Montesquieu
 

Images et expression du merveilleux dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence

Première publication : Storia e ragione, Alberto Postigliola dir., Naples, Liguori, 1986, p. 207-218

Pierre Rétat, sous le signe de Montesquieu

Images et expression du merveilleux dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence

On éprouve quel­que scru­pule à par­ler de « mer­veilleux » à pro­pos des Considérations. Le mot, dans la lan­gue de Montesquieu et dans celle de son temps, ren­voie aux « pro­di­ges », aux « enchan­te­ments » de la Fable et des romans, où l’ima­gi­na­tion se livre à ses capri­ces et à ses fic­tions1. Les « récits » de l’his­toire, et les réflexions d’une his­toire expli­ca­tive et phi­lo­so­phi­que ne sem­blent pas pou­voir se com­pro­met­tre avec ces égarements de l’esprit.

Toutefois le mer­veilleux n’est qu’un des res­sorts de la « sur­prise » dont l’Essai sur le goût fait par excel­lence le sen­ti­ment esthé­ti­que : « une chose peut nous sur­pren­dre comme mer­veilleuse, mais aussi comme nou­velle, et encore inat­ten­due2 », et Montesquieu va cher­cher chez les his­to­riens latins, Florus, Suétone, les exem­ples de ce « plai­sir » que sus­cite la per­cep­tion vive d’un spec­ta­cle immense et étonnant. En dépit des caté­go­ries qui fixent la juri­dic­tion des facultés de l’esprit et qui régis­sent les domai­nes de la pro­duc­tion lit­té­raire, il est mani­feste que l’ima­gi­na­tion n’est pas étrangère à l’his­toire, qu’elle en tra­vaille pro­fon­dé­ment les intui­tions et les dic­tions.

Rome est un lieu fort de l’ima­gi­naire his­to­ri­que, et de l’ima­gi­naire de Montesquieu. Elle est valo­ri­sée, dans les Considérations, à la fois comme modèle d’héroïsme, et comme contre-modèle : les énoncés ne man­quent pas qui en dénon­cent la vio­lence dévo­ra­trice et dévas­ta­trice. L’héroïsme confine à la féro­cité, il mène à l’hor­reur et fina­le­ment au chaos. Dans la vaste tra­jec­toire qui conduit du vil­lage pri­mi­tif à Byzance, le nom même de Rome se perd ; issue du néant, elle retourne au néant. La cau­sa­lité his­to­ri­que se com­pose en des­tin, dont la figure se révèle dans le rac­courci d’un bref essai. La signi­fi­ca­tion ultime de l’ouvrage sem­ble se concen­trer dans cette contem­pla­tion des « cho­ses humai­nes ». Montesquieu ne se donne que rare­ment le « spec­ta­cle » de l’his­toire. La rigueur d’un mode d’expo­si­tion clas­si­que, l’atten­tion aux enchaî­ne­ments et aux faits le lui inter­di­sent le plus sou­vent. Mais l’intense inté­rêt qu’il porte à son sujet, sa pas­sion dis­po­sent de la matière his­to­ri­que, lui don­nent forme, relief et valeur. Les tra­ces de cette pas­sion sont lisi­bles à cha­que ins­tant dans l’ordon­nance de l’ouvrage, dans la découpe des ali­néas, dans l’allure de la phrase, dans tout ce qui fait la sin­gu­la­rité de la vision et du style de Montesquieu.

Je vou­drais ici ana­ly­ser quel­ques traits qui conver­gent vers ce qui me paraît l’expres­sion d’un mer­veilleux his­to­ri­que. Tout, dans le des­tin de Rome, est étonnant, admi­ra­ble ou hor­ri­ble ; l’extra­or­di­naire et la sur­prise lan­cent et entre­tien­nent à son suprême éclat le mou­ve­ment multi-sécu­laire et néces­saire de la contra­dic­tion et du retour­ne­ment, de l’auto-des­truc­tion de la visée impé­ria­liste. Les Considérations dévo­rent le temps, le res­ser­rent et le dra­ma­ti­sent. Cette inten­sité accom­pa­gne les figu­res suc­ces­si­ves d’une énormité, d’un objet que sa dif­fé­rence avec tous les autres rend pres­que irréel. L’his­toire de Rome, rêve ou cau­che­mar, devient une expé­rience typi­que par sa mons­truo­sité même.

En déga­geant dans le texte les expres­sions de l’extra­or­di­naire et du para­doxe, les hyper­bo­les et les ima­ges, la dra­ma­ti­sa­tion de la gran­deur et de la déca­dence, j’ai tenté de sui­vre aussi exhaus­ti­ve­ment que pos­si­ble l’emploi de cer­tains mots et de cer­tai­nes tour­nu­res. Ne dis­po­sant pas d’index lexi­cal, je confesse une fois pour tou­tes que mes comp­ta­ges sont pro­ba­ble­ment sujets à cau­tion, et qu’ils ne sau­raient avoir qu’une valeur indi­ca­tive.

