Montesquieu
Février 2011

Essai sur le goût, présenté par E. Lièvre

Pierre Truchot

Montesquieu, Essai sur le goût, Paris, Gallimard, 2010, Folio plus, col­lec­tion « clas­si­ques » (113 pages). Texte inté­gral suivi d’un dos­sier d’Éloïse Lièvre, accom­pa­gné d’une lec­ture d’image par Alain Jaubert.

Saluons pour com­men­cer cette nou­velle édition de poche de l’Essai sur le goût : la der­nière était celle des éditions Rivages et datait de 1994. La qua­trième de cou­ver­ture de ce nou­veau volume pré­cise qu’elle est recom­man­dée « pour les clas­ses de lycée » et, à la lec­ture du som­maire, on com­prend que l’éditeur a voulu réa­li­ser un ouvrage utile pour la culture géné­rale des lycéens, sans recher­cher l’exhaus­ti­vité sur la ques­tion du goût. Le plan du volume suit celui qu’impose la col­lec­tion ; c’est la rai­son pour laquelle le som­maire se divise en deux par­ties iné­ga­les : d’abord le texte inté­gral de Montesquieu, puis un dos­sier de soixante-huit pages lui-même scindé en deux par­ties : un texte d’Alain Jaubert inti­tulé « Du tableau au texte » qui ana­lyse un tableau de Chardin ; ensuite Eloïse Lièvre pro­pose six petits cha­pi­tres regrou­pés sous le titre géné­ri­que« Le texte en pers­pec­tive ».

L’ouvrage com­mence donc par le texte même de Montesquieu. Aucune pré­ci­sion n’est appor­tée quant à l’his­toire de l’Essai, laquelle sera cepen­dant évoquée plus tard dans le troi­sième cha­pi­tre du dos­sier, où est évoquée, de manière assez confuse et dis­pro­por­tion­née (2 pages, soit 5% du volume…) l’évolution (minime) du texte après la mort de Montesquieu. Il est alors pré­cisé que l’édition de Lefèvre de 1816 est celle qui est régu­liè­re­ment réé­di­tée mais aucune men­tion n’appa­raît quant à la ver­sion qui est don­née dans le pré­sent volume (l’édition cri­ti­que de cet ouvrage au tome IX des Œuvres com­plè­tes de Montesquieu n’est pas signa­lée, pas plus que l’intro­duc­tion qui l’accom­pa­gne et qui aurait per­mis d’y voir plus clair). Le texte de Montesquieu est néan­moins agré­menté de brè­ves notes de bas de page qui appor­tent des infor­ma­tions séman­ti­ques et his­to­ri­ques, ren­dant le texte plus acces­si­ble à de jeu­nes lec­teurs.

Le dos­sier s’ouvre par un docu­ment d’Alain Jaubert consa­cré au tableau de Chardin Le Bocal d’oli­ves. Le texte est pré­cis et fort érudit, agréa­ble à lire – le seul pro­blème est que ce tableau date de 1760, et qu’il est donc pos­té­rieur à la mort de Montesquieu (1755). On pour­rait alors pen­ser que Chardin a été influencé par cet Essai, mais le texte de Jaubert n’évoque même pas, de près ou de loin, les réflexions de Montesquieu sur le goût. Cette absence est étonnante voire déconcer­tante, et on est en droit de se deman­der quelle est la fonc­tion du texte de Jaubert dans cet ouvrage dont on per­çoit mal la cohé­rence d’ensem­ble. Certes, cet opus­cule est consa­cré au XVIIIe siè­cle et Chardin est l’un des pein­tres fran­çais les plus repré­sen­ta­tifs de cette période, mais sa pein­ture et le thème traité sont fort éloignés des préoc­cu­pa­tions de Montesquieu. En effet, les ana­ly­ses de l’Essai sur le goût s’appuient sur de nom­breux exem­ples artis­ti­ques emprun­tés à l’art ita­lien et jamais n’évoquent le thème de la nature morte… N’aurait-il pas été plus judi­cieux de pro­po­ser un docu­ment consa­cré à l’un des pein­tres cités par Montesquieu ? Les œuvres de Raphaël, de Michel-Ange sont suf­fi­sam­ment nom­breu­ses pour qu’on puisse en choi­sir une et l’ana­ly­ser à par­tir des réflexions de Montesquieu. Cette option n’aurait pas trahi l’esprit de la col­lec­tion en pré­sen­tant le docu­ment comme une étude de la récep­tion des maî­tres ita­liens par un phi­lo­so­phe du XVIIIe siè­cle. Immiscer une nature morte de Chardin dans un ouvrage consa­cré à l’esthé­ti­que de Montesquieu est au mieux une faute de goût, au pire un man­que de consi­dé­ra­tion pour cette esthé­ti­que.

