Montesquieu
 

Le Cercle de Vincent de Gournay. Savoirs économiques et pratiques administratives en France au milieu du XVIIIe siècle et Montchrestien et Cantillon. Le commerce et l’émergence d’une pensée économique

Antonella Alimento

Le Cercle de Vincent de Gournay. Savoirs économiques et pra­ti­ques admi­nis­tra­ti­ves en France au milieu du XVIIIe siè­cle, Loïc Charles, Frédéric Lefebvre et Christine Théré dir., Paris, INED, 2011, 396 pages.

Montchrestien et Cantillon. Le com­merce et l’émergence d’une pen­sée économique, Alain Guery dir., Lyon, ENS éditions, 2011, 450 pages.

Publié sous la direc­tion de Loïc Charles, Frédéric Lefebvre et Christine Théré, le recueil d’arti­cles Le Cercle de Vincent de Gournay. Savoirs économiques et pra­ti­ques admi­nis­tra­ti­ves en France au milieu du XVIIIe siè­cle, est l’abou­tis­se­ment d’un dia­lo­gue entre cher­cheurs de dif­fé­ren­tes spé­cia­li­tés qui s’est déroulé lors d’un col­lo­que orga­nisé à l’INED en 2004 ; quant aux contri­bu­tions publiées sous la direc­tion d’Alain Guery, elles sont le fruit d’une lec­ture com­mune : Montchrestien et Cantillon. Le com­merce et l’émergence d’une pen­sée économique s’ins­crit dans les acti­vi­tés du groupe de recher­che « Dons, mon­naies, pré­lè­ve­ments » qui s’est régu­liè­re­ment réuni à Paris à par­tir de 1987 pour dis­cu­ter d’ouvra­ges choi­sis col­lec­ti­ve­ment.

On doit tout d’abord sou­li­gner l’extrême inté­rêt des résul­tats aux­quels les auteurs sont par­ve­nus grâce à ce choix métho­do­lo­gi­que pré­cis ; le groupe dirigé par Alain Guery a pra­ti­qué la plu­ri­dis­ci­pli­na­rité à par­tir de l’étude de deux auteurs éloignés dans le temps : Montchrestien, qui publia son Traicté de l’œco­no­mie poli­ti­que en 1615, et Cantillon, dont l’Essai sur la nature du com­merce en géné­ral fut édité en 1755 ; le groupe coor­don­née par L. Charles, F. Lefebvre et Ch. Théré a pra­ti­qué la mul­ti­dis­ci­pli­na­rité en étudiant une com­mu­nauté res­treinte, celle d’une ving­taine d’auteurs et d’admi­nis­tra­teurs réu­nis autour de l’inten­dant du com­merce Gournay, qui a par­tagé un pro­jet spé­ci­fi­que, durant une période pré­cise, la décen­nie 1750.

Le lien entre ce deux livres repose, en outre, et plus spé­ci­fi­que­ment, sur la façon dont l’his­toire de la pen­sée économique est appré­hen­dée : en effet les deux recueils don­nent des répon­ses non conven­tion­nel­les au pro­blème de l’émergence d’une réflexion scien­ti­fi­que sur l’économie, avant que la pen­sée économique ne se repré­sente comme savoir auto­nome et ne s’ins­ti­tu­tion­na­lise à tra­vers la créa­tion de chai­res uni­ver­si­tai­res. La mou­vance dans laquelle les deux ouvra­ges s’ins­cri­vent se mani­feste dès le titre et le sous-titre : celui du recueil Le Cercle de Gournay nous invite à réflé­chir sur le rap­port entre « savoirs économiques » (au plu­riel), et « pra­ti­ques admi­nis­tra­ti­ves », elles aussi au plu­riel ; le recueil Montchrestien et Cantillon nous invite a réflé­chir sur la notion de « com­merce » et sur l’émergence d’« une pen­sée économique », au sin­gu­lier. On est en effet en pré­sence de recher­ches qui, à tra­vers une lec­ture phi­lo­lo­gi­que­ment aver­tie des écrits impri­més, une exploi­ta­tion impor­tante de sour­ces iné­di­tes ainsi que de bases de tex­tes numé­ri­sées (Frantext, Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, Goldsmiths-Kress Library, col­lec­tion spé­cia­li­sée en lit­té­ra­ture économique ancienne) pro­blé­ma­ti­sent deux notions, celle de « savoir de l’État » et celle de la pen­sée économique, qui sont au cœur du concept de gou­ver­ne­men­ta­lité uti­lisé par Foucault dans ses cours au Collège de France de 1977-19781.