La para­bole romaine sur le des­tin des grands empi­res tire toute sa vertu de ce qu’elle est uni­que et extrême. Sa valeur uni­ver­selle va de pair avec son anor­ma­lité. Montesquieu accu­mule les expres­sions de l’excep­tion, du contraste entre Rome et tou­tes les autres nations : « On ne trouve point ailleurs, dans les his­toi­res, une suite non inter­rom­pue de tels hom­mes d’État et de tels capi­tai­nes » (I, p. 70 [p. 90 ; ajout de l’édition de 1748]). Rome était faite pour s’agran­dir, « elle ne s’est pas trou­vée plus sage que tous les autres États de la terre en un jour, mais conti­nuel­le­ment » (IX, p. 120 [p. 159]). « La force de son ins­ti­tu­tion avoit été telle, qu’elle avoit conservé une valeur héroï­que, et toute son appli­ca­tion à la guerre, au milieu des riches­ses, de la mol­lesse et de la volupté ; ce qui n’est, je crois, arrivé à aucune nation du monde » (X, p. 122 [p. 162]). Le spec­ta­cle du retour­ne­ment fatal se donne dans tout son éclat à cause de la sin­gu­la­rité même de l’objet : Rome aurait dû périr plus tôt, si une « ins­ti­tu­tion » d’une force étonnante et une conjonc­tion de cir­cons­tan­ces ne l’avaient for­gée pour la conquête du monde ; la dif­fi­culté et le retard des pre­miers suc­cès la pré­ser­vent pour un ave­nir excep­tion­nel : « S’ils avoient rapi­de­ment conquis tou­tes les vil­les voi­si­nes, ils se seroient trou­vés dans la déca­dence à l’arri­vée de Pyrrhus, des Gaulois et d’Annibal ; et, par la des­ti­née de pres­que tous les États du monde, ils auroient passé trop vite de la pau­vreté aux riches­ses, et des riches­ses à la cor­rup­tion » (I, p. 74 [p. 96]). « Trop vite » : il fal­lait que tout fût à son com­ble pour que la chute fût plus pro­fonde3. Les indi­ces du texte poin­tent impli­ci­te­ment vers une pro­vi­dence obs­cure qui dis­pose le drame des « cho­ses humai­nes ». L’excep­tion ne vaut pas seu­le­ment pour la cons­tance et l’héroïsme de la Rome répu­bli­caine ; la déchéance n’est pas moins inouïe : « On est fati­gué de voir, dans l’his­toire des empe­reurs, le nom­bre infini de gens qu’ils firent mou­rir […]. Nous ne trou­vons rien de sem­bla­ble dans nos his­to­riens moder­nes […]. » Le peu­ple romain « étoit devenu le plus vil de tous les peu­ples » (XV, p. 148-149 [p. 200-201]). Montesquieu peut donc jouer magis­tra­le­ment du contraste entre les extrê­mes, non seu­le­ment dans l’économie d’ensem­ble de l’ouvrage, mais en de lon­gues séries à l’inté­rieur de cer­tains cha­pi­tres4. L’his­toire romaine, prise de haut vol, se déploie comme une fic­tion tra­gi­que.

L’excep­tion his­to­ri­que de Rome l’oppose par­ti­cu­liè­re­ment aux États de l’Europe moderne. Montesquieu la signale par un « au lieu que » qui met en regard la vigueur des sol­dats-citoyens de la République et la fai­blesse des armées moder­nes. « Nous n’avons plus une juste idée des exer­ci­ces du corps […] au lieu que, chez les anciens, tout, jusqu’à la danse, fai­soit par­tie de l’art mili­taire » (II, p. 77 [p. 100 ; ajout de l’édition de 1748]) ; […] « au lieu qu’il arrive pres­que conti­nuel­le­ment, aujourd’hui, que des armées, sans avoir com­battu, se fon­dent, pour ainsi dire, dans une cam­pa­gne » (II, p. 79 [p. 102]) ; « Dans nos com­bats d’aujourd’hui, un par­ti­cu­lier n’a guère de confiance qu’en la mul­ti­tude : mais cha­que Romain […] » (ibid.). Il refuse cer­tes de consi­dé­rer les Anciens comme « d’autres hom­mes que nous » ; il donne de la puis­sance rela­tive des peti­tes répu­bli­ques une expli­ca­tion économique et sociale. Mais, au même moment, il laisse enten­dre que la « dif­fé­rence de situa­tion » est une dégra­da­tion et un « dérè­gle­ment » (III, p. 81 [p. 106]). Comme dans L’Esprit des lois, on voit ici s’affron­ter une intense valo­ri­sa­tion de l’Antiquité répu­bli­caine et une démar­che ration­nelle de rela­ti­vi­sa­tion. « La pro­di­gieuse for­tune des Romains nous paroît inconce­va­ble » (III, p. 80 [p. 105]). Montesquieu s’est donné pour mis­sion de la conce­voir, mais tout mani­feste que le pro­dige excède et défie tou­jours la concep­tion.