Le dos­sier se pour­suit en six points. Le pre­mier est consa­cré au « Mouvement lit­té­raire : les Lumières et la nais­sance de l’esthé­ti­que ». Le texte tient les pro­mes­ses de son titre en resi­tuant l’Essai sur le goût dans les condi­tions poli­ti­ques, socio-économiques et cultu­rel­les de son époque. Si le résumé sur la phi­lo­so­phie esthé­ti­que fran­çaise est clair, la brève ana­lyse de l’Essai sur le goût l’est moins, l’enjeu étant de savoir si l’esthé­ti­que de Montesquieu est plei­ne­ment ratio­na­liste : « Ainsi le goût ne sau­rait être seu­le­ment une affaire de rai­son et laisse une place à l’incom­pré­hen­si­ble » (p. 70). Cependant, afin d’étayer sa démons­tra­tion, Eloïse Lièvre reprend un pas­sage de l’Essai où Montesquieu sou­li­gne que le goût natu­rel n’est pas une connais­sance théo­ri­que mais une appli­ca­tion prompte et exquise des règles, même cel­les que l’on ne connaît pas. « Ne pas connaî­tre » devient ainsi « ne pas com­pren­dre », ce qui sem­ble un rac­courci déme­suré, étranger à la pen­sée de Montesquieu. En revan­che, le tableau biblio­gra­phi­que inti­tulé « Pour aller plus loin » qui clôt ce cha­pi­tre pré­sente un pano­rama pré­cis d’ouvra­ges à consul­ter afin de « mieux connaî­tre les condi­tions de la nais­sance de l’esthé­ti­que » (p. 70) . Le second point « Genre et regis­tre » revient sur la genèse de l’Essai sur le goût et relève que, si ce texte est bref en com­pa­rai­son de cette somme qu’est L’Esprit des lois, cette briè­veté est récur­rente chez Montesquieu puisqu’elle se retrouve dans la majo­rité de ses œuvres. Puis Eloïse Lièvre s’inté­resse à ce genre lit­té­raire qu’est l’essai, sou­li­gnant que le modèle vient tout autant de Montaigne que des phi­lo­so­phes anglais tels Bacon et Locke, et dif­fère des « essais-fleu­ves his­to­ri­ques » de Voltaire et de Diderot avec les­quels Montesquieu a en com­mun une « démar­che empi­ri­que » (p. 76). L’auteur remar­que ensuite que le texte de Montesquieu est une contri­bu­tion aty­pi­que à l’Encyclopédie puis­que son essai com­mence sans défi­ni­tion étymologique et séman­ti­que des prin­ci­paux ter­mes uti­li­sés dans l’arti­cle ; de plus l’Essai se pré­sente ainsi : « une suite de frag­ments for­mant un tout soli­daire dont l’enchaî­ne­ment des par­ties sem­ble tan­tôt jus­ti­fié tan­tôt au contraire assez arbi­traire ne cor­res­pond pas à la “méthode” carac­té­ris­ti­que de l’arti­cle ency­clo­pé­di­que, telle que Diderot l’appelle de ses vœux. » (p. 79) En invo­quant cet arbi­traire qui ani­me­rait l’Essai sur le goût, l’auteur n’encou­rage guère le lec­teur à se plon­ger dans les méan­dres de la pen­sée mon­tes­qui­vienne.

