Montesquieu
 

1789 : Montesquieu aristocrate

Première publication : Dix-Huitième Siècle (21), 1989, p. 73-82

Pierre Rétat, sous le signe de Montesquieu

1789 : Montesquieu aristocrate

Nous ne pré­ten­dons pas éclairer la place de Montesquieu en 1789 : d’autres tra­vaux, d’Ély Carcassonne à Roger Barny, ont déjà contri­bué à res­ti­tuer le débat d’idées où il est engagé dans un large cadre1. Nous vou­drions ras­sem­bler seu­le­ment quel­ques témoi­gna­ges four­nis par une lec­ture aussi exhaus­tive que pos­si­ble des jour­naux de l’année. Il faut inter­ro­ger cette archive avec pru­dence et en gar­dant cons­cience des limi­tes qui la carac­té­ri­sent. Dominé en géné­ral par la rapi­dité de l’événement ou l’obli­ga­tion cons­tante de ren­dre compte des tra­vaux de l’Assemblée, le jour­nal n’offre que des énoncés allu­sifs et n’entre que secondai­re­ment, de façon sim­pliste ou pré­ci­pi­tée, dans les dis­cus­sions poli­ti­ques fon­da­men­ta­les aux­quel­les le nom de Montesquieu est par­fois asso­cié. On mesure malai­sé­ment, d’autre part, la valeur repré­sen­ta­tive des tex­tes de presse, qui sans doute reflè­tent une par­tie de ce qu’on appelle l’« opi­nion publi­que », mais sans qu’on puisse de leur témoi­gnage conclure aux ten­dan­ces d’un groupe social. Ne leur deman­dons pas plus que des indi­ces. Mais ils sont pré­cieux lorsqu’on essaie de domi­ner une vaste pro­duc­tion et d’y ouvrir quel­ques pers­pec­ti­ves. La rela­tive pau­vreté du mes­sage jour­na­lis­ti­que devient alors un atout : il balise plus clai­re­ment un champ indis­tinct, il révèle sou­vent des usa­ges conve­nus, des quasi auto­ma­tis­mes et prend de ce fait une valeur mas­sive : plus il est som­maire, plus il signi­fie. Tel est l’objet que nos docu­ments peu­vent res­ti­tuer, tel est le Montesquieu que nous allons essayer de sai­sir en 1789.

Il lui arrive encore de faire figure hono­ra­ble parmi les phi­lo­so­phes qui ont pré­paré la Révolution. Il n’entre pas dans les lis­tes de « pro­phè­tes » où l’on trouve, avec un éclat divers, Voltaire, Rousseau, Raynal, Mably…, mais il peut leur être asso­cié dans les généa­lo­gies de la Révolution. Nicolas de Bonneville l’invo­que dans la VIe let­tre de son Tribun du peu­ple (début juin), au terme d’un vibrant appel à l’ins­truc­tion du peu­ple : « Ô Montesquieu, ô Voltaire, et toi, mon cher Rousseau, ensei­gnez-moi donc l’art d’emmiel­ler le breu­vage salu­taire ! car la vérité elle-même a son beau côté » (p. 35). Bassenge trace à grands traits, dans l’intro­duc­tion de son Journal patrio­ti­que, paru à Liège en octo­bre, le mou­ve­ment de la rai­son au xviiie siè­cle : « Peu à peu les ténè­bres se déchi­rent. Montesquieu vient et lève le voile ; Rousseau le déchire. Apôtres de la rai­son, Défenseurs de la jus­tice, Vengeurs des Droits de l’homme, Voltaire, Helvétius, Raynal, Mirabeau et cent autres, leurs dignes échos, se sou­lè­vent, se liguent, ton­nent, entraî­nent, et la Révolution se fait dans les esprits » ; et, pour défi­nir les pra­ti­ques des des­po­tes qui ont rendu cette révo­lu­tion néces­saire, il a recours au fameux rac­courci méta­pho­ri­que de L’Esprit des lois sur les sau­va­ges de la Louisiane (V, 13). Louis-Sébastien Mercier met également son nom en tête de la « cohorte des pré­cur­seurs », dans ses adieux « À l’année 1789 » : « Montesquieu, Rousseau, Diderot, Mably, Helvétius, Voltaire, Turgot et Thomas sont dans la tombe ; ils n’ont point vu les jours étonnants, les jours de gloire que leur génie avait pré­pa­rés » (Annales patrio­ti­ques et lit­té­rai­res, n° XC, 31 décem­bre).