Les Considérations abon­dent en expres­sions de l’« inconce­va­ble », du pro­di­gieux, de la sin­gu­la­rité, de l’admi­ra­ble5. L’index du voca­bu­laire de Montesquieu révé­le­rait sans doute à cet égard des cons­tan­tes remar­qua­bles dans toute son œuvre. « Admirable » est de ces adjec­tifs dont le retour et l’effet sont frap­pants dans L’Esprit des lois. J’en ai relevé dix occur­ren­ces dans les Considérations. Il faut noter que les adjec­tifs inten­sifs ne s’appli­quent pas uni­que­ment à l’élévation de Rome, à ses lois, à ses ins­ti­tu­tions, mais à tout ce qui porte un carac­tère de gran­deur et d’énergie : Mithridate (qui, « seul », s’oppose à tant de rois avi­lis), les Parthes inac­ces­si­bles, les stoï­ciens, Attila. L’admi­ra­tion est chez Descartes « la pre­mière de tou­tes les pas­sions6 ». Elle domine aussi sans doute l’âme de Montesquieu.

Elle est une faculté d’étonnement, de sur­prise et, du même coup, elle ins­pire le goût, la pas­sion d’étonner. C’est là le moteur qui, sans arrêt, anime le style de Montesquieu, le prin­cipe qui régit la phrase et l’ali­néa brefs, le temps impul­sif si carac­té­ris­ti­que de sa prose. Je ne signa­le­rai ici que deux traits dont la récur­rence dans les Considérations est pres­que obsé­dante : la clau­sule lan­cée par un « et » dra­ma­ti­que après une ponc­tua­tion (en géné­ral forte, ou sen­tie comme telle), effet de culmi­na­tion-rup­ture pro­pre aux coups de théâ­tre, aux conclu­sions bru­ta­les, inat­ten­dues ou para­doxa­les. Je cite seu­le­ment deux exem­ples, pris au hasard : « et l’incen­die de la ville ne fut que l’incen­die de quel­ques caba­nes de pas­teurs » (I, p. 75 [p. 98]) ; « et, sans être com­pa­trio­tes, ils étoient tous Romains » (VI, p. 108 [p. 141]). Le second trait est l’emploi de « même » en fonc­tion adver­biale après un nom. J’en ai repéré trente et une occur­ren­ces, aux­quel­les il fau­drait ajou­ter les tour­nu­res voi­si­nes (« jusqu’à », « pas même ») ; elles se concen­trent sur­tout dans les cha­pi­tres IV, V, VI, XI et XV7. On y voit tou­jours à l’œuvre la volonté de faire saillir la sin­gu­la­rité ou la vio­lence d’un événement, l’extré­mité d’une situa­tion ou la contra­riété qui la déchire. Montesquieu éprouve un plai­sir renou­velé à exer­cer ainsi l’acuité bra­chy­lo­gi­que de son esprit dans l’écriture. L’his­toire devient, par­fois dans d’infi­mes cir­cons­tan­ces, le lieu de l’étrangeté et du para­doxe. Un exem­ple suf­fira. Montesquieu écrit à pro­pos de la « lâcheté natu­relle » d’Octave : « Peut-être même que ce fut un bon­heur pour lui de n’avoir point eu cette valeur qui peut don­ner l’empire, et que cela même l’y porta » (XIII, p. 137 [p. 184]). Et il ajoute : « Il n’est pas impos­si­ble que les cho­ses qui le désho­no­rè­rent le plus aient été cel­les qui le ser­vi­rent le mieux ». La for­mule para­doxale, volon­tiers anti­thé­ti­que, abonde dans les Considérations. Loin d’être un jeu rhé­to­ri­que, elle exprime l’essence même de l’his­toire telle que la voit et la repré­sente Montesquieu. Elle révèle une forme de fan­tas­ti­que au cœur du réel. « Dans cette idée, ils aug­men­toient tou­jours leurs pré­ten­tions à mesure de leurs défai­tes ; par là ils cons­ter­noient les vain­queurs, et s’impo­soient à eux-mêmes une plus grande néces­sité de vain­cre » (I, p. 73 [p. 94]) ; « et Sylla fait si bien tra­vailler les sol­dats de son armée effrayée de la guerre contre Mithridate, qu’ils lui deman­dent le com­bat comme la fin de leurs pei­nes » (II, p. 79 [p. 101]). Voilà pour la gran­deur, et voici pour la déca­dence : « Rome étoit en ce mal­heu­reux état, qu’elle étoit moins acca­blée par les guer­res que par la paix » (XI, p. 126 [p. 168]).