Le troi­sième point pré­sente « L’écrivain à sa table de tra­vail » ; il décrit une « lon­gue ges­ta­tion faite de tâton­ne­ments, d’aban­don » (p. 81). En ce sens, le Spicilège et Mes pen­sées sont pré­sen­tés comme des brouillons qui ne s’avouent pas comme tels (p. 81). L’auteur démon­tre alors cette théo­rie du brouillon en allant cher­cher dans ces deux tex­tes les idées qui sont pas­sées dans l’Essai, sans s’attar­der sur le choix de ces idées. Puis le dos­sier s’inté­resse à l’écrivain voya­geur que fut Montesquieu : son expé­rience ita­lienne est par­ti­cu­liè­re­ment mise en évidence car son appren­tis­sage des arts s’étant fait en Italie, on com­prend alors la rai­son pour laquelle l’Essai fait prin­ci­pa­le­ment réfé­rence à Raphaël, Véronèse, Titien, Andrea del Sarto et les manié­ris­tes Pontormo et Rosso. Rien n’est dit sur le style, la fac­ture de ces pein­tres ou écoles, l’auteur se conten­tant de citer les moments où ces artis­tes sont évoqués dans l’Essai. Ainsi Titien par­vient à faire voir « la chair et le corps même de sa Vénus » (p. 86). Il eût été inté­res­sant de savoir de quel tableau il s’agit, Titien ayant plu­sieurs fois repré­senté cette déesse dans des scè­nes dif­fé­ren­tes. Enfin l’auteur rap­pelle la pré­fé­rence de Montesquieu pour Michel-Ange, artiste qu’il consi­dère comme un génie – néan­moins la déli­cate ques­tion de savoir en quoi consiste ce génie n’est guère trai­tée. Ces lacu­nes sont sans doute liées à des contrain­tes éditoriales (cepen­dant le volume des Lettres per­sa­nes dans la même col­lec­tion com­porte trois cent vingt-cinq pages de plus…). La fin de l’étude est consa­crée au retour de Montesquieu en France et évoque sa vie par­ta­gée entre Paris et son châ­teau de La Brède, pré­senté comme le lieu où il tra­vaille et écrit.

Les trois der­niers points sont des clas­si­ques de cette col­lec­tion. Tout d’abord un grou­pe­ment de tex­tes consa­crés aux « Jardins et pay­sa­ges peints aux XVIIIe et XIXe siè­cles ». Si ce choix est légi­timé par le rap­pel que le cha­pi­tre de l’Essai inti­tulé « De la curio­sité » traite de ce thème, le lexi­que uti­lisé ne craint pas l’ana­chro­nisme puisqu’on apprend que « Montesquieu se livre à une sorte de match entre la nature et l’art » (p. 92). Les « joueurs » qui per­pé­tuent ce « match » sont Rousseau (Julie ou La Nouvelle Héloïse), Baudelaire (« Le Paysage », extrait du Salon de 1859), Huysmans (Á Rebours), Victor Hugo (Les Misérables). Chaque extrait d’une qua­ran­taine de lignes est intro­duit par une pré­sen­ta­tion consé­quente de cha­que œuvre ; il s’agit par ce grou­pe­ment de met­tre en évidence l’évolution de la pen­sée artis­ti­que concer­nant le rap­port entre l’art et la nature. Huit pages sont ensuite consa­crées à la chro­no­lo­gie où Montesquieu est resi­tué en son temps. Enfin, le volume s’achève par des éléments de réflexion afin que les élèves se dotent de leur pro­pre fiche de lec­ture.

Pierre Truchot (Angoulême)