La place que conserve Montesquieu dans l’aven­ture déjà mythi­que de ce qu’on appelle alors par­fois « le siè­cle de lumiè­res » ne doit pas faire illu­sion. Le début de la Révolution mar­que pour lui un tour­nant cri­ti­que. Les jour­naux cons­ta­tent, dans les pre­miers mois de 1789, l’étendue d’une influence qui va de pair avec la crois­sance des publi­ca­tions poli­ti­ques. Selon L’Année lit­té­raire, L’Esprit des lois « est aujourd’hui le livre à la mode, c’est l’ora­cle invo­qué et cité dans les cir­cons­tan­ces actuel­les, également par les par­ti­sans divers des sys­tè­mes oppo­sés » (n° 20, 20 mai, t. III, p. 252). (La liste serait assez lon­gue des ouvra­ges recen­sés où les cri­ti­ques signa­lent une ins­pi­ra­tion pui­sée de Montesquieu.) Mais le jour­na­liste ajoute qu’il est néces­saire, « plus que jamais, de sou­met­tre au creu­set de la cri­ti­que les opi­nions mora­les et légis­la­ti­ves de ce grand homme. Comme il favo­rise tan­tôt la liberté répu­bli­caine et tan­tôt le des­po­tisme aris­to­cra­ti­que, son auto­rité et son influence pour­raient nous égarer étrangement », et il cite avec appro­ba­tion le livre de Grouvelle, De l’auto­rité de Montesquieu dans la révo­lu­tion pré­sente, qui vient de paraî­tre (p. 253-262). En août 1790, Linguet, por­tant un juge­ment géné­ral sur la Révolution, et remar­quant les condi­tions d’impro­vi­sa­tion dans les­quel­les elle s’est faite, établit les prin­ci­pa­les filia­tions idéo­lo­gi­ques : « Jean-Jacques Rousseau, Mably, les écrivains chez qui l’on a pu buti­ner le plus d’idées ou de spé­cu­la­tions poli­ti­ques, ceux qui ont paru met­tre sous la main le plus de théo­ries, de légis­la­tions tou­tes fai­tes, sont ceux que l’on a mis à contri­bu­tion. Montesquieu avait d’abord été une des gran­des auto­ri­tés que l’on citait ; mais le tor­rent ayant jeté l’Assemblée Nationale vers la Démocratie, L’Esprit des lois s’est trouvé, comme la robe Aristocratique dont il est l’arse­nal, hors de mode » (Annales poli­ti­ques, civi­les et lit­té­rai­res du XVIIIe siè­cle, t. XVI, n° 129, p. 270).