La scène de l’his­toire romaine est pro­di­gieuse : ce n’est pas, comme nous dirions main­te­nant, le bas­sin médi­ter­ra­néen, dont les confins sont élargis jusqu’à la Germanie ou au ter­ri­toire des Parthes. Dans le lan­gage de Montesquieu, la scène est l’« uni­vers », ou le « monde », une tota­lité qui ne laisse au dehors que le quasi-néant de la bar­ba­rie. Il imite, cer­tes, le lan­gage des his­to­riens romains, lan­gage cou­rant de l’his­to­rio­gra­phie clas­si­que de Rome8, mais il n’en est pas moins remar­qua­ble que les Considérations nous plon­gent, avec une sorte d’ivresse, dans l’hyper­bole de l’équation urbs-orbis. Le mot « uni­vers » n’appa­raît qu’une fois dans son sens pro­pre, à pro­pos de l’« unité d’har­mo­nie » dans le corps poli­ti­que : « Il en est comme des par­ties de cet uni­vers, éternellement liées par l’action des unes et la réac­tion des autres » (IX, p. 119 [p. 157]). Dans tous les autres cas, le mot dési­gne le lieu d’expan­sion de l’Empire romain dans son immen­sité et sa tota­lité. Le lan­gage joue du pres­tige d’une sorte d’infini réa­lisé, ou d’une fini­tude par­faite selon le sens du cos­mos anti­que. Rome, dès l’ori­gine, « s’exer­çoit à des ver­tus qui devoient être si fata­les à l’uni­vers » (II, p. 74 [p. 97]). À par­tir du cha­pi­tre VI, les Romains devien­nent les « maî­tres de l’uni­vers » (VI, p. 106 [p. 139]), ils atti­rent à eux « tout l’argent du monde », ils acca­blent leurs enne­mis, « pour ainsi dire, du poids de l’uni­vers » (VI, p. 107 [p. 140]), leur ville devient « la tête du corps formé par tous les peu­ples du monde » (ibid.). Au moment des guer­res civi­les, c’est le « monde entier » qui est l’enjeu (XIII, p. 138 [p. 185 ; addi­tion de l’édition de 1748]), avant que son énormité même ne se retourne contre Rome : « Rome ne fut plus la maî­tresse du monde, mais elle reçut des lois de tout l’uni­vers » (XVI, p. 157 [p. 214]), et que l’empire ne devienne le champ de des­truc­tion livré aux empe­reurs : Caracalla va « pro­me­ner sa fureur dans tout l’uni­vers » (XVI, p. 158 [p. 215]).

Le temps de l’his­toire romaine n’est pas moins pro­di­gieux. À la tota­lité de l’espace répond celle de l’« éternité ». À vrai dire, l’éternité s’oppose plus qu’elle n’appar­tient au temps (dont j’étudierai plus loin le trai­te­ment dans les Considérations) ; elle est l’absolu qui le trans­cende. Elle ins­talle Rome dans un au-delà de l’his­toire, dans l’essence qui la défi­nit au-delà de tou­tes ses mani­fes­ta­tions. Il s’agit encore d’un cas, mons­trueux, d’excep­tion, d’une trans­mu­ta­tion. L’excès du lan­gage est assu­ré­ment conforme à l’usage venu du latin, et la « ville éternelle » était une hyper­bole com­mune9. Montesquieu la voit poin­dre, dès l’ori­gine, au temps des rois : « On com­men­çoit déjà à bâtir la ville éternelle » (I, p. 69 [p. 89 ; addi­tion de l’édition de 1748]). Mais l’adjec­tif, relevé en neuf occur­ren­ces, exprime pres­que tou­jours la majo­ra­tion extrême de la qua­lité (conti­nuité, puis­sance), et devient une méta­phore de l’inten­sité. « Rome étoit donc dans une guerre éternelle et tou­jours vio­lente » (I, p. 73 [p. 94]) ; « ce qui ren­dit ses for­ces éternelles » (IV, p. 86 [p. 113]) ; Massinisse était l’« ennemi éternel » de Carthage (V, p. 92 [p. 121]) ; Auguste « ren­dit les corps des légions éternels » (XIII, p. 142 [p. 191]). Montesquieu se livre à l’ivresse de la qua­li­fi­ca­tion, qui ins­pire cette phrase étonnante : « Cette ville, fon­dée sous les meilleurs aus­pi­ces, ce Romulus, leur roi et leur dieu, ce Capitole, éternel comme la ville, et la ville, éternelle comme son fon­da­teur, avoient fait autre­fois, sur l’esprit des Romains, une impres­sion qu’il eût été à sou­hai­ter qu’ils eus­sent conser­vée » (X, p. 121 [p. 161]). L’éternité est l’image de la valeur éminente des ori­gi­nes, impé­ris­sa­ble dans l’oubli même et la cor­rup­tion.