Ce n’est pas le lieu d’insis­ter sur le fait que c’est pré­ci­sé­ment à par­tir de « l’inven­tion » du mot-concept « popu­la­tion » en France au milieu du XVIIIe siè­cle, que Foucault situe le pas­sage de méca­nis­mes dis­ci­pli­nai­res à des méca­nis­mes de sécu­rité et de contrôle. Charles, Lefebvre et Théré ainsi que Guery ont cons­ciem­ment employé les notions de « savoirs économiques », au plu­riel, et de « pen­sée économique », au sin­gu­lier, pour décrire un pro­ces­sus his­to­ri­que com­plexe, carac­té­risé par une pro­fonde osmose entre savoirs qui n’étaient pas néces­sai­re­ment en com­pé­ti­tion entre eux, comme on peut le cons­ta­ter en sui­vant l’ana­lyse que Christine Théré et Jean-Marc Rohrbasser ont réser­vée à l’entrée en usage du mot « popu­la­tion ». Réintroduit en France, après une lon­gue paren­thèse, par le cer­cle de Gournay, le mot fut employé en 1753 par Véron de Forbonnais avec le sens pas­sif qui s’impo­sera ensuite, c’est-à-dire comme quan­tité mesu­ra­ble ; si Forbonnais uti­lisa « popu­la­tion » avec une appro­che économique pré­cise, pour dési­gner, dans une démons­tra­tion, un ensem­ble d’hom­mes dénom­bra­ble, Mirabeau père, dans son Ami des hom­mes ou traité de la popu­la­tion, imposa, tou­jours à par­tir des années 1750, « popu­la­tion » dans son accep­tion active, dans le sens de « peu­pler » ; le fait que « popu­la­tion » conserva ce dou­ble emploi, terme col­lec­tif neu­tre pour dési­gner un ensem­ble dénom­bra­ble mais aussi une action, celle de peu­pler, pro­pre à la sphère du gou­ver­ne­ment et de l’admi­nis­tra­tion, nous induit à ne pas tran­cher si net­te­ment entre méca­nis­mes dis­ci­pli­nai­res et méca­nis­mes de sécu­rité et de contrôle. La décou­verte que « popu­la­tion » resur­git en France à par­tir du mot espa­gnol « pobla­tion », qui inva­lide l’hypo­thèse pré­cé­dem­ment accré­di­tée d’un trans­fert de l’anglais « popu­la­tion », mot très peu uti­lisé pen­dant la période en ques­tion parmi les écrivains anglais, y com­pris Hume, démon­tre l’impor­tance des ana­ly­ses lin­guis­ti­ques pour recons­truire les contex­tes cultu­rels dans leur ensem­ble.

Cette décou­verte nous per­met en outre de mieux cer­ner l’autre pôle de l’argu­men­ta­tion de Foucault, c’est-à-dire le rôle joué par l’économie poli­ti­que comme ins­tru­ment intel­lec­tuel des méca­nis­mes de sécu­rité, comme modèle intel­lec­tuel à par­tir duquel se mit en place le prin­cipe de l’auto­li­mi­ta­tion de l’action gou­ver­ne­men­tale. Les deux recueils démon­trent d’une façon très convain­cante qu’au milieu du XVIIIe siè­cle, il n’a pas existé un savoir économique uni­que, le natu­ra­lisme, qui dans la recons­truc­tion de Foucault sert de modèle à la rai­son gou­ver­ne­men­tale moderne2. En réa­lité, au XVIIIe siè­cle on est en pré­sence d’une plu­ra­lité de for­mes de ce savoir et de sty­les de réflexion dif­fé­rents, entre autres la « science du com­merce » prô­née par le cer­cle de Gournay et l’« économie du don3esquis­sée par Montchrestien, selon la pré­gnante inter­pré­ta­tion que Guery donne à sa réflexion économique. Si grâce à la publi­ca­tion récente des cours de Pierre Bourdieu au Collège de France en 1989-1992, la dis­cus­sion autour de la notion de « savoirs de l’Etat »4 a connu un regain d’actua­lité, la publi­ca­tion de ces deux recueils témoi­gne de la pro­fonde vita­lité de l’appro­che métho­do­lo­gi­que de Jean-Claude Perrot5.