Les signes de ce retour­ne­ment appa­rais­sent clai­re­ment dans les pre­miers jour­naux poli­ti­ques non auto­ri­sés, à par­tir de mai ; ils accom­pa­gnent, a contra­rio, une uti­li­sa­tion de L’Esprit des lois que les « patrio­tes » consi­dè­rent comme insup­por­ta­ble. C’est l’ouvrage de l’évêque de Langres, La Luzerne, Sur la forme d’opi­ner aux États Généraux, publié vers le 10 mai, qui pro­vo­que une réac­tion révé­la­trice et peut-être déci­sive, en ce moment intense où se noue le conflit entre les ordres. L’auteur du Bulletin des États Généraux, dans son n° 1 du 15 mai, révèle l’« héré­sie poli­ti­que » de l’évêque, sur le vote par ordres, et dési­gne le point cen­tral de la contes­ta­tion : « La noblesse n’est pas plus néces­saire dans une monar­chie, quoi qu’en dise M. l’évêque, duc de Langres, sur la foi de Montesquieu, qu’elle n’empê­che le pou­voir arbi­traire dont elle est sou­vent le sou­tien » ; et il remar­que que la Chine, gou­ver­ne­ment modéré, n’a pas de noblesse (p. 46)2. Mirabeau reprend et ampli­fie la dis­cus­sion quel­ques jours après, dans les troi­sième et qua­trième des Lettres à ses com­met­tants, parues vers le 25 mai. La Luzerne craint qu’une seule assem­blée ne détruise les dis­tinc­tions d’ordres, la noblesse, donc la monar­chie : « Vous avez soin de vous munir d’un pas­sage de Montesquieu, qu’on sait être le patron des ordres pri­vi­lé­giés. Depuis quel­que temps sur­tout ils l’invo­quent avec une fer­veur qui n’a pas laissé que de faire tort à sa gloire. On soup­çonne avec rai­son que plu­sieurs maxi­mes de L’Esprit des lois deman­de­raient à être sou­mi­ses à un nou­vel exa­men, qu’il n’est pas prouvé qu’on doive les rece­voir comme arti­cle de foi » (IVe Lettre, p. 23). La polé­mi­que vigou­reuse qu’engage ici Mirabeau vise et atteint direc­te­ment Montesquieu : au-delà d’un pâle épigone et des cir­cons­tan­ces immé­dia­tes, elle met en cause une concep­tion pres­ti­gieuse de la monar­chie, des corps inter­mé­diai­res, de la balance des pou­voirs, qui en mai 1789 fait encore obs­ta­cle à la vic­toire idéo­lo­gi­que des « com­mu­nes » et de la nation sou­ve­raine. La « pré­ten­due balance des pou­voirs […] n’est pro­pre qu’à faire des dupes et des fri­pons » ; le but de la société est d’oppo­ser l’« égalité poli­ti­que » à l’iné­ga­lité natu­relle pour la cor­ri­ger : « Vous voyez, Monseigneur, qu’on peut s’égarer en sui­vant les tra­ces de Montesquieu » (p. 24-29). (On trouve encore, au n° XXXVII du Courrier de Provence, 3 5 sep­tem­bre, p. 3, une note contre Montesquieu et la dis­tinc­tion des ordres, favo­ra­ble au des­po­tisme.)

Dans un moment où les événements se pré­ci­pi­tent, où les gran­des options poli­ti­ques s’affir­ment et s’oppo­sent plus vigou­reu­se­ment à mesure que les enjeux se pré­ci­sent et que les dénoue­ments se rap­pro­chent, Montesquieu devient par la néces­sité des cho­ses l’homme d’une cause, d’un parti, d’un passé que les patrio­tes condam­nent avec pas­sion. L’Esprit des lois sem­ble ana­chro­ni­que ou sus­pect lors­que la vieille monar­chie se trans­forme en « ancien régime ». Poncelin de La Roche-Tilhac s’étonne, dans son Courrier fran­çais, que la France ait pu sub­sis­ter sans cons­ti­tu­tion pen­dant tant de siè­cles : « Depuis vingt ans je publie dans mes écrits, et je le répète dans les socié­tés, que nous som­mes sans cons­ti­tu­tion, que les usa­ges seuls nous maî­tri­sent, et que ces usa­ges, qui n’ont été sanc­tion­nés que par le caprice des des­po­tes, se contra­rient sou­vent les uns les autres, mais en pré­co­ni­sant cette vérité, j’ai plus d’une fois été pris pour un fou, pour un énergumène, pour l’ennemi des lois natio­na­les. On me citait Grégoire de Tours, Aimoin, Frédégaire, l’abbé Trithème, Dubos, Mably, Montesquieu… » (Séance XXI, 22 juillet, p. 2). Ce témoi­gnage ne révèle qu’une part infime de l’énorme ques­tion de la « cons­ti­tu­tion », et pré­ci­sé­ment lorsqu’elle devient désuète : on y voit Montesquieu, der­nière auto­rité d’une troupe vétuste, emporté dans l’effon­dre­ment d’un thème idéo­lo­gi­que, dont les der­niers tenants étaient les meneurs de la Chambre de la noblesse.