Une étude appro­fon­die du voca­bu­laire des Considérations révé­le­rait bien d’autres hyper­bo­les, qui prou­ve­raient encore com­bien l’ima­gi­na­tion de Montesquieu est fas­ci­née par la vio­lence des extrê­mes10. Cette fas­ci­na­tion fait éclore également les ima­ges et les méta­pho­res, dont la plu­part, et les plus éclatantes, com­po­sent l’arrière-fond d’un drame élémentaire et cos­mi­que : l’eau impé­tueuse, la terre secrète, la pesan­teur oppres­sante. L’eau est de loin l’élément dont la pré­sence est la plus fré­quente et la plus signi­fi­ca­tive. La puis­sance en expan­sion de Rome est un « tor­rent » (V, p. 97 [p. 127]), tou­tes les nations vont « se per­dre peu à peu dans la répu­bli­que romaine » (VI, p. 107 [p. 140]), ce qui rap­pelle une phrase célè­bre de L’Esprit des lois. Au terme du des­tin de Rome, l’eau exté­nuée : l’empire d’Orient « finit comme le Rhin, qui n’est plus qu’un ruis­seau lorsqu’il se perd dans l’Océan » (XXIII, p. 209 [p. 285])11. Mais, dans les convul­sions de l’Empire, mar­tyre de Rome, l’eau vio­lente : « Comme on voit un fleuve miner len­te­ment et sans bruit les digues qu’on lui oppose, et enfin les ren­ver­ser dans un moment […] » (XIV, p. 143 [p. 193]). Au som­met de sa puis­sance, Rome fonc­tionne comme une énorme machine de dis­til­la­tion : « C’étoit une cir­cu­la­tion des hom­mes de tout l’uni­vers : Rome les rece­voit escla­ves, et les ren­voyoit Romains » (XIII, p. 142 [p. 191])12. Elle conserve, dans son occu­pa­tion de l’espace, la sou­ve­rai­neté suprême de la mer : « Et il est admi­ra­ble qu’après tant de guer­res, les Romains n’eus­sent perdu que ce qu’ils avoient voulu quit­ter, comme la mer qui n’est moins étendue que lorsqu’elle se retire d’elle-même » (XV, p. 154 [p. 210]). Lorsque les Barbares l’enva­his­sent, c’est l’image d’une gigan­tes­que marée qui s’impose : « Il se fit un reflux de nations et un trans­port de peu­ples de ce côté-là. Les pas­sa­ges de l’Asie étant mieux gar­dés, tout refou­loit vers l’Europe […] » (XIX, p. 180 [p. 245])13.

Rome triom­phante, puis écrasée est suc­ces­si­ve­ment béné­fi­ciaire et vic­time d’une phy­si­que fan­tas­ti­que : « lorsqu’ils fai­soient la guerre à quel­que prince, ils l’acca­bloient, pour ainsi dire, du poids de tout l’uni­vers » (VI, p. 107 [p. 140]) ; « Il sem­bloit que les nations se pré­ci­pi­tas­sent les unes sur les autres ; et que l’Asie, pour peser sur l’Europe, eût acquis un nou­veau poids » (XVII, p. 170 [p. 231]). Machine d’anéan­tis­se­ment, de broyage et d’absorp­tion des peu­ples, Rome est à son tour anéan­tie par des peu­ples sor­tis des confins de son « uni­vers » ; il ne faut pas moins qu’une géné­ra­tion spon­ta­née, selon le vieux mythe de l’autoch­to­nie, pour res­sus­ci­ter des Barbares : « Par l’événement du monde le plus extra­or­di­naire, Rome avoit si bien anéanti tous les peu­ples, que lorsqu’elle fut vain­cue elle-même, il sem­ble que la terre en eût enfanté de nou­veaux pour la détruire » (XVI, p. 162 [p. 220-221]). Par un jeu hardi de l’ima­gi­na­tion sur la tota­lité et la limite, sur les flots sub­mer­geants, Montesquieu ajoute : « Si aujourd’hui un prince fai­soit en Europe les mêmes rava­ges, les nations repous­sées dans le Nord, ados­sées aux limi­tes de l’uni­vers, y tien­droient ferme jusqu’au moment qu’elles inon­de­roient et conquer­roient l’Europe une troi­sième fois ». L’image étonnante de l’ados­se­ment de la force arrê­tée et mena­çante, sem­ble ne pou­voir se réa­li­ser que dans une vision tita­nes­que ins­pi­rée de la pein­ture ou de la sta­tuaire baro­ques.

L’enfan­te­ment des peu­ples ren­voie à la terre pro­fonde, lieu des mira­cles, des lon­gues matu­ra­tions et des créa­tions. La secte stoï­que, si « admi­ra­ble, qui étoit comme ces plan­tes que la terre fait naî­tre dans des lieux que le ciel n’a jamais vus » (XVI, p. 155 [p. 211]), est pro­duite elle aussi par cette magie de l’ombre.

Les Considérations contrac­tent l’his­toire de Rome en un court essai qui suit la chro­no­lo­gie des faits. Il ne s’agit évidemment pas d’un résumé : Montesquieu dis­pose et choi­sit la matière en fonc­tion de la grande loi du deve­nir, de la rela­tion de l’« ins­ti­tu­tion » à sa fin, qu’il dégage. On a pu déjà le cons­ta­ter, il met en scène un drame à la fois exem­plaire et extra­or­di­naire. Il le noue et le conduit jusqu’à sa catas­tro­phe. La médi­ta­tion sur les « cau­ses » et l’inter­pré­ta­tion se déve­lop­pent à par­tir d’un récit ellip­ti­que qui porte, dans son allure et son énergie même, sa pro­pre signi­fi­ca­tion : il est, à lui seul, la figure du pro­dige romain, il en accu­mule tous les signes, menus, pres­sés, innom­bra­bles. Une ana­lyse de tous les aspects du texte, à cet égard, m’entraî­ne­rait plus loin que je ne veux ni ne peux aller. Je ne retien­drai que quel­ques-uns de ces signes.

