de la rue Saint-Honoré, Madame Geoffrin et sa fille, Paris, Calmann-Lévy, 1909, p. 140.)

OC, t. 20, lettre 652.

Cette phrase, recopiée au début du tome II (f. 20v, no 1675), par le secrétaire P, ne saurait être très tardive : il s’agit là d’un alinéa au milieu de la longue série « Sur le bonheur », non d’une addition ou d’une insertion. Elle ne peut en tout cas être postérieure à août 1750 (en raison des dates de l’intervention du secrétaire).

Pensées, no 2003, « Préface de l’éditeur » devenue les « Quelques réflexions » des Lettres persanes.

Pensées, no 1805.

Il faut cependant noter que sur le manuscrit, il ne s’agit pas d’un texte continu, mais de quatre paragraphes nettement séparés par un paraphe, dont le troisième est précédé de l’astérisque (nous le reproduisons plus loin) caractéristique de l’intervention personnelle de Montesquieu par opposition à un texte copié ou emprunté (dont pourraient relever les paragraphes précédents) : voir C. Volpilhac-Auger, « L’étoile et le papillon. Des notes de lecture aux Pensées de Montesquieu », Revue Montesquieu 7 (2004), p. 9-24. C’est l’édition de Barckhausen, reprises par la plupart des éditions ultérieures, qui a pu donner l’illusion qu’on avait affaire à un seul et même développement. Nous le numérotons donc 1805a, b, c, d.

Milord Maréchal, sive George Keith, en conclusion d’une lettre à Frédéric II, Voltaire’s Correspondence, D5463, du 2 août 1753.