C’est dans ce contexte cen­tral du début de la Révolution que Montesquieu devient un « aris­to­crate ». Ce mot, en 1789, a une valeur mobi­li­sa­trice et som­mai­re­ment sélec­tive. Selon les Révolutions de Paris « le mot Aristocrate n’a pas moins contri­bué à la révo­lu­tion que la cocarde. Sa signi­fi­ca­tion est aujourd’hui très étendue ; il s’appli­que à tous ceux qui vivent d’abus, qui regret­tent les abus, ou qui veu­lent créer de nou­veaux abus » (n° XVII, 7-14 novem­bre, p. 3-4)3. Directement com­pro­mis dans l’« ancien ordre de cho­ses », Montesquieu tombe, du mau­vais côté, sous le cou­pe­ret de la déno­mi­na­tion. Dans la let­tre X du Tribun du peu­ple, à la fin de juin, Bonneville met en scène un dou­ble de lui-même, l’« Inconnu », âme exal­tée, inquiète, dévo­rée de l’« amour sacré de la patrie », qui laisse en dis­pa­rais­sant une biblio­thè­que choi­sie : à côté de quel­ques gran­des œuvres du xviiie siè­cle figure un Esprit des lois, « ouvrage en lam­beaux, nom­bre de cha­pi­tres y sont bif­fés, ratu­rés, et on y lit sou­vent en marge, Esclave, Aristocrate, Bel esprit, Ennemi du genre humain, Tu savais donc la vérité » (4e livrai­son, p. 131)4. En juillet le Journal poli­ti­que-natio­nal remar­que qu’au moment où se pré­pa­raient les États Généraux, « Montesquieu, pour avoir avancé qu’il n’y a pas de Monarchie sans noblesse, n’y a gagné que l’épithète d’Aristocrate » (n° 3, 16 juillet, p. 6). En octo­bre, Waudin, auteur du Parisien nou­vel­liste, rap­pelle les années anté­rieu­res à la Révolution, « où l’on consa­crait, par une sta­tue érigée aux frais du Peuple, les ada­ges aris­to­cra­ti­ques de Montesquieu » (n° III, 3 octo­bre, p. 11)5, et accepte avec peine que l’auteur d’un ouvrage recensé s’appuie du sen­ti­ment « de Montesquieu lui­­même, de cet ado­ra­teur de l’aris­to­cra­tie, qui a dit dans ses Lettres per­sa­nes ce qu’il n’avait pas osé dire dans L’Esprit des Lois, crainte de déplaire aux Aristocrates nobles et Nobilisés » (n° VI, 10 octo­bre, p. 23). On par­don­nera à cet ardent patriote une petite incer­ti­tude chro­no­lo­gi­que pour lui savoir gré de la rigueur de ses juge­ments. Ils sont pour nous d’autant plus ins­truc­tifs qu’ils n’ont besoin d’aucune jus­ti­fi­ca­tion et sem­blent expri­mer avec assu­rance une opi­nion com­mune. Les astu­cieux com­pè­res des Actes des apô­tres n’ont pas man­qué ce petit arti­cle dans leur revue du lan­gage et de l’ortho­doxie révo­lu­tion­nai­res. Ils écrivent, au terme d’un éloge dithy­ram­bi­que de Robespierre : « Nous avons été ten­tés un moment de com­pa­rer M. Robespierre à Montesquieu, mais nous nous som­mes res­sou­ve­nus que l’aris­to­cra­tie de ce der­nier mêlait un som­bre nuage aux rayons de sa gloire » (n° V, novem­bre, p. 11). Ils y revien­nent plu­sieurs fois avec un inso­lent plai­sir, par exem­ple pour intro­duire la décou­verte d’un nou­veau pou­voir, le « pou­voir admi­nis­tra­tif », par les têtes pen­san­tes du jour : « Montesquieu, qui n’aper­ce­vait la vérité qu’à tra­vers ses pré­ju­gés aris­to­cra­ti­ques, Montesquieu, qu’on a appelé un grand homme dans les temps d’igno­rance qui ont pré­cédé la révo­lu­tion, Montesquieu, qu’on ne lit plus que pour cal­cu­ler les pro­grès énormes que la rai­son uni­ver­selle et la science des droits de l’homme ont faits depuis lui […] » (n° VIII, p. 3)6.