En par­ti­cu­lier, les auteurs du recueil Le Cercle de Gournay ont com­biné l’atten­tion à l’his­toire intel­lec­tuelle pro­pre à Perrot avec d’autres tra­di­tions his­to­rio­gra­phi­ques, notam­ment avec l’his­toire de la socio­lo­gie et l’his­toire cultu­relle et sociale. Grâce à ce choix, l’un des objec­tifs prin­ci­paux que le groupe de recher­che s’était donné, celui de trans­for­mer les per­son­na­ges qui se réu­ni­rent autour de Gournay en un objet his­to­rio­gra­phi­que, au même titre que le mou­ve­ment phy­sio­cra­ti­que, ou celui des ency­clo­pé­dis­tes, bien plus connu et exploré, est par­fai­te­ment atteint. Ayant décidé de ne pas étudier la réflexion des col­la­bo­ra­teurs de Gournay en l’ins­cri­vant dans la seule sphère des idées économiques, le groupe l’a ana­lysé à par­tir des ses pra­ti­ques col­lec­ti­ves, en sui­vant les inte­rac­tions entre leurs mul­ti­ples réseaux d’appar­te­nance : l’ancrage pro­vin­cial, le milieu nour­ri­cier du négoce, le milieu admi­nis­tra­tif, les milieux intel­lec­tuels des aca­dé­mies, cha­cun de ces milieux por­teurs de modè­les de socia­bi­lité, d’usa­ges cultu­rels ainsi que de pra­ti­ques savan­tes dif­fé­rents. D’où la divi­sion du recueil en trois par­ties : la pre­mière, qui a pour titre « Histoire cultu­relle, his­toire intel­lec­tuelle », est consa­crée a l’étude du contexte admi­nis­tra­tif dans lequel la car­rière de Gournay s’est dérou­lée : le Conseil ou bureau du com­merce se révèle cen­trale dans la créa­tion et l’émergence de la notion de « bien de l’État » adop­tée par Gournay et ses col­la­bo­ra­teurs dans les années 1750 (David Kammerling Smith) ; à par­tir des dos­siers de tra­vail de Gournay en qua­lité d’inten­dant du com­merce, Simone Meyssonnier illus­tre l’un des aspects les plus carac­té­ris­ti­ques du groupe, la façon col­lec­tive de pro­duire leur pen­sée ; des­si­nant la phy­sio­no­mie socio­lo­gi­que du cer­cle, Charles par­vient à don­ner une iden­tité pré­cise aux per­son­na­ges qui se réu­ni­rent autour de Gournay : loin d’avoir par­tagé un credo économique com­mun, l’unité se façonna autour de l’uti­li­sa­tion de l’imprimé pour légi­ti­mer le savoir économique comme savoir de l’État ; l’étude que Julian Swann a consa­crée à Malesherbes, cen­seur royal, témoi­gne de l’osmose entre le dis­cours par­le­men­taire et la réflexion du cer­cle en matière d’orga­ni­sa­tion de l’État et de l’admi­nis­tra­tion. C’est à l’explo­ra­tion du contexte de pro­duc­tion et d’usage du savoir économique du cer­cle qu’est consa­crée la seconde par­tie « Langage et savoirs », où l’on trouve des ana­ly­ses très fines des mots et expres­sions « noblesse com­mer­çante » et « nation com­mer­çante » (Marie-France Piguet), de « com­merce poli­ti­que » (Philippe Steiner) et d’ « hon­nê­teté du négo­ciant » (Frédéric Lefebvre), ainsi que du mot « popu­la­tion » dont on a déjà parlé.