Ceux de la conti­nuité, en pre­mier lieu. L’orga­ni­sa­tion des cha­pi­tres impose à l’his­toire romaine, en par­ti­cu­lier dans sa phase ascen­dante, une pers­pec­tive dis­so­cia­tive et sélec­tive. Il faut atten­dre la fin des guer­res de Mithridate, achè­ve­ment du « spec­ta­cle » de la gran­deur (VII, p. 111 [p. 144]), pour voir évoquer, en un bref cha­pi­tre, le fonc­tion­ne­ment interne de la cité (VIII). Après quoi tout bas­cule dans la « cor­rup­tion ». Rome était faite pour l’expan­sion, et la suite des guer­res est pro­pre à mani­fes­ter l’extra­or­di­naire conti­nuité de la vaillance romaine, une sorte de mira­cle per­pé­tuel. C’est ici le lieu pri­vi­lé­gié de l’inten­sité hyper­bo­li­que, de la réi­té­ra­tion des expres­sions de la cons­tance, de l’opi­niâ­treté, de l’exer­cice inlas­sa­ble, du cou­rage indomp­ta­ble. Les Romains se ren­dent « plus qu’hom­mes » par la « guerre conti­nuelle » (I, p. 73 [p. 94]), par un « tra­vail conti­nuel », « immense », des fati­gues « conti­nuel­les » (II, p. 76 [p. 99-100]) ; « aussi les voit-on conti­nuel­le­ment, dans les his­toi­res […] arra­cher enfin la vic­toire » (II, p. 79 [p. 103]). Grâce à l’ins­ti­tu­tion des consuls, il n’y a « pas un moment de perdu pour l’ambi­tion » (I, p. 72 [p. 93]), ils agis­sent selon des « prin­ci­pes tou­jours cons­tants » (VI, p. 103 [p. 135]), des « maxi­mes cons­tan­tes » (VI, p. 104 [p. 135 ; addi­tion de l’édition de 1748]). L’adverbe « tou­jours » appa­raît sans cesse, dans ces pages, comme un leit­mo­tiv obsé­dant. Rien n’use Rome, ni ne l’arrête, elle pos­sède en elle le prin­cipe d’un mou­ve­ment sans fin, qui doit aller aux bor­nes du pos­si­ble, aux limi­tes où le temps bas­cule dans l’éternité et l’espace conquis dans l’« uni­vers ». L’excès des mots n’est que le point extrême où por­tent spon­ta­né­ment l’étonnement et l’admi­ra­tion du spec­ta­teur de l’his­toire. « Rome fut un pro­dige de cons­tance » (IV, p. 89 [p. 117).

Les signes de l’immé­dia­teté vont de pair avec ceux de la conti­nuité. Tout va très vite dans les Considérations, et cette rapi­dité n’est pas l’arti­fice du nar­ra­teur-com­men­ta­teur, elle tient à la « nature de la chose », pour repren­dre une expres­sion chère à Montesquieu, à l’énergie et à l’intel­li­gence des acteurs, à leur extra­or­di­naire vertu d’ini­tia­tive, de déci­sion et d’adap­ta­tion, à la sou­dai­neté des actions ou à leur vio­lence. L’adverbe « d’abord » dans son sens clas­si­que, me paraît le prin­ci­pal outil, lui-même concis et remar­qua­ble­ment opé­ra­toire, de cette cons­tante rup­ture14. Il inter­vient en trente-cinq occur­ren­ces, répar­ties dans l’ensem­ble de l’œuvre, mais avec une fré­quence excep­tion­nelle dans le cha­pi­tre VI (sept occur­ren­ces). « On se ser­voit des alliés pour faire la guerre à l’ennemi ; mais d’abord on détrui­soit les des­truc­teurs. Philippe fut vaincu par le moyen des Etoliens, qui furent anéan­tis d’abord après […] » (VI, p. 100 [p. 130). « Lorsqu’ils lais­soient la liberté à quel­ques vil­les, ils fai­soient d’abord naî­tre deux fac­tions » (VI, p. 102 [p. 133]). « Quand quel­que prince avoit fait une conquête, qui sou­vent l’avoit épuisé, un ambas­sa­deur romain sur­ve­noit d’abord, qui la lui arra­choit des mains » (VI, p. 103 [p. 134]). Ces cita­tions suf­fi­sent à faire sen­tir l’effet pro­duit, réi­té­ra­tif et per­cu­tant. Ce cha­pi­tre VI sur la conduite du sénat romain porte à son éclat extrême l’image que Montesquieu veut don­ner, et dont il est lui-même saisi, de la ful­gu­ra­tion. La puis­sance de Rome réside dans une maî­trise totale et effrayante du temps et des cir­cons­tan­ces, dans la magie de l’à-pro­pos et de la rapi­dité. La répé­ti­tion du schéma tem­po­rel dans les atta­ques d’ali­néas par la conjonc­tion ou l’adverbe de temps, la mon­tée métho­di­que, irré­sis­ti­ble, aux extrê­mes, ins­cri­vent dans le texte tou­tes les opé­ra­tions d’une véri­ta­ble sor­cel­le­rie poli­ti­que. L’effet d’immé­dia­teté est ici à son com­ble, mais on le retrouve par­tout, dans les guer­res de Mithridate, chef-d’œuvre de nar­ra­tion ellip­ti­que, dans les mas­sa­cres des empe­reurs15, dans le récit des inva­sions ou l’évocation des croi­sa­des.