On com­prend donc aisé­ment que les allu­sions à Montesquieu soient rares dans la presse patriote7, et rela­ti­ve­ment plus nom­breu­ses dans la presse modé­rée ou contre-révo­lu­tion­naire, où elles revê­tent une signi­fi­ca­tion exac­te­ment com­plé­men­taire. L’abbé Barruel qui, dans le Journal ecclé­sias­ti­que, voit se mul­ti­plier les « funes­tes pré­sa­ges » de révo­lu­tions poli­ti­ques, dénonce en avril « le déluge de ces pro­duc­tions anti-monar­chi­ques » qui sous le voile du zèle veu­lent la ruine de la France ; selon une vieille méthode de l’apo­lo­gé­ti­que, il retourne contre leurs auteurs l’auto­rité de Montesquieu, « l’un de vos génies », invité à oppo­ser aux « sophis­mes du jour » les conseils de pru­dence de la pré­face de L’Esprit des lois et la sage dis­tinc­tion entre la « liberté du peu­ple » et le « pou­voir du peu­ple8 ». Choix facile, pour qui connaît un peu Montesquieu, mais judi­cieux, et qui va droit aux pro­blè­mes brû­lants de la « cor­rec­tion » des « abus9 » et de la « liberté » poli­ti­que. Lorsque les révo­lu­tions mena­çan­tes ont éclaté, cer­tains pen­sent encore à Montesquieu pour ten­ter d’en modé­rer la mar­che et les effets. L’auteur des Nouvelles éphémérides de l’Assemblée natio­nale, d’abord exalté par le « patrio­tisme » et l’« énergie » des Français, au début d’août, recule vite d’hor­reur devant les débor­de­ments de la « licence » et les « fureurs » du peu­ple : « Le pou­voir légis­la­tif ne doit-il pas être tar­dif dans sa mar­che ? Les inno­va­tions, dit Montesquieu, sont dan­ge­reu­ses dans un État monar­chi­que. Mais si elles sont jugées néces­sai­res, ne doi­vent-elles pas être pré­pa­rées avec des ména­ge­ments qui pré­vien­nent les chocs et les frot­te­ments ? » (n° VIII, 14 août, p. 115) À la pru­dence, à la len­teur néces­sai­res, on a pré­féré l’impro­vi­sa­tion et la vio­lence : trans­po­sant la méta­phore de la féo­da­lité dans L’Esprit des lois, l’auteur voit dans la monar­chie un « grand arbre » que l’on a abattu au lieu de l’émonder (n° XXI, 27 août, p. 327)10.