Dans la troi­sième par­tie, « Philosophie, poli­ti­que et his­toire du com­merce », l’étude de Donatienne Duflos de Saint-Amand sur la notion d’inté­rêt et sur le rôle joué par Véron de Forbonnais dans sa natu­ra­li­sa­tion ren­force les conclu­sions aux­quel­les sont par­ve­nus les auteurs qui ont animé la par­tie « Langage et savoirs » : l’impor­tance du cer­cle de Gournay, en par­ti­cu­lier de Véron de Forbonnais, un per­son­nage tout à fait mar­gi­nal dans les his­toi­res cano­ni­ques de la pen­sée économique, dans la créa­tion d’un voca­bu­laire inno­va­teur si bien ancré dans des notions ancien­nes. Catherine Larrère dans son arti­cle sur « Forbonnais lec­teur de Montesquieu » démon­tre que Gournay et son école étaient convain­cus, comme Montesquieu, que la sphère com­mer­ciale était insé­pa­ra­ble de la sphère étatique : bien qu’ils aient par­tagé ce credo, les pro­jets poli­ti­ques du cer­cle de Gournay et ceux de Montesquieu, et en par­ti­cu­lier leur façon d’envi­sa­ger le pou­voir, ne se rejoi­gnent pas. Si Gournay et Forbonnais rédui­sent la com­plexité du pou­voir aux rap­ports entre État et indi­vi­dus, révé­lant ainsi leur proxi­mité avec Hobbes, Montesquieu, au contraire, consi­dère la dif­fé­rence des gou­ver­ne­ments comme réelle et affec­tant tous les aspects de la vie poli­ti­que. La sin­gu­la­rité du pro­jet scien­ti­fi­que de l’école est l’objet d’étude de Paul Cheney qui a suivi la façon dont les auteurs du groupe ont concep­tua­lisé le rap­port entre la métro­pole et les colo­nies en sou­li­gnant le rôle joué par l’his­toire du com­merce, métho­do­lo­gie à laquelle les phy­sio­cra­tes oppo­sè­rent leur pro­pre science, fon­dée sur le res­pect des lois de l’ordre natu­rel.

Ayant axé leur recher­ches sur l’aspect socio­lo­gi­que et lin­guis­ti­que, les col­la­bo­ra­teurs de Le Cercle de Vincent de Gournay ont réussi brillam­ment a recons­truire « un moment Gournay » dans « l’his­toire de la société et des idées au siè­cle des Lumières » ; l’emploi du mot « cer­cle », pré­féré au mot « groupe », syn­thé­tise la thèse et l’abou­tis­se­ment majeur auquel les auteurs sont par­ve­nus : loin de cons­ti­tuer une entité close, de par­ta­ger un credo économique pré­cis ainsi qu’un pro­jet poli­ti­que iden­ti­fia­ble, le cer­cle trouve son unité dans la volonté com­mune d’impo­ser un nou­veau mode de pra­ti­que de la poli­ti­que, « basé non plus sur les hié­rar­chies tra­di­tion­nel­les, mais sur le lan­gage de l’inté­rêt tout par­ti­cu­liè­re­ment de l’inté­rêt économique et de la rai­son » (p. 86).