Le temps des Considérations est vio­lent, abrupt, celui d’une his­toire por­tée à son degré suprême d’acti­vité. À l’impar­fait du cha­pi­tre VI s’oppose, avec un effet sem­bla­ble de répé­ti­tion, le passé sim­ple de tant d’autres cha­pi­tres : dans le IXe, par exem­ple, sur les guer­res civi­les, lors­que s’impose l’image de la perte de Rome, le temps ver­bal sug­gère une série d’arra­che­ments suc­ces­sifs dont les consé­quen­ces sont infi­nies dans l’ave­nir : « il ruina […], il inventa les pros­crip­tions […]. Dès lors, il fut impos­si­ble de s’atta­cher davan­tage à la répu­bli­que » (XI, p. 124 [p. 165]). « Enfin, la répu­bli­que fut oppri­mée » (XI, p. 129 [p. 172). Le pas­sage d’une extré­mité à l’autre se fait ins­tan­ta­né­ment : « Cette épouvantable tyran­nie des empe­reurs venoit de l’esprit géné­ral des Romains. Comme il tom­bè­rent tout à coup sous un gou­ver­ne­ment arbi­traire, et qu’il n’y eut pres­que point d’inter­valle chez eux entre com­man­der et ser­vir […] » (XV, p. 147 [p. 199-200]). L’his­toire de l’Empire est une suc­ces­sion par­fois fré­né­ti­que de catas­tro­phes et de mons­truo­si­tés, d’où se déta­chent, de façon quasi mira­cu­leuse, des excep­tions elles-mêmes brè­ves et inat­ten­dues (les stoï­ciens, le règne de Trajan).

Je disais que tout va vite dans les Considérations ; il fal­lait qu’il en fût ainsi, pour qu’on vît, en un éclair, le « spec­ta­cle des cho­ses humai­nes », et que la fata­lité qui pour­suit la « gran­deur » appa­rût dans un res­ser­re­ment ver­ti­gi­neux de la vision : « qu’on voie dans l’his­toire de Rome tant de guer­res entre­pri­ses, tant de sang répandu, tant de peu­ples détruits […] ; ce pro­jet d’enva­hir tout, si bien formé, si bien sou­tenu, si bien fini, à quoi abou­tit-il, qu’à assou­vir le bon­heur de cinq ou six mons­tres » (XV, p. 150 [p. 204]).

La contrac­tion de temps répond au mou­ve­ment d’une intui­tion ful­gu­rante et tota­li­sante, qui com­mande l’éclosion spon­ta­née du contraste, de la clau­sule sur­pre­nante, et la sac­cade du rythme bref.

La vision de l’his­toire romaine dans les Considérations ne répond pas à un pro­ces­sus d’idéa­li­sa­tion, du moins au sens cou­rant du terme, mais à une impul­sion cons­tante qui pousse Montesquieu à accen­tuer, à met­tre en relief et en drame. Elle mani­feste une fas­ci­na­tion pour la sin­gu­la­rité, la vio­lence, les grands carac­tè­res, pour ce qu’on appel­lera plus tard l’« énergie ». L’énergie du style, les hyper­bo­les, les ima­ges, révè­lent dans l’écriture une pro­pen­sion à l’excès, une vio­lence inté­rieure et cachée. L’his­toire de Rome, péné­trée de pro­dige et de magie, devient bien une « fic­tion » : Montesquieu la façonne, la modèle, la trans­forme, dans le sens de la plus grande inten­sité. Il y a, dans la pra­ti­que de l’écriture et dans l’esthé­ti­que de Montesquieu, une déme­sure, un élan à la fois brus­que et sans frein, qui tend tou­jours à ouvrir dans le réel his­to­ri­que une pers­pec­tive extrême et tota­li­sante. Faire tout voir en « peu de paro­les », comme il est dit de Florus dans l’Essai sur le goût (p. 1244-1245 [OC, t. 9, p. 492]), c’est le secret du plus grand « plai­sir de l’âme » et « l’effet suprême de l’art. L’âme cher­che tou­jours des cho­ses nou­vel­les, et ne se repose jamais […] » ; « enfin notre âme fuit les bor­nes, et elle vou­drait, pour ainsi dire, étendre la sphère de sa pré­sence » (p. 1243-1244 [p. 491]) ; et, à pro­pos de Suétone : « ainsi l’âme trouve un très grand nom­bre de sen­ti­ments dif­fé­rents qui concou­rent à l’ébranler et à lui com­po­ser un plai­sir » (p. 1250 [p. 499]). On a, et avec juste rai­son, insisté sur la volonté qui habite Montesquieu de com­po­ser, de mesu­rer les for­ces, sur son idéal de « modé­ra­tion » ; Rome, comme le des­po­tisme dans L’Esprit des lois, en est l’envers effrayant, mais aussi fas­ci­nant. Peut-être faut-il donc insis­ter plus encore sur ce que nous révè­lent de Montesquieu la pen­sée, l’ima­gi­na­tion et l’écriture de la vio­lence et de la déme­sure. Elles s’accor­dent par­fai­te­ment à une psy­cho­lo­gie de la curio­sité, du choc, et du plai­sir qui en résulte.