Montesquieu est donc une auto­rité vers laquelle se tour­nent par­fois ceux qui crai­gnent ou voient déjà à l’œuvre l’« anar­chie » popu­laire, la « démo­cra­tie », le « délire » géné­ral des esprits. Le Journal poli­ti­que-natio­nal, organe contre-révo­lu­tion­naire de la pre­mière heure, oppose à la folle jeu­nesse de Desmoulins quel­ques exem­ples augus­tes : « Le grand d’Argenson, Montesquieu, J.-J. Rousseau, et autres grands écrivains, mûris par l’âge et par la réflexion, finis­saient par avoir beau­coup d’indul­gence pour les gou­ver­ne­ments. Ils se conten­taient de les aver­tir ; ils leur par­laient for­te­ment en faveur des peu­ples ; mais ils se gar­daient bien de remuer le chan­de­lier de l’auto­rité ; ils redou­taient par des­sus tou­tes cho­ses, cette espèce d’enthou­siasme subit qui prend aux peu­ples, lorsqu’on leur laisse goû­ter de la sou­ve­rai­neté » (n° 18, sep­tem­bre, p. 5, ana­lyse de La France libre). Quand l’abbé Royou se met à publier, dans cha­que livrai­son de L’Année lit­té­raire, à par­tir d’octo­bre, un arti­cle poli­ti­que, c’est pour déplo­rer l’anar­chie régnante et dénon­cer le dan­ger de tout réfor­mer, et c’est encore Montesquieu dont il demande la cau­tion et qui lui ins­pire une dis­tinc­tion entre l’« esprit phi­lo­so­phi­que », lent, cir­cons­pect, et l’« esprit réfor­ma­teur », « fou­gueux et emporté », qui « ne doute de rien, décide et tran­che légè­re­ment11 ». La cri­ti­que de l’œuvre révo­lu­tion­naire reste, dans ces pages, rela­ti­ve­ment feu­trée, Royou n’est pas encore l’ardent com­bat­tant des années sui­van­tes ; mais il est déjà de ces monar­chis­tes « lec­teurs assi­dus de Montesquieu », selon l’expres­sion de Jean-Paul Bertaud dans son ouvrage sur les Amis du roi (Paris, 1984, p. 131)12.

Il n’est donc pas étonnant que les auteurs des Actes des apô­tres aient mis en scène leur Montesquieu « aris­to­crate » avec une si joyeuse insis­tance : ils trans­fé­raient, sur un phi­lo­so­phe pres­ti­gieux, la dési­gna­tion à laquelle les condam­nait la lutte poli­ti­que, et enten­daient en faire ainsi éclater l’absur­dité. Il reste que Montesquieu est le grand per­dant, au terme des pre­miers mois de la Révolution. Tout un pan de sa pen­sée poli­ti­que paraît s’écrouler avec la monar­chie d’ordres, en juin, ou ne sur­vi­vre que dans l’achar­ne­ment des « aris­to­cra­tes ». Quand com­mence la dis­cus­sion de la cons­ti­tu­tion et quand s’agite, en par­ti­cu­lier, la ques­tion du veto, la situa­tion est moins claire, mais le bilan n’est guère meilleur. L’inter­pré­ta­tion d’un rédac­teur de la Gazette natio­nale paraît fort léni­fiante et trom­peuse ; Montesquieu avait décidé la ques­tion du meilleur gou­ver­ne­ment en don­nant la pré­fé­rence à la monar­chie tem­pé­rée : « Heureusement que les repré­sen­tants de la nation sont en cela d’accord avec Montesquieu, et que nous voyons suc­cé­der un juste balan­ce­ment des pou­voirs à cette puis­sance abso­lue qui don­nait trop aux rois la faci­lité de deve­nir des des­po­tes » (n° 7, 30 novem­bre, ana­lyse des Vœux d’un soli­taire de Bernardin de Saint-Pierre). Or, depuis le mois d’août, les jour­na­lis­tes révo­lu­tion­nai­res répè­tent que la France doit et va se doter d’une cons­ti­tu­tion plus par­faite que celle de l’Angleterre ; la défaite de Mounier et de ses par­ti­sans est, dans une cer­taine mesure, celle du modèle anglais de L’Esprit des lois. C’est sans doute pour­quoi, en décem­bre, les numé­ros XII et XIII des Actes des apô­tres sont entiè­re­ment consa­crés à un « Projet de cons­ti­tu­tion pour l’année 1790 », direc­te­ment trans­crit ou ins­piré du fameux cha­pi­tre 6 du livre XI de L’Esprit des lois ; une conclu­sion invite les Français à « contem­pler » l’Angleterre, l’excel­lence de son gou­ver­ne­ment, et à cher­cher la seule liberté réelle dans une monar­chie : « toute autre cons­ti­tu­tion vous pré­ci­pi­tera dans le des­po­tisme ou dans l’anar­chie » (n° XIII, p. 14-15).