Le seul regret qu’une his­to­rienne dix-hui­tiè­miste éprouve en lisant ce très beau volume, enri­chi par la publi­ca­tion en annexe de trois manus­crits iné­dits de Gournay, ainsi que de l’Inventaire ana­ly­ti­que du fonds Gournay de la Bibliothèque muni­ci­pale de Saint-Brieuc (p. 303-330), c’est le man­que d’une ana­lyse pous­sée du contexte poli­ti­que plus large dans lequel le cer­cle de Gournay s’est cons­ti­tué. On aurait mieux com­pris la spé­ci­fi­cité du cer­cle en tenant compte des diver­ses visions sur le des­tin de la France qui se des­si­nent jus­te­ment dans les années qui virent la nais­sance du cer­cle. En témoi­gne un des plus impor­tants des docu­ments publiés en annexe, le mémoire iné­dit Moyens pro­po­sés pour agir le plus offen­si­ve­ment pos­si­ble contre les Anglais et pour rani­mer en France le goût pour la marine, par Vincent de Gournay, conservé en copie dans le fonds de la Marine des Archives natio­na­les. Or plu­sieurs indi­ces nous pous­sent à lier la nais­sance et le déve­lop­pe­ment de la réflexion de Gournay et de son cer­cle aux chan­ge­ments qui se pro­dui­si­rent en France après la mort de Fleury, le car­di­nal paci­fiste qui avait subor­donné les aspi­ra­tions économiques des vil­les com­mer­çan­tes fran­çai­ses au main­tien de la paix avec l’Angleterre et la Hollande. Avec l’arri­vée de Maurepas à la tête du minis­tère de la Marine, tout l’héri­tage de la paix d’Utrecht, en par­ti­cu­lier la dépen­dance économique de la France vis-à-vis de la Hollande, sanc­tion­née par le traité de com­merce bila­té­ral de 1713, est mise en ques­tion. La nais­sance du cer­cle s’ins­crit en effet dans un contexte poli­ti­que mar­qué par la confron­ta­tion entre ceux qui, pour­sui­vant l’« équilibre sur terre », subor­don­naient les inté­rêts économiques aux aspi­ra­tions dynas­ti­ques des Bourbons, et ceux qui, comme le minis­tre de la Marine Maurepas, vou­lant établir un « équilibre mari­time », n’étaient pas dis­po­sés à assu­rer des avan­ta­ges économiques aux Provinces-Unies en échange de leur neu­tra­lité mili­taire. Le champ poli­ti­que des années 1750 se struc­ture autour du conflit entre inté­rêts économiques diver­gents, en par­ti­cu­lier entre des vil­les qui avaient des pro­duc­tions à com­mer­cia­li­ser, comme Bordeaux, qui avait besoin de la marine mar­chande hol­lan­daise pour ven­dre ses vins, et les vil­les qui armaient des flot­tes mer­can­ti­les, comme Nantes, qui voyaient dans la marine mar­chande hol­lan­daise un concur­rent redou­ta­ble car mieux trai­tée des natio­naux. Une prise en compte du contexte inter­na­tio­nal dans lequel Gournay et son cer­cle déve­lop­pè­rent leur réflexion aurait per­mis de mieux appré­hen­der le rôle stra­té­gi­que joué par le cer­cle dans la mise en place d’une diplo­ma­tie de sub­sti­tu­tion sous Maurepas puis sous Choiseul, rôle dont témoi­gnent ample­ment les nom­breux voya­ges et séjours que les mem­bres du cer­cle effec­tuè­rent en Espagne, en Angleterre ainsi qu’en Hollande. Inscrit dans ce contexte plus ample, le débat sus­cité par le cer­cle autour de l’uti­lité d’édicter un Acte de navi­ga­tion sur l’exem­ple anglais, évoqué à plu­sieurs repri­ses dans le recueil, aurait acquis une épaisseur poli­ti­que majeure.