Surprise, étonnement, en quoi se résume pres­que l’Essai sur le goût, ne sont les maî­tres mots d’une poé­ti­que16 que parce qu’ils expri­ment d’abord un mou­ve­ment spon­tané de la per­cep­tion : « plai­sir » de « voir », de voir le plus loin pos­si­ble, le plus de cho­ses pos­si­bles, tout, tout d’un coup, et de faire voir. Le mer­veilleux naît tout natu­rel­le­ment dans le tra­jet impé­tueux de ce regard.

Voir Essai sur le goût. Œuvres complètes, éd. Roger Caillois, Bibliothèque de la Pléiade, t. II, 1951, p. 1246, 1256-1257 [OC, t. 9, p. 493, 505]. Je me référerai toujours à cette édition, en indiquant seulement, pour les Considérations, le chapitre et la page. [Entre crochets, références à l’édition des Œuvres complètes, t. 2, 2000.]

Ibid., p. 1249 [p. 498].

Montesquieu avait pensé donner pour épigraphe aux Considérations la formule de Claudien : Tolluntur in altum, ut lapsu graviore ruant.

Voir en particulier XVIII, p. 174-175 [p. 236].

« Inconcevable » : I, p. 74 [p. 97] ; III, p. 82 [p. 105] ; VI, p. 100 [p. 131 ; addition de l’édition de 1748] ; XIX, p. 182 [p. 248] ; « prodige », « prodigieux », « prodigieusement » : III, p. 82 [p. 105] ; IV, p. 89 [p. 117] ; XIII, p. 142 [p. 190] ; « divin » : XI, p. 132 [p. 175] ; XV, p. 153 [p. 209] ; « singulier » : XX, p. 185 [p. 257] ; XXIII, p. 208 [p. 284].

Les Passions de l’âme, art. 53.

Chap. IV, 5 occurrences ; V, 4 occurrences ; VI, 5 occurrences ; XI, 4 occurrences ; XV, 4 occurrences.

Dans l’Essai sur le goût, Montesquieu traduit deux phrases d’historiens latins ; « totus orbis » et « orbis terrarum » deviennent « l’univers » (p. 1245, 1250 [OC, t. 9, p. 493, 499]). C’est le second sens que donne le Dictionnaire universel de Furetière : « le globe de la terre », « toutes les nations ensemble ». On trouve dans les Considérations dix occurrences d’« univers », et six de « monde ».

C’est le second sens de Furetière, art. « Eternel » : « se dit aussi des choses qui durent longtemps » et du Dictionnaire de l’Académie française, 1694 : « qui doit durer si longtemps qu’on n’en sçait point la fin ».

Il faudrait suivre, par exemple, l’emploi des mots « fureur » (I, p. 75 ; XVI, p. 158 ; XIX, p. 179 [p. 98, 215, 243]), « désespoir » (IV, p. 86 ; V, p. 96 [p. 113, 125]), « consterner » (V, p. 98 ; VI, p. 100 [p. 127, 130])…

L’évocation de la Crimée, au début (I, p. 69 [p. 89]) presqu’île entourée d’eaux, ne répond-elle pas inconsciemment à cette image des Pays-Bas ?

La « circulation » désigne communément le mouvement du sang ou de la sève. Mais il faut sans doute se référer ici au premier sens de Furetière : « terme de chymie », « distillation réitérée plusieurs fois dans un vaisseau qu’on appelle pellican ».

« Refouler », « en termes de mer, se dit lorsque la marée descend […]. La marée refoule en un tel endroit » (Furetière). Le sens hydraulique semble n’apparaître que dans l’Encyclopédie, art. « Refoulé ». Peut-on ajouter aux images aquatiques (maléfiques) celle de l’« hydre » des disputes théologiques (XXII, p. 210 [p. 274) ? On connaît l’importance de la métaphore des eaux, dans L’Esprit des lois, dans ses composantes antithétiques de l’eau violente et de l’eau domptée (les « canaux »). On trouve aussi dans les Considérations les images du volcan et du feu : VIII, p. 111 [p. 145] ; XV, p. 150 [, 205].

Il faudrait compléter l’étude de ce mot par celle de toutes les expressions de la rapidité (« soudain », « à peine… que », « tout à coup »…).

Voir XVI, p. 156 [p. 212-213] ; XVII, p. 166 [p. 224-225].

Il faut sur ce point se référer à l’étude très suggestive de Jacques Proust, « Poétique de L’Esprit des lois », dans L’Objet et le Texte, Genève, Droz, 1980, p. 295-311.