En jouant avec leur pro­pre texte, en dénon­çant paro­di­que­ment la « super­che­rie poli­ti­que » et les « prin­ci­pes aris­to­cra­ti­ques » de ces deux livrai­sons (n° XIV, p. 3-4), les auteurs dési­gnent obli­que­ment l’état de la ques­tion cons­ti­tu­tion­nelle et secondai­re­ment la posi­tion qu’y occupe Montesquieu à la fin de 1789 : le modèle anglais de la dis­tri­bu­tion des pou­voirs a échoué en France, il devient la pro­priété de la droite contre-révo­lu­tion­naire ou modé­rée, au terme de la lon­gue dérive qui mène du libé­ra­lisme anglo­phile du milieu du siè­cle à l’anglo­pho­bie des années 178013. Nous ne sai­sis­sons en 1789 qu’un bref moment d’une évolution com­plexe, mais moment impor­tant car les idéo­lo­gies y sont mises à l’épreuve des faits et des déci­sions de l’Assemblée natio­nale.

Au moment où Voltaire, et quel­ques autres, sont salués comme des « pro­phè­tes » de la Révolution, Montesquieu est au contraire l’objet d’un « juge­ment pro­phé­ti­que » qui le dis­qua­li­fie : d’Argenson, cité dans le Journal de la ville, « ne croyait pas que l’ouvrage de Montesquieu sur L’Esprit des lois pût jamais opé­rer le retour à la liberté » ; « Nous n’avons point d’Esprit des lois et je doute fort que notre ami Montesquieu nous en donne jamais un qui serve de règle aux légis­la­teurs du monde […]. Je le pré­dis encore une fois, ce n’est pas l’ouvrage qu’il nous faut14 ». L’Esprit des lois était donc percé à jour bien avant de paraî­tre. La Révolution fait seu­le­ment éclater une inca­pa­cité qu’un esprit lucide pré­voyait dès l’ori­gine.

Le ver­dict est lourd. On veut pour­tant pen­ser qu’il reste à Montesquieu la conso­la­tion d’une petite revan­che, et que Loustallot la lui offre dans les Révolutions de Paris. S’élevant avec indi­gna­tion contre les lois électorales votées par l’Assemblée, il sou­tient que l’on peut lais­ser s’expri­mer la volonté géné­rale, au moins à Paris, en pri­vant « par le fait tous les pro­lé­tai­res » du droit de vote et en imi­tant les « comi­ces par cen­tu­ries » des Romains (n° XVII, p. 10). Peut-être se sou­vient-il du Contrat social. Mais pour­quoi Montesquieu lui-même15 n’ins­pi­re­rait-il pas cette pru­dence arti­fi­cieuse à un des plus fou­gueux patrio­tes ? Ce serait là une de ces ruses infer­na­les dont seuls sont capa­bles les aris­to­cra­tes.

É. Carcassonne, Montesquieu et le problème de la Constitution française au XVIIIe siècle (Paris, s.d.), chap. XII, p. 581-658 ; R. Barny, « L’évolution idéologique de J.-J. Mounier entre Rousseau et Montesquieu (l789-1801) » dans Bourgeoisie de province et Révolution, Colloque de Vizille (Grenoble, 1987), p. 81-101.

La Luzerne cite L’Esprit des lois, II, 4, pour prouver la nécessité d’une noblesse dans la monarchie (Sur la forme d’opiner […], p. 28). Remarquons que L’Année littéraire elle-même critique ce chapitre de L’Esprit des lois, et affirme que Montesquieu a confondu la véritable monarchie avec la féodalité (n° 19, 13 mai, t. III, p. 197-201, compte rendu des Voyages du jeune Anacharsis).