Par contre, la prise en compte du contexte poli­ti­que et événementiel joue un rôle cen­tral dans le recueil publié sous la direc­tion de Guery ; si dans Le Cercle de Gournay, ce sont les pra­ti­ques col­lec­ti­ves, socia­les, cultu­rel­les et intel­lec­tuel­les qui ont orienté et uni­fié le sujet de recher­che, la pro­blé­ma­ti­que de Montchrestien et Cantillon s’est struc­tu­rée autour de la por­tée heu­ris­ti­que du genre de la bio­gra­phie et du rôle du per­son­nage. Rejetant une vision linéaire et déter­mi­niste de l’his­toire de la pen­sée économique fran­çaise, les col­la­bo­ra­teurs de ce recueil ont uti­lisé Montchrestien et Cantillon comme une étude de cas pour ques­tion­ner l’un des pro­blè­mes au cœur de la recher­che his­to­ri­que, le rap­port exis­tant entre l’œuvre, son auteur et le contexte his­to­ri­que dans lequel ils s’ins­cri­vent ; l’objec­tif déclaré étant de com­pren­dre « en quoi une œuvre a pu influen­cer les déci­sions qui ont été pri­ses et les chan­ge­ments de légis­la­tion qui en ont découlé » (p. 45). On com­prend pour­quoi le sous-titre de Montchrestien et Cantillon fait réfé­rence à « une pen­sée économique », puisqu’elle confronte celle de Cantillon, que son carac­tère ana­ly­ti­que incite à consi­dé­rer comme à l’ori­gine de la pen­sée économique moderne, et celle de Montchrestien, que son carac­tère des­crip­tif sem­ble ren­voyer à une période anté­rieure : les auteurs ont démon­tré qu’elle est ori­gi­nale , et sur­tout oppo­sée à celle de Cantillon.

L’appro­che contex­tuelle et la mise en rap­port de l’œuvre avec la posi­tion et la situa­tion de son auteur, don­nent des résul­tats impor­tants, en par­ti­cu­lier en ce qui concerne Montchrestien, auteur lar­ge­ment cité pour avoir inventé l’expres­sion « œco­no­mie poli­ti­que », mais pas tout à fait lu, cer­tai­ne­ment à cause de la dimen­sion exor­bi­tante de son Traicté qui s’étend sur six cents pages ! En effet, on connaît Montchrestien indi­rec­te­ment ou par extraits : grâce à l’impor­tante contri­bu­tion que Jérémie Barthas a consa­crée au Traicté de l’œco­no­mie poli­ti­que et à son sup­posé anti-machia­vé­lisme, on est invité à lire l’ouvrage direc­te­ment et dans son édition ori­gi­nale, car l’édition cri­ti­que publiée en 1999 par François Billacois se révèle lar­ge­ment insuf­fi­sante, voire erro­née, car elle a pro­fon­dé­ment altéré la struc­ture de l’ouvrage.

Partageant la convic­tion que les idées économiques ne doi­vent pas être inter­pré­tées comme des séquen­ces consé­cu­ti­ves de décou­ver­tes ana­ly­ti­ques sans aucun rap­port à la civi­li­sa­tion qui leur est pro­pre, les par­ti­ci­pants au groupe de recher­ches coor­donné par Alain Guery n’emploient jamais la notion de pré­cur­seur, ni celle d’influence : dans tou­tes les contri­bu­tions, dis­tri­buées en six sec­tions (Avant-scène, Possibles dia­lo­gues, Civilisation de l’entre­pre­neur, Savoirs démo­gra­phi­ques et spa­tiaux, Richesse métal­li­que et cir­cu­la­tions moné­tai­res, Puissance économique et gran­deur poli­ti­que), un grand effort est fait pour pla­cer dans leur contexte lin­guis­ti­que et poli­ti­que la réflexion de Montchrestien ainsi que celle de Cantillon. De ce point de vue, le recueil four­nit des éléments impor­tants qui per­met­tent de révi­ser des idées reçues : en pre­mier lieu cel­les qui pré­sen­tent Montchrestien comme un mer­can­ti­liste attardé ; grâce à l’étude des ouvra­ges de théâ­tre qui pré­cé­dè­rent la publi­ca­tion de son Traicté (Martine Grinberg), des conces­sions rhé­to­ri­ques et des conven­tions dont il se ser­vit pour intro­duire des idées nou­vel­les (Jérémie Barthas), du rôle cen­tral que Montchrestien attri­bua à la concur­rence inter­na­tio­nale (Jérôme Maucourant) et à la mon­naie (Lucien Gillard), on décou­vre un auteur d’une sur­pre­nante ori­gi­na­lité car il voit dans l’économie l’ins­tru­ment poli­ti­que qui per­met de faire face à la vio­lence. En par­ti­cu­lier, en lisant l’essai de Guery qui sert d’intro­duc­tion géné­rale au recueil, ainsi que son étude plus spé­ci­fi­que sur l’économie de la richesse chez Montchrestien, on cons­tate que dans les années 1620, époque de pro­fon­des frac­tu­res reli­gieu­ses et de confron­ta­tions vio­len­tes, Montchrestien confia aux hom­mes indus­trieux et aux échanges qu’ils font de leurs pro­duc­tions ingé­nieu­ses le rôle de garant de la paix civile.

Le lec­teur est conduit à appré­cier l’ori­gi­na­lité de la pen­sée de Montchrestien ainsi que son alté­rité par rap­port à celle de Cantillon, à tra­vers la façon dont les deux auteurs conçoi­vent la dimen­sion spa­tiale des dyna­mi­ques économiques ; Jean-Marie Balder et Anne Conchon, dans un arti­cle très dense, démon­trent qu’en mul­ti­pliant les méta­pho­res hydro­lo­gi­ques, Montchrestien par­vient à conce­voir un espace continu, un réseau ter­ri­to­ria­lisé capa­ble d’assu­rer la pros­pé­rité natio­nale ; le modèle d’espace de Montchrestien, qui pré­sup­pose l’inter­ven­tion du pou­voir dans l’asso­cia­tion des hom­mes, dif­fère pro­fon­dé­ment de celui qu’élabore Cantillon qui, pour mini­mi­ser les coûts, cher­che à mul­ti­plier les mar­chés, lieux sous­traits à l’auto­rité poli­ti­que. Cantillon, l’un des fon­da­teurs de l’économie poli­ti­que moderne, se révèle dans ce recueil l’inter­prète lucide des pra­ti­ques finan­ciè­res de son temps, un spé­cu­la­teur qui eut la capa­cité de trans­for­mer son expé­rience concrète de finan­cier en caté­go­ries ana­ly­ti­ques abs­trai­tes et géné­ra­les (la notion de mar­ché et de son auto­no­mie, la figure de l’entre­pre­neur, la mon­naie) ; loin de repré­sen­ter la moder­nité, le Cantillon qui se des­sine ici est un acteur socia­le­ment conser­va­teur, car il ne remet jamais en cause l’ordre économique et social dans lequel il s’intè­gre à la per­fec­tion.

Cantillon, qui connut en France une immense for­tune grâce au cer­cle de Gournay, est au cen­tre de la contri­bu­tion de Catherine Larrère, qui com­pare les juge­ments que por­tent sur Law Montesquieu et Cantillon, pour faire res­sor­tir les dif­fé­ren­ces entre leurs pen­sées ; Montesquieu, qui par­tage avec Cantillon le juge­ment posi­tif sur les bien­faits du com­merce, se révèle très sévère pour Law et sa ban­que ; au contraire Cantillon, en conso­nance avec le cer­cle de Gournay, se mon­tre beau­coup plus favo­ra­ble à son action, cir­cons­tance qui selon Catherine Larrère ren­force l’hypo­thèse de l’alté­rité du groupe de Gournay par rap­port à Montesquieu ; Christine Théré uti­lise le sta­tut de la connais­sance des hom­mes chez Montchrestien et Cantillon pour ana­ly­ser le pro­blème des diver­ses tra­di­tions cultu­rel­les dans les­quel­les les deux auteurs s’ins­cri­vent, et par­vient à démon­trer les emprunts que Montchrestien fait à Bodin et l’influence de Petty sur Cantillon.

La par­ti­cu­la­rité du recueil réside dans le fait que la pen­sée économique issue de Montchrestien et de Cantillon est sui­vie sur la lon­gue durée et dans l’espace : l’économie poli­ti­que de Montchrestien, ainsi que l’économie du mar­ché et de l’entre­pre­neur de Cantillon, sont en effet ques­tion­nées pour véri­fier leur pos­si­ble uti­li­sa­tion dans le contexte économique contem­po­rain, et pour évaluer si leurs réflexions cons­ti­tuent des ins­tru­ments uti­les pour com­pren­dre et don­ner des répon­ses à une économie, comme celle où nous vivons, carac­té­ri­sée fon­da­men­ta­le­ment par la crise de modè­les économiques axés sur l’auto­no­mie du mar­ché et sur sa sup­po­sée capa­cité d’assu­rer la paix sociale. Il est extrê­me­ment dif­fi­cile pour une dix-hui­tiè­miste d’appré­cier la vali­dité de ce recours aux caté­go­ries du XVIIIe siè­cle pour ques­tion­ner le pré­sent, en par­ti­cu­lier en matière de cons­ti­tu­tion poli­ti­que ou d’auto­no­mie des mar­chés, de com­merce comme inté­gra­teur social, ou sur la place de l’entre­pre­neur et de l’entre­prise dans la société. Ce qu’il est impor­tant de sou­li­gner, c’est que grâce à sa mul­ti­dis­ci­pli­na­rité, ce recueil « mili­tant » nous pro­pose des iti­né­rai­res de lec­ture aussi inso­li­tes qu’intel­lec­tuel­le­ment enri­chis­sants. Ayant adopté une pers­pec­tive dia­chro­ni­que et généa­lo­gi­que, le lec­teur se trouve pro­jeté non seu­le­ment dans un temps éloigné mais aussi dans un espace élargi : Jean Andreau étudie la façon dont Montchrestien et Cantillon uti­li­sent la réfé­rence à l’Antiquité romaine pour mieux expo­ser la diver­sité de leur appro­che rela­ti­ve­ment à la figure de l’entre­pre­neur et de l’entre­prise ; si le modèle abs­trait d’entre­pre­neur et d’entre­prise élaboré par Cantillon nous per­met de mieux com­pren­dre le fonc­tion­ne­ment de l’économie de l’Antiquité, son appli­ca­tion à la Chine des Song (960-1279) sem­ble moins per­ti­nente : dans ce cas, l’image de l’entre­prise comme ins­tru­ment voué à la réa­li­sa­tion du bien public pro­po­sée par Montchrestien se révèle plus per­for­mante pour expli­quer le fonc­tion­ne­ment de l’entre­prise chi­noise (Christian Lamouroux).

En consi­dé­ra­tion de l’ampleur des sujets exa­mi­nés et des divers domai­nes de recher­che impli­qués, le lec­teur aurait désiré trou­ver, avec les réfé­ren­ces biblio­gra­phi­ques, l’index des noms des per­son­na­ges et lieux cités, man­que qui bien évidemment ne réduit pas la qua­lité de ces deux exem­ples par­fai­te­ment réus­sis de col­la­bo­ra­tion entre cher­cheurs de pro­ve­nan­ces dis­ci­pli­nai­res diver­ses.

Antonella Alimento

Professeur d’his­toire moderne

Université de Pise

Michel Foucault, Sécurité, territoire, population : cours au Collège de France, 1977-1978, et Naissance de la biopolitique : cours au Collège de France, 1977-1978, éd. par Michel Senellart sous la dir. de François Ewald et Alessandro Fontana, Paris, Gallimard/Le Seuil, 2004.

Sur l’occultation des formes du savoir économique différentes par rapport au corpus pris en considération par Foucault, voir Jean-Yves Grenier et André Orléan, Michel Foucault, l’économie politique et le libéralisme, Annales. Histoire, Sciences sociales, septembre-octobre 2007, p. 1155-1182, en particulier, p. 1162.

Sur l’anthropologie du don, voir aussi Alain Caillé, Anthropologie du don. Le tiers paradigme, Paris, 2000.

Pierre Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France (1989-1992), Patrick Champagne, Rémi Lenoir, Franck Poupeau et Marie-Christine Rivière dir., Paris, Seuil, 2012.

Jean-Claude Perrot, Une histoire intellectuelle de l’économie politique (XVIIe-XVIIIe siècle), Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, 1992.