Voir Jacques Guilhaumou, « Aristocrate(s)/Aristocratie (1789-1793) », Dictionnaire des usages socio-politiques (1770-1815), vol. I (1985), p. 9-38. Dans la citation des Révolutions de Paris, comme plus loin dans celle du Parisien nouvelliste, les capitales sont dans le texte.

Dans la quatrième édition du Tribun du peuple (1790), plusieurs lettres ajoutées contiennent de vives critiques de Montesquieu : voir lettre XXVI, p. 245 ; il a osé justifier le célibat des prêtres, « Peuple Français […] renversez donc pour toujours une puissance [le clergé] qui a forcé un Montesquieu à s’avilir » (lettre XXVII, p. 250-252).

Nous n’éclaircissons pas l’allusion à cette statue.

Voir ibid., p. 8, où les auteurs s’excusent de citer Montesquieu ; n° XIV, p. 3-5, commentaire bouffon des numéros XII et XIII dont nous parlerons plus loin, et nouveau pamphlet contre Robespierre.

Voir Patriote français, n° 43 (15 septembre), p. 1, où Brissot relève l’« erreur accréditée par Montesquieu », selon laquelle la puissance exécutrice doit être d’autant plus active que la nation est plus considérable : Tournon accuse les « sophistes insensés » qui prétendent que la vertu convient aux seules républiques (Révolution de Paris, n° XVII, 31 octobre-7 novembre, p. 5) ; Montesquieu était déjà vivement critiqué à cet égard dans L’Observateur français (n° 1, avril, p. 32).

« De l’esprit des ouvrages du jour, sur la monarchie » (p. 389-433) ; sont cités (p. 411-412) le dixième alinéa de la préface de L’Esprit des lois et XI, 2.

Grouvelle, inversement, reproche à Montesquieu sa « répugnance pusillanime pour toute espèce de changement », qui « décourage les espérances de la Philosophie » (De l’autorité de Montesquieu dans la révolution présente, XX, p. 112).

Voir L’Esprit des lois, XXX, 1. Dans le même journal (n° X, 16 août, p. 159-160), Montesquieu est d’ailleurs accusé d’être « superficiel », peu intelligible dans son système du gouvernement monarchique, et « trop partisan de la féodalité ».

N° 38, octobre, t. VI, p. 150-153 ; Royou cite les Considérations, XVII, et plus loin, p. 155, L’Esprit des lois, XI, 6, sur la « faculté d’arrêter » ; voir aussi n° 40, octobre, t. VI, p. 243, et t. VI, p. 4, sur la liberté dans la monarchie.

Jeremy Popkin, The Right-Wing Press in France, 1792-1800 (University of North Carolina Press, 1980), révèle la présence permanente de Montesquieu, comme des philosophes du XVIIIe siècle, dans la pensée des polémistes royalistes de la Révolution.

Voir Frances Acomb, Anglophobia in France, 1763-1789. An Essay in the History of Constitutionalism and Nationalism (Duke University Press, Durham, North Carolina, 1950), en particulier VI, « Anglophobia and the French Revolution » (p. 89-123) ; l’idéologie conservatrice devient anglophile à partir de 1780 (p. 104 et suiv.).

N° LXII (1er décembre), p. 247. L’auteur de ce texte cite les Essais de politique, morale, littérature ; il s’agit en réalité des Loisirs d’un ministre d’État ou Essais dans le goût de ceux de Montagne, composés en 1736, par l’Auteur des Considérations sur le gouvernement de France (Amsterdam, 1787), t. II, p. 71-72 ; la citation est assez infidèle dans le détail.

Voir L’Esprit des lois, II, 2 (éd. Brèthe de La Gressaye, t. I, p. 38-39) ; Contrat social, IV, 4 (Œuvres complètes, Bibliothèque de la Pléiade, t. III, p. 